La joute royale

En l’an de grâce 2547, le souverain du royaume rendit l’âme sans avoir produit d’héritier. Comme le voulait la tradition, les fils ou filles ainés de chacune des grandes maisons se préparèrent à la joute royale, dont l’issue déciderait du nouveau souverain.

L’usage voulait également que chaque participant se fasse forger une arme et une armure spécialement pour la joute, aussi les grandes maisons firent-elles des pieds et des mains pour offrir les services des meilleurs forgerons à leur progéniture. Lien Telan, premier né de la grande maison Telan, n’eut pas cette chance. Ses parents, ruinés par une série de conflits avec une autre grande maison, ne purent guère lui offrir les services des forgerons de renom, et il dut en désespoir de cause se rabattre sur un petit forgeron ambulant dont il n’avait jamais entendu parler.

Après quelques instants de discussion, le forgeron vit clairement que la cause de Lien était désespérée. Il n’avait jamais réellement appris l’art du combat et n’avait, pour le moins, aucune prédisposition en la matière. Pour tout dire, Lien faillit se couper à trois reprises pendant qu’il essayait telle ou telle lame. Quant au budget, le forgeron en aurait pleuré. Il eut beau passer en revue toute une série de harnois, armures complètes, plastrons, armures matelassées, rien ne semblait correspondre aux moyens limités de Lien. De même, la plupart des épées, masses d’armes, fléaux, sabres et haches de guerre étaient tout simplement hors de prix.

Le forgeron se retira et réfléchit toute une nuit durant. Le lendemain, il revint voir Lien et lui proposa ce marché :
– Seigneur, donnez-moi carte blanche et je vous forgerai une arme et une armure qui vous apporteront la victoire. Mais vous ne les recevrez que le matin même de la joute.»

Lien accepta sur le champ, et le forgeron se mit à l’ouvrage. Cependant, Lien était inquiet. Les forges où naissaient les armes de ses rivaux retentissaient du bruit clair du marteau sur l’acier. La forge de son forgeron, en revanche, restait anormalement silencieuse. Quand il interrogea le forgeron là-dessus, ce dernier refusa d’aborder plus en avant la question, répétant simplement que la victoire lui serait acquise avec cet équipement.

 

La veille de la joute, les fils ainés se réunirent pour la cérémonie d’intronisation des souverains potentiels. Tous virent habillés de pied en cap, vêtus d’armures massives et armés de lames menaçantes. Silea Mender, première fille de la plus puissante des familles, arborait même un lourd harnois complet émaillé de fils d’or et un glaive massif au pommeau incrusté de diamants. Lien, qui n’avait encore vu ni son arme, ni son armure, se mit à trembler intérieurement.

Cependant, rien de ce qu’il imagina ce jour-là n’aurait pu le préparer au choc qu’il subit le lendemain, lorsqu’un coursier lui amena son équipement. « L’armure » que lui avait préparée le forgeron n’était en réalité qu’une simple cotte de mailles, dont l’aspect miteux était renforcé par d’innombrables pièces métalliques pendouillant lamentablement de ci de là. Leur usage échappait entièrement à Lien ; en fait, il semblait que ces pièces avaient été fixées à la cotte de mailles en une pathétique parodie de décoration, à la manière de boules de Noel. L’arme ne se révéla guère plus gratifiante : le forgeron s’était contenté de lui faire parvenir un bâton, qui tenait plus d’une canne pour invalide que d’une arme de guerre. Plus d’un concurrent éclata d’un rire méchant en voyant Lien revêtir son équipement.

Quelques minutes plus tard, les juges donnèrent le signal du combat. Lien vit ses concurrents se précipiter vers le centre de l’arène, et en fit autant. Ou plutôt, tenta d’en faire autant. L’armure n’était pas très lourde, mais les décorations le gênaient terriblement, et il manqua de tomber à deux reprises avant de comprendre qu’il ne pourrait courir dans cet accoutrement stupide. Conscient d’être parfaitement ridicule, il prit appui sur son bâton et avança cahin-caha vers le théâtre des combats. Non qu’il ait encore quelque espoir de victoire – simplement, il lui semblait plus déshonorant encore de rebrousser chemin.

 

Le temps qu’il arrive, la plupart des combats étaient terminés. Les concurrents gisaient au sol, inconscients ou peut-être pire encore. Seul Silea Mender et un autre combattant demeuraient debout – Lien n’eut le temps de se souvenir du nom de ce dernier avant que Silea ne l’abatte d’une balestra spectaculaire. Puis elle se tourna vers Lien, eut un sourire mauvais et passa à l’offensive d’un méchant coup de taille.

