Le maître

Eidyrn était un maître d’armes réputé bien avant ma naissance. Le meilleur qui soit. Il avait passé plusieurs décennies à améliorer ses réflexes, la fluidité de ses mouvements, la complexité de ses attaques. Il m’avait enseigné l’art de l’épée, dans mes jeunes années, et sous sa tutelle, j’étais devenu bon. J’avais survécu à une dizaine de conflits grâce à ses conseils avisés. Je lui devais la vie et l’aimais pour ça.

Et voilà que, dans cette escarmouche sans importance, il avait surgi de nulle part, là, devant moi. Ce qui aurait dû être un combat désespéré pour les rebelles venait de se transformer en un véritable massacre des forces royalistes, pourtant vastement supérieures en nombre. L’âge n’avait en rien affecté sa maestria. Tous les coups lui souriaient. Il se servait de sa cape comme d’un écran pour masquer ses mouvements, donnait des coups de pied pour déstabiliser ses adversaires, avançait en un tourbillon de lames si rapide qu’il était difficile de distinguer ses deux épées courbes. Tous tombaient devant lui. Son style était tout simplement magnifique, et je me retins d’applaudir à deux mains.

Parce que je me battais pour mon père le roi, qu’Eidyrn nous avait trahis, et que dans quelques instants ce serait à mon tour de me frotter à lui. Je maudis le destin qui nous avait jetés dans des camps opposés et me préparais à passer un sale quart d’heure.

Date d’écriture: 2020

Asymétrique

Une fortune familiale dilapidée. Dix ans de traque, de formation aux armes, d’infiltration du milieu, de frais de détectives privés, pour le retrouver. Vincent Van Zehn. L’assassin de ses parents. Là, derrière cette porte. Silencieuse comme une ombre, elle se faufila dans l’entrebâillement et pointa son pistolet vers le meurtrier. Le silencieux traçait un trait d’union entre elle et lui.
Il avait vieilli depuis la dernière fois où elle l’avait vu. De nouvelles rides ornaient son visage. Il était assis dans un canapé à manger des chips. Scène banale à en pleurer du quotidien de monsieur tout le monde. Mais quand il leva les yeux sur elle, il y avait au fond d’eux une étincelle. La colère, le calcul… l’acceptation ?!
– A genoux, connard ! »

Il haussa un sourcil, ne bougea pas.
– J’ai dit à genoux ! Tout de suite ! »

Il haussa les épaules, se redressa légèrement, prit une chips et calmement, la porta à sa bouche. Elle sursauta quand il la croqua bruyamment. Sa voix était grave, profonde.
– Et… vous êtes ? »

Elle s’était attendue à une lutte acharnée, ou à une obéissance totale. Mais cette indifférence ?
– Tu… tu ne sais pas qui je suis ?! »

Petite moue de sa bouche. Non.
– Arnaud et Christine Delgarde ? Le jeudi 9 juillet 1992 ? Tu te souviens, connard ? »

Elle tremblait de tous ses membres. Lui eut un petit rire de dérision.
– Seigneur, vous me cherchez depuis 1992 ?! Vous avez la moindre idée du nombre de contrats que j’ai eu depuis ? »

Elle hurla.
– Tu as tué mes parents, tu as détruit ma vie ce jour-là, et tu ne te souviens même pas d’eux ? Tu as un dernier mot avant que je ne t’abatte ? »

Nouveau haussement d’épaules.
– Pour vous, c’était le drame d’une vie. Pour moi… c’était juste un jeudi. »

Longtemps après qu’il se soit effondré, elle continua d’appuyer sur la gâchette, son visage baigné de larmes amères.

Date d’écriture: 2020

Nouvelle langue

Avec les progrès de l’intelligence artificielle, la tâche avait été raisonnablement aisée. Et c’est ainsi qu’après seulement deux mois de travail, Gérard Dermin avait mis la touche finale à son… traducteur, faute de meilleur nom, qui transformait la langue politique en langage commun. Il alluma sa télévision, repassa l’interview du ministre de la défense, mit en route son programme et admira le résultat.

« Je souhaiterais répondre par des faits alternatifs aux rumeurs qui circulent en ce moment. (Je souhaiterais propager des mensonges pour contrer les informations qui circulent en ce moment.) La vérité, c’est que nous avons mis en œuvre une stratégie de pacification pour l’ensemble de la population. (La vérité, c’est que nous avons mené une guerre contre l’ensemble de la population, civils compris.) Cette stratégie repose sur un usage de la force contrôlé rigoureusement par le gouvernement. (Cette guerre est une boucherie approuvée par le gouvernement.) Nous sommes fiers de rapporter que nos frappes cliniques ne se sont soldées par des dommages collatéraux qu’en de rares occasions. (Des innocents sont morts déchiquetés par nos bombes à plusieurs reprises.) Nos hommes ont été entraînés à ce genre de situation, et nous leur fournissons un équipement qui leur permet de gérer au mieux les accrochages auxquels ils sont parfois confrontés. (Nos hommes ont été entraînés à tuer, et nous leur fournissons des armes meurtrières qui leurs permettent de dézinguer tout ce qui bouge quand ils se battent.) Alors vous voyez bien, vous pouvez donc en toute confiance nous laisser agir au mieux de vos intérêts. (Alors vous voyez bien, nous aimerions que vous fermiez les yeux et nous laissiez agir au mieux de nos intérêts.) »

Gérard mit son travail en ligne, gratuitement disponible à tout un chacun. Il était temps que cesse la corruption de la langue française.

Date d’écriture: 2020
True words are rare birds in courts like this. (Geralt, The Witcher)