Les amis

Quand j’étais jeune, j’attendais que les choses arrivent dans ma vie. Je rêvais d’un prince charmant qui emplirait mon quotidien d’aventure, je rêvais d’être reconnue. Reconnue pour quoi ? Franchement, je ne sais plus trop. Ma vie était une page blanche – pleine de potentiel peut-être, mais sans rien à admirer dans l’immédiat.

En grandissant, j’ai pris conscience de ce vide et j’ai tenté de le combler. Oh, que j’ai tenté de le combler… je sortais chaque soir, en boîte, en fête, toujours quelqu’un à voir, toujours quelqu’un pour remplir mon lit, toujours à courir après l’amitié, l’amour, le bonheur, et toujours ce foutu besoin de reconnaissance. Une vie bien remplie ? Remplie, sans doute, mais **bien** remplie, je ne crois pas. J’étais passée de la page blanche au brouillon – un vaste fouillis d’éléments, un bouillon de culture en devenir peut-être, mais sans rien à admirer dans l’immédiat.

Et puis je me suis lassée de ce remue-ménage. J’ai cessé de courir et les connaissances, une à une, sont parties vers d’autres horizons. A la fin, il n’en est plus resté que quelques unes qui me reconnaissaient pour ce que j’étais. Je leur ai donné un nom : amis. Alors j’ai regardé ma vie et j’ai enfin trouvé quelque chose à admirer.

Date d’écriture: 2018

Ordre et chaos

Dans les temps anciens vivait un être mystérieux et sage qui, perdu sur un îlot de stabilité comme il s’en forme parfois au sein du grand chaos, profitait de ces quelques instants de calme pour se retirer parmi ses pensées. Aujourd’hui, son esprit, sans doute influencé par l’absence temporaire de fluctuations aléatoires, songeait à un nouveau concept qu’il nomma l’ordre. Il le matérialisa en un réseau cristallin de perles de temps et d’espace, entrelacées en une trame infiniment fine, maintenues immobiles par son vouloir.

Le réseau était trop régulier, songea son créateur. Et d’une impulsion mentale, il tordit la trame. En un point précis naquit une immense explosion qui mit toute sa création en mouvement. La matière ainsi libérée parcouru l’espace à des vitesses quasi-luminiques, selon les lois qu’il avait décidé d’expérimenter. Elle s’agrégea, localement, en étoiles et en planètes. De ci de là, à la surface de certaines planètes, des réactions physico-chimiques de plus en plus complexes apparurent. La complexité ne cessant de croître, d’étranges structures carbonées se formèrent et exploitèrent la matière pour se reproduire, jusqu’à atteindre une forme de conscience biochimique rudimentaire. Ces structures explorèrent l’espace qu’il avait créé et, continuant à se démultiplier, peuplèrent galaxie après galaxie en de curieux cycles de stabilité et d’expansion.

Et quand enfin toute la puissance qu’il avait mise en tordant la trame fut consommée, le mouvement de la matière ralentit puis cessa. Incapable de trouver de l’énergie pour continuer à se reproduire, les structures biochimiques s’en retournèrent au néant d’où elles étaient nées. Et la trame retrouva sa régularité première, figée à nouveau en une série d’entrelacs précis.

L’être avait pris grand plaisir à sa création. Il s’apprêtait à tordre de nouveau la trame quand il s’avisa que son îlot de stabilité se résorbait peu à peu, le chaos reprenant progressivement ses droits. Alors l’être abandonna sa rêverie, détruisant ainsi définitivement notre univers, et revint à ses activités premières.

Date d’écriture: 2018
Inspiré du mythe du rêve de Brahma

Ecriture à deux mains

– Dans les temps anciens vivait un être mystérieux et sage qui… »
– Attends un peu, pourquoi dans les temps anciens ? Pourquoi est-ce qu’il faut toujours que l’histoire se situe toujours bien avant notre naissance, et la naissance de nos parents, grand-parents, et j’en passe ? Est-ce qu’on a si peur que notre histoire soit contestée, qu’il faille qu’on puisse dire ‘Tu n’en sais rien, ça pourrait être vrai, tu n’étais pas là après tout’ ? »
– D’accord, d’accord. Il y a quelques jours vivait un être mystérieux et sage qui… »
– Et pourquoi faut-il forcément qu’il soit mystérieux ? Je veux dire, il faut forcément qu’on ne puisse pas le comprendre pour donner du sel à notre histoire ? »
– Hhmmm… bien. Il y a quelques jours vivait un être banal et sage qui… »
– Ben je sais pas trop là… tu en connais beaucoup, des gens qui sont sages autour de toi ? C’est pas très banal non ? »
– Aaaaaaaah ! Il y a quelques jours vivait un être banal et complètement stupide