Impossible d’esquiver un tel coup, pas dans cette armure. Lien tenta sans conviction de parer l’attaque. Le glaive brisa son bâton en deux, dévia imperceptiblement de sa course et s’abattit finalement sur le flanc droit de Lien, qui fut projeté au sol sous la force de l’impact. Cependant les pièces métalliques s’étaient enroulées autour du glaive de Silea. Elle ne put dégager son arme, refusa de la lâcher et chut à la suite de Lien. Lien se releva à grand peine en s’aidant des fragments de son bâton. Silea resta clouée au sol, écrasée par le poids de son armure, et dut demander forfait quelques instants plus tard.

 

Ainsi la grande maison Telan vint-elle au pouvoir. Le forgeron fut nommé premier conseiller pour le féliciter de son ingéniosité, et amena la prospérité au royaume par ses talents de stratège et d’inventeur. En son temps, Silea Mender devint Silea Telan, épouse de Lien Telan et souveraine bien-aimée du royaume. Mais ceci est une autre histoire.

 

Date d’écriture: 2013

La fin du monde, c’est pas pour ce soir

Personnages : Baal (H), sa mère (F) et trois adolescents (H ou F)

 

Trois adolescents fument, assis dans la rue, et jouent avec leurs téléphones. Après quelques instants, un démon apparait sur la scène.

BAAL     Tremblez, mortels, et craignez mon courroux ! Je suis Baal, seigneur de la destruction, fléau de l’humanité, pourfendeur des mondes, ravageur des univers, et ceci est VOTRE FIN ! »

Baal part dans un grand et long rire hystérique. Les adolescents bloquent sur lui. Un d’entre eux prend son téléphone et commence à filmer la scène. Après un instant, les autres recommencent à tirer des taffes.

BAAL     Vous croyiez vraiment pouvoir continuer ainsi sans que l’enfer ne se réveille ? La délicieuse odeur de votre corruption commence même à envahir le neuvième cercle ! Prosternez-vous, misérables asticots, et votre fin sera rapide ! Résistez et vous souffrirez une éternité de souffrance. Vous n’êtes que… »

Sonnerie de téléphone portable. Baal s’interrompt en haussant les sourcils. Les adolescents vérifient leurs téléphones, avant que Baal ne s’aperçoive que c’est en fait le sien. Il le sort de sa poche, fait une grimace en voyant son correspondant, et répond d’une voix nettement moins crépusculaire.

BAAL     Maman ?

La lumière apparait sur sa mère, dans un coin de la scène. Elle parle d’une voix légèrement chevrotante.

MERE DE BAAL  Allo, bonjour mon chéri ! Tu m’entends ?
BAAL     Oui oui, je t’entends.
MERE DE BAAL  Ah, tant mieux. Avec ces incantations longue distance, on ne peut jamais savoir. Moi et les nouvelles technologies, tu sais…
BAAL     Ecoute maman, tu tombes mal, je suis au travail…
MERE DE BAAL  C’est bien, c’est bien… Ça se passe bien au travail en ce moment ?
BAAL     Bah, ça va. Aujourd’hui, c’est plutôt cool, je suis sur un gros projet, une fin du monde. Ça me change des missions en intérim, celles où je dois juste damner une âme ou deux… pour une fois, on me donne un peu de responsabilités, tu vois. Attend, je te mets en pause.

Il se tourne vers les adolescents.

BAAL     Excusez-moi un instant, hein, je suis à vous dans quelques minutes.

Les trois adolescents se regardent, haussent les épaules et répondent en chœur.

ADOLESCENTS  Pas de problème, man !

Baal revient à son téléphone et les adolescents à leurs clopes.

BAAL     Oui, maman… qu’est-ce qu’on disait ?
MERE DE BAAL  Tu me parlais de ton travail.
BAAL     Oui, c’est ça. Une fin du monde. Tous ces mortels qui descendent en enfer d’un seul coup, ça a toujours un petit côté festif, je trouve.
MERE DE BAAL  Ça a l’air beaucoup de boulot, tout ça… tu n’es pas trop surchargé ?
BAAL     Non non… attend un peu, pourquoi tu me dis ça ? Tu as parlé à Lillith, c’est ça ?!
MERE DE BAAL  Peut-être bien…

Baal commence à s’énerver.

BAAL     Maman, combien de fois je t’ai dit de ne pas te mêler de ma vie sentimentale ?!
MERE DE BAAL  Au rythme où tu vas, il le faut bien, si je veux pouvoir serrer un jour mes petits-démons dans mes bras. Alors qu’est-ce que c’est que cette histoire avec Lillith ? Vous vous êtes séparés ?
BAAL     Mais noooooooon… on s’est juste un peu disputé et on avait besoin d’un peu d’air. Et puis j’aimerais que tu arrêtes un peu de parler bébés, tu n’as pas idée de la pression que ça me met !
MERE DE BAAL  Parce que Lillith, elle était prête pour en avoir, elle. Elle demandait que ça, même. Mais non, môssieur préfère bosser que de se concentrer sur sa vie de famille. Franchement, si la fin du monde arrive dans quelques millénaires, c’est si grave que ça ? Si tu essayais un peu de prendre des vacances, pour une fois, tu verrais qu’il y a toujours des pêcheurs à ton retour !
BAAL     Maman, ça suffit, j’en prends des vacances ! Et ma dispute avec Lillith, ça te regarde pas !
MERE DE BAAL  Ah, il prend des vacances ! Comme la fois où tu l’avais emmenée à Sodome et Gomorrhe, et où tu n’avais pas décroché du boulot pendant tout le voyage ? Elle voulait juste passer un peu de temps avec toi, c’est tout… vivre des moments romantiques, sortir de la routine. Une tentatrice a certains besoins, tu sais. Et c’est quand même pas dur de demander à quelqu’un d’autre de te remplacer pour changer. Azazel ou Bélial seraient ravis de te décharger un peu.
BAAL     Ecoute maman, Azazel et Bélial ont leur propre taf’ à faire eux aussi ! Et encore une fois, ma dispute avec Lillith, ça ne te regarde pas !
MERE DE BAAL  Non parce que si tu essayais un peu de te faire pardonner plutôt que de te noyer dans le boulot, moi je pourrais enfin être grand-mère et…
BAAL     Non mais c’est vraiment pas le moment maman. Je vais raccrocher, je fais attendre les mortels là.
MERE DE BAAL  Ah, non, ne t’avise pas de me raccrocher au nez ! Cette conversation n’est pas terminée, petit avorton. Tu vas commencer à…
BAAL     Je t’entend plus très bien, maman, je crois que je vais passer sous un trou noir. Allo ? Alloooooooo ?!

Baal raccroche et la lumière sur sa mère s’éteint. Il est visiblement contrarié par l’appel. Au bout d’un moment, il va s’asseoir parmi les adolescents.

ADOLESCENT 1 Hey, ça va man ?
BAAL     Oui oui, j’ai juste besoin de faire une petite pause. Désolé, c’est pas très professionnel tout ça.
ADOLESCENT 2 T’inquiète man, on a tout entendu et on est avec toi. Moi ma mère elle arrête pas de me tanner pour que je me bouge les fesses et que j’arrête de glander. Et pourquoi, tout ça ?
ADOLESCENT 3 T’as raison, mec/meuf (selon le sexe). De toutes façons Babar il vient pour nous amener la fin du monde, alors t’aurais fait tout ce boulot pour rien, c’aurait été un peu con nan ?
BAAL     Euh, moi c’est Baal…
ADOLESCENT 3 Ouais, Baal, c’est ça. Qu’est-ce que j’ai dit ?
BAAL Tu as dit… peu importe. Mais… ça vous dérange pas que je vienne ici pour vous amener en enfer et tout ?
ADOLESCENT 1 J’sais pas, ça a l’air plutôt cool comme ça. J’veux dire, le mec, il nous amène en enfer quoi, ça claque ! Moi on m’a jamais emmené ailleurs qu’au Prisunic, alors franchement j’te suis man !
ADOLESCENT 2 Ouais, genre… des fois on t’a amené au poste aussi.
ADOLESCENT 1 Putain, j’le crois pas, la vieille balance ! Vas-y, qu’est-ce qu’il va penser de moi maintenant Bart ?
BAAL     Euh, c’est Baal…
ADOLESCENT 1 Ouais, Baal, c’est ça. Eh man, ils prennent quand même les gens qui ont un casier en enfer ?
BAAL     Oui oui, pas de soucis. C’est même un petit plus sur le CV.
ADOLESCENT 2 Oh merde faut qu’j’me bouge les fesses alors. Moi les flics ils m’ont jamais pécho.
BAAL     Mais c’est pas indispensable, t’en fais pas. Tant que tu as fait le mal, on t’acceptera.
ADOLESCENT 2 Ouaaaaaaaah, tu m’rassures Bill. Tu commençais à m’faire flipper avec tes histoires de casier.
BAAL     Euh, moi c’est… bon, peu importe. Je vous propose qu’on s’y remette.
ADOLESCENT 3 Vas-y, fais ton truc man ! On est tous derrière toi ! Si tu veux on t’file même un coup de main !
BAAL     Non non, ça va aller.

Il se lève et se remet à sa place initiale. Il recommence, avec beaucoup moins d’enthousiasme que la première fois.

BAAL     Tremblez, mortels, et craignez mon courroux ! Je suis Baal, seigneur de la destruction, maitre de la vermine, prince des abysses et de la souffrance, héraut de l’apocalypse, tortionnaire des… »

Son téléphone se remet à sonner.

ADOLESCENT 3 Putain, c’est encore ta mère ?! Tu devrais faire comme moi, je l’ai mise en indésirable, maintenant elle tombe direct sur répondeur. Après tu lui dis que t’avais plus de batterie et hop, le tour est joué !

Baal a l’air terrifié.

BAAL     C’est pas ma mère, c’est Lillith. Bordel, bordel, bordel… qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter ?!
ADOLESCENT 1 Lizbeth, c’est ta meuf, c’est ça ?
BAAL     Oui, enfin non, c’est un peu compliqué en ce moment… je veux dire, on s’est engueulés et ça fait quelques décennies qu’on s’est plus parlé, le temps de souffler un peu. Et juste après avoir eu ma mère au téléphone, voilà qu’elle me rappelle… elles viennent de discuter entre elles, c’est sûr. Bordel, qu’est-ce que je fais ?
ADOLESCENT 2 Répondeur man. Tu la fais mariner un peu, genre le mec cool, détaché, tout ça, et dans quelques jours tu la rappelles. Tu vas voir, ça marche à tous les coups.
BAAL     Tu crois ?!
ADOLESCENT 2 C’est dans la poche, man.

Le téléphone s’arrête de sonner.

BAAL     Oh merde, ça y est, elle est sur répondeur…

Adolescent 2 lui fait un clin d’œil et lève le pouce vers le haut.

BAAL     Tu es sûr de toi, hein ?
ADOLESCENT 2 Bah ça fait un moment que je suis pas sorti avec quelqu’un, mais au collège ça marchait bien.
ADOLESCENT 3 T’es sorti avec quelqu’un au collège toi ?
ADOLESCENT 2 Nan, mais ça m’a donné une super réputation de mec cool et détaché.
BAAL     Par les enfers, pourquoi je t’ai écouté ?! Faut que je la rappelle tout de suite. Si elle s’endort sur ça, j’en ai pour encore un bon siècle avant qu’on se remette ensemble.

Il s’isole et s’apprête à composer le numéro, quand son téléphone fait un double bip. Il s’interrompt.

BAAL     Merde, elle m’a laissé un message…
ADOLESCENT 3 Bah écoute le man, comme ça tu seras fixé.
BAAL     Et si elle me dit que c’est fini ?! Je peux pas écouter ça !
ADOLESCENT 1 Si tu veux, je l’écoute pour toi.
BAAL     C’est vrai, tu veux bien ?
ADOLESCENT 1 Pas d’problème man !

Baal lui tend son téléphone et attend le verdict, visiblement à l’agonie.

ADOLESCENT 1 Oh… Eh eh, elle y va fort ta meuf !
BAAL     Elle dit quoi, elle dit quoi ?!
ADOLESCENT 1 Attend, c’est pas fini. Ouh ouh ! Pfiouuuuuh… Eh ben…

Quelques instants de silence. Baal n’en peut plus.

ADOLESCENT 1 Ouaaaaaaah… les mecs, faut que vous écoutiez ça. C’est d’la bombe, j’avais jamais entendu un truc comme ça !
BAAL     Qu’est-ce que ça dit, bon sang ?!

Adolescent 1 lève un doigt en l’air pour le faire taire et tend le téléphone aux deux autres, qui collent l’oreille au combiné.

ADOLESCENT 2 Ouh, ça fait mal ça !
ADOLESCENT 3 Sérieux, c’est une folle sa meuf !
ADOLESCENT 2 Grave !

Après quelques instants, les adolescents lui rendent le téléphone. Les nouvelles n’ont pas l’air bonnes.

BAAL     Alors ?!
ADOLESCENT 1 Elle a dit des trucs, j’aurais trop mal pris.
ADOLESCENT 2 Genre au moment où elle commence à hurler, pfiouuuuuh ! Ça fait mal pour toi mec.
BAAL     D’accord, d’accord, elle est en colère, mais c’est fini entre nous ?

Les trois adolescents se regardent.

ADOLESCENT 3 Bah elle le dit pas vraiment, mais franchement, la dernière fois qu’on m’a parlé comme ça, c’était juste avant de me donner trois coups de couteau.
ADOLESCENT 1 Qu’est-ce que tu racontes, t’as jamais pris de coups de couteau toi ?
ADOLESCENT 3 Parce que j’ai esquivé, mais c’est pas la question. Elle veut lui démonter sa tête à Barnabé, ça se sent dans sa voix.
BAAL     Mais qu’est-ce qu’elle a dit au juste ?
ADOLESCENT 2 Tu veux vraiment savoir ?
BAAL     Mais oui bon sang !!!
ADOLESCENT 2 Ben franchement, entre le moment où elle parle de ta virilité, celui où elle insulte ta mère et celui où elle dit qu’elle t’a trompé avec Azraël, là je sais pas trop par où commencer.
BAAL     Azraël… tu veux dire, Azazel ?!
ADOLESCENT 2 P’têtre bien.
ADOLESCENT 1 Oh le bouffon, Azraël c’est le chat des schtroumpfs !
ADOLESCENT 2 C’est toi le bouffon qui connait les schtroumpfs !
BAAL     Lillith m’a trompé avec Azazel ?!
ADOLESCENT 3 Désolé man. C’est la vie.
BAAL     Faut absolument que je lui parle !

Il commence à partir.

ADOLESCENT 1 Attend man, et pour l’enfer et tout ?
BAAL     Je reviendrai quand je pourrai. Dans mille ans, deux mille peut-être. Désolé, mais vous voyez bien, là j’ai une urgence familiale !

Il disparait. Les adolescents se regardent quelques instants.

ADOLESCENT 3 Euh… du coup, j’ai fumé ou on vient d’empêcher la fin du monde ?
ADOLESCENT 1 Ben j’crois, ouais…
ADOLESCENT 2 Pffffff, et vous allez voir, ce soir ma mère elle va encore me dire que j’ai rien fait de ma vie !

Date d’écriture: 2017

La rencontre

Je me souviens de celle que j’ai rencontré au soir d’un certain 14 février. Souvent vive, joyeuse, enjouée, parfois triste, inquiète, compliquée… je me souviens de celle que j’aimais.

Peu à peu le rire s’est tu, un décibel à la fois et je l’ai perdue. Une histoire banale, racontée mille fois, la douleur quand l’amour n’a plus force de loi, l’amoureux transi qui se laisse dépérir, le couple parfait dont on assassine l’avenir… ben non, c’est pas vraiment ça en fait. La vie me réserve encore mille surprises, des lieux à voir, des gens à rencontrer, et le chagrin perdra bien vite son emprise.

Juste quelques lignes pour ne pas oublier cette femme formidable que tu as été. La femme que jadis j’ai rencontré, ce précieux jour du 14 février.

Date d’écriture: 2016
Aux nouveaux départs.

De l’autre côté du miroir

Quand je me suis réveillé, j’étais mort. Mon corps reposait sur une dalle, à la morgue. Un peu raide, une plaie béante liée à l’accident. Mais en dehors de ça, parfaitement fonctionnel. J’ai pu me lever, aller me voir dans le miroir, et c’est là que j’ai réalisé ce que j’étais devenu. Un non-vivant. Un porteur de germes. En un mot, un zombie.

J’ai tout de suite eu une crise de panique. Est-ce que c’était bien moi, cet être hagard et contusionné qui me renvoyait mon regard, de l’autre côté du miroir ? Pourquoi je n’étais pas au ciel ? Est-ce que j’allais contaminer toute l’humanité ? Que penseraient mes amis en me voyant ? Et bon sang, pourquoi, pourquoi mon cœur ne bat-il pas la chamade alors que je suis paniqué ?!

Oh… évidemment. Je suis mort. Le cœur des morts ne bat plus, en général. Et pas besoin de respirer non plus. J’ai appuyé un doigt sur mes blessures. Aucune sensation de douleur. Pas d’envie particulière de mordre les vivants. Un bon point, ça. Alors, c’était ça, être mort ? La vie, hhmmm, non-vie, sans besoins ni douleur ? Plutôt pas mal en fin de compte. Mais combien de temps mon corps tiendrait-il ainsi ? Pourquoi moi ? Qu’étais-je sensé faire ?

 

Trop de questions sans réponses. J’ai fouillé un peu, trouvé des blouses dans un placard, me suis habillé. J’ai cassé une fenêtre et suis sorti (non, la mort n’a pas fait de moi un vandale, c’est juste que la morgue est fermée de nuit et que honnêtement, je ne tenais pas à devoir expliquer ma condition aux employés au petit matin). Quand le soleil s’est levé, j’ai soupiré de soulagement en constatant que ses rayons ne me brulaient pas. Non pas que j’aie prévu d’aller bronzer à la plage, mais ne se déplacer que la nuit aurait vite été des plus déprimant. Bref, je suis allé à la bibliothèque et j’ai dévoré tous les livres de mort-vivants jusqu’à la fermeture. Et encore, et encore, plusieurs jours d’affilée.

J’ai appris plein de choses parfois contradictoires. Les zombies sont une métaphore de la vieillesse et la dégénérescence physique qui l’accompagne, de la maladie, de la contagion. Une métaphore, tu parles, je suis bien réel. Ou alors, les zombies sont une réplique imparfaite de la résurrection, et les inconvénients liés à cette condition sont une punition de Dieu pour les impies qui ont tenté de réaliser ce que Lui seul peut faire. Je veux bien, mais j’ai demandé à personne de me ramener ici moi. Les zombies sont le résultat d’une expérience top-secrète menée en sous-main par le gouvernement américain, dans le but d’en faire une arme biologique à taux de propagation extrêmement rapide. J’ai regardé autour de moi. Si le gamin de 15 ans qui lisait son manga à la table voisine était un agent de la CIA, il cachait rudement bien son jeu. Et jusqu’à présent, je n’avais contaminé personne. Bref, j’ai appris beaucoup, sauf ce qui m’intéressait vraiment : pourquoi. Alors je suis sorti dans le vaste monde non-vivre ma non-vie, et voir si ça m’apporterait des réponses.

C’est là que j’ai découvert quelque chose de… perturbant. J’ai déjà dit que je ne ressentais pas la douleur. Eh bien, je ne ressentais pas le plaisir physique non plus. Difficile de mener une non-vie épanouissante dans ces conditions. Je veux dire, le plaisir intellectuel est intact. J’ai (mentalement) frissonné de joie en découvrant de nouvelles épaves sous-marines (pratique de ne pas avoir à respirer pour explorer les grand-fonds !). J’ai exulté en sauvant un alpiniste de la mort au sommet de l’Himalaya (ironique pour quelqu’un dans mon état, non ?!). Mais aucune sensation physique. C’était tout dans ma tête.

 

Alors j’ai connu une grande période de mou, où j’ai tout essayé. Tout. L’alcool, les poisons, les drogues les plus dures sur le marché. Aucun effet. Rien. Néant. Circulez, il n’y a rien à voir. Et de fil en aiguille, je me suis retrouvé dans ce rade au milieu des junkies, perdu, profondément déprimé de ce vide absolu de sensations. J’étais au fond du trou (sans mauvais jeu de mots), je n’ai pas même bronché quand il a convulsé. Et j’avoue, j’étais curieux de voir à quoi ressemblait la mort, la vraie. Malsain ? C’est certain. Mais dans ma condition, on peut facilement perdre de vue les notions de bien et de non-bien. Bref, je l’ai regardé jusqu’à ce qu’il meure d’overdose. Et c’est là que ça m’a pris, une douleur atroce dans l’ensemble de mon corps. Oui, une douleur physique. La première sensation depuis mon réveil à la morgue. Ça m’a rappelé… avant, juste avant. L’accident. J’avais ressenti ça pendant l’accident.

Quand je me suis remis, j’ai fui les secours qui voulaient m’hospitaliser d’urgence (plus de pouls, sans blague ?!) et j’ai fouillé dans mon passé. Pas facile après quelques décennies (eh oui, j’ai non-vécu un certain temps), mais j’ai finalement retrouvé une vieille coupure de presse relatant l’accident. « Un chauffard ivre roule à contre-sens et provoque un accident de bus, 23 morts ». Je vous laisse deviner qui était le chauffard. Je me suis souvenu de la satisfaction intense que j’avais ressentie en sauvant l’alpiniste, et j’ai compris pourquoi j’étais là. Pour réparer mes torts, autant que faire se peut. Il me fallait sauver vingt-trois vies (ou peut-être vingt-deux, si on considère que la mienne ne vaut pas grand-chose après ce que j’ai fait), et alors avec un peu de chance Dieu, ou l’univers, ou quelque entité supérieure qui m’avait placé là, me ramènerait en son sein.

 

J’en suis à vingt-et-un. A chaque vie sauvée, je sens mon âme plus sereine, et plus… détachée de ce monde. Je sais que je suis proche de ma rédemption. Et c’est pour ça que j’écris ces mots, pour tous les non-vivants qui viendront ensuite. J’ignore ce qui vient après, mais ce que je sais, c’est qu’il n’y a rien de pire que d’errer en cette terre sans y connaitre sa place.

 

Date d’écriture: 2017

Vampire

Ils sont partout, partout ! Je les sens, je les devine, je les crains… mais je fais désormais partie des leurs. Un jour, tôt ou tard, je tuerai ma femme et mes enfants de mes propres mains, et je ne peux rien y faire.

Pourtant, avant, j’étais normal, moi aussi. Je vivais tranquillement, comme vous. Mais ils ont irréversiblement fait basculer ma vie dans cette infâme paranoïa qui me hante jour et nuit.

Ça a commencé un matin radieux. Il est venu frapper à la porte, pour demander l’aumône. Un mendiant, ou au moins en avait-il l’air… j’aurais dû me méfier. Je l’ai éconduit : nos réserves de nourriture sont à sec, nous n’avons plus d’argent, nous ne faisons pas la charité ! Le mendiant est parti en bredouillant de vagues injures. En réalité, nous avions largement de quoi l’accueillir, et peut-être tout aurait-il été différent dans ce cas… Je ne le saurai jamais, mais cette pensée me revient dans les pires moments de la nuit, et je regrette sincèrement mes actes. Trop tard, trop tard !

Une semaine plus tard – ou était-ce un an ? Le temps m’échappe… Disons, quelque temps plus tard, un riche seigneur et son garde du corps sont venus frapper à notre porte, pour nous demander le gîte. Nous nous sommes empressés d’accepter, pressés d’obtenir les faveurs d’un homme de pouvoir. Le seigneur n’a pas dit un mot de toute la soirée, et son garde personnel était à peine plus bavard. Au repas, régnait un silence de mort.

C’est peut-être cette ambiance qui m’a empêché de m’endormir, le soir… ou peut-être m’appelaient-ils déjà ? Alors que ma femme et mes enfants dormaient du sommeil des justes, je suis descendu à la cuisine pour boire quelque chose.

Le seigneur y était aussi. Je lui ai dit bonsoir, ou quelque inanité de ce genre, sans m’attendre à ce qu’il me réponde. Je me trompais. Il m’a dit :
– Bonsoir, Karrel. Je… t’attendais. Tu ne me reconnais pas, je suppose ? »

J’étais confus. D’une part, je ne tenais pas à contrarier un homme aussi puissant, mais d’autre part… j’étais rigoureusement incapable de me souvenir où j’avais pu le voir. J’ai fini par bredouiller que je ne savais pas, que je ne fréquentais que rarement le milieu d’un si grand homme. Il a ricané, et son garde s’est approché dans mon dos.
– Tu as raison, tu ne m’as jamais vu. Mais… regarde, regarde attentivement qui est mon serviteur ! »

Je me suis retourné, et j’ai vu que le visage de son garde du corps avait changé… c’était celui du mendiant, qui me fixait en souriant d’un air méchant ! J’ai pris peur et j’ai voulu fuir, mais ils m’ont attrapé. Je me souviens vaguement de leurs canines me perçant la jugulaire et de la voix du seigneur dans mon cou :
– Nous sommes les nosferatus, et j’en suis le chef ! Nous répondons TOUJOURS aux injures qui nous sont faites ! »

Mais ces souvenirs restent vagues – j’ai dû m’évanouir juste après.

Le lendemain, je me suis réveillé dans mon lit, aux côtés de ma femme, en me sentant… comme maigre et écartelé, avec une migraine de tous les diables. J’ai porté la main à ma jugulaire. Il n’y avait rien. J’ai entendu ma femme chuchoter des mots tendres à mes enfants, et quelque chose m’a paru anormal. J’ai regardé par la fenêtre. Ils étaient dehors, dans le champ, à près de cinq cent mètres : jamais je n’aurais dû entendre sa voix !

Je suis descendu. Le seigneur et son garde étaient partis. Je suis allé demander à ma femme où ils étaient allés. Elle m’a regardé comme si j’avais trop bu :
– Un seigneur, venir chez nous ? Enfin, tu sais très bien que pas un seul ne s’abaisserait à venir partager notre table ! Nous sommes pauvres, Karrel : pauvres ! »

Je suis descendu au village pour demander s’ils les avaient vus. Personne n’avait entendu parler d’un seigneur depuis plus de trois mois.

Deux nuits plus tard, ma première soif de sang m’a pris. Je suis sorti dehors, et j’ai tué quelqu’un pour calmer ce terrible besoin. Je ne me souviens plus qui fut ma première victime – je ne m’en souviens jamais.

Depuis, ce rituel continue encore et toujours. Tous les mois environ, je suis pris d’un furieux besoin de sang, et je perds le contrôle de mon être. Jusqu’à présent, j’ai toujours réussi à aller jusqu’au village avant de ne plus me maîtriser, mais les crises sont à chaque fois plus violentes… que se passera-t-il si je ne parviens pas même à sortir de la maison la prochaine fois ? J’ai peur pour ma famille.

J’ai bien pensé à me rendre auprès de la Garde, mais… ils tueraient mes enfants et ma femme avec moi, par précaution. J’ai essayé de me suicider, aussi. En vain. On prétend que seules des armes d’argent ou enchantées peuvent m’affecter, mais je ne suis qu’un pauvre homme : jamais je n’aurais les moyens de m’offrir une telle arme !

Alors, je me retrouve coincé… mort, et meurtrier par avance de ceux que j’aime. Je vais peut-être partir avant, si je m’en trouve la force. Il le faut, je DOIS les quitter.

Mais avant de le faire, je voulais lancer cet appel de haine, par-delà les mers et les montagnes : si vous retrouvez le seigneur et son garde, infligez leur autant de souffrances que j’en ai subies !

 

Date d’écriture: 2006
A Kalendaar.

La malédiction

La statuette, grossièrement taillée dans un os humain, fixait le collectionneur et son vieil ami d’un air méchant.

– Combien de morts, tu dis ? »
– Eh bien, il y a eu Lord Barker, l’explorateur qui l’a trouvé dans le tombeau inca. Une grippe foudroyante. Mr Gregory, le directeur du musée de Rio de Janeiro. Assassiné dans la rue, près du barrio, douze coups de couteaux. Son successeur, Mr Combello, un accident de voiture deux jours avant la vente aux enchères de 2006. C’est à ce moment que les rumeurs de malédiction ont commencé à se répandre. L’acheteur, le collectionneur Torvald Griselbank, une cirrhose. Son fils, Liam Griselbank, suicidé quelques jours plus tard. Le commissaire-priseur de la vente publique de 2007, Mr Sabin, crise cardiaque. Miss Faucett, l’acheteuse, une chute d’alpinisme. Son notaire, Mr Ghuillem, disparu sans laisser de traces la semaine suivante. Mais bien sûr, il est peut-être parti avec la caisse, une partie de l’héritage de Miss Faucett n’a jamais été retrouvé. Le premier acheteur de la vente aux enchères de 2007, Mr Duvernay, accident vasculaire cérébral avant même d’avoir pu effectuer le versement. Le second acheteur, Mr Turner, overdose d’héroïne. Bizarrement, le prix de la statuette a baissé de vente en vente. Je l’ai eue pour une bouchée de pain. »
– Et… rappelle-moi, pourquoi tu l’as achetée ? Je ne te connaissais pas suicidaire. »
– T’ai-je déjà parlé de mes soucis financiers ? Mr Schwartz, le collectionneur, a racheté l’ensemble de mes dettes auprès de mes créanciers. Il y a deux mois, il m’a mis en demeure de m’en acquitter sous peine de saisir ma collection. Un biais bien pratique pour faire main basse sur mes plus belles pièces. »
– Et tu as voulu te venger grâce à la statuette ? »
– Non, non. Si on examine de près chacune de ces morts, on s’aperçoit aisément qu’elle est parfaitement naturelle. Mr Gregory n’aurait jamais dû s’aventurer en smoking dans les quartiers pauvres. Torvald Griselbank avait des soucis de foie bien avant d’acquérir la statuette. Mr Turner avait déjà été admis aux urgences pour overdose à deux reprises. Vois-tu, l’essentiel, c’est que Mr Schwartz croit dur comme fer en la malédiction. Et je me suis arrangé pour qu’il soit de notoriété publique que la statuette maudite fait partie de ma collection. Dès qu’il l’a su, il s’est rétracté. Il m’a donné un délai pour le régler. Sans préciser de nouvelle date à échéance. »

Le collectionneur rit de bon cœur. Sa collection était désormais protégée de la rapacité de ses pairs, grâce à une minuscule, inoffensive et fort laide statuette d’os.

 

Date d’écriture: 2014

La goutte d’eau

Il était une fois une goutte d’eau dans l’océan.
– Je suis inutile ici, parmi toutes mes semblables. », se dit-elle. Et elle s’envola vers un immense nuage.

Là, toutes ses sœurs se disputaient pour être la première à tomber au sol.
– Nous sommes déjà trop, à quoi bon rester? », pensa la goutte. Et elle partit vers le plus aride des déserts, pour y être enfin utile.

Dans cet enfer, elle croisa un homme mourant de soif. Elle se posa aussitôt sur ses lèvres gercées et appela désespérément ses sœurs à l’aide. Mais il n’y en avait pas pour l’entendre. Elle était enfin seule.

 

Date d’écriture: 2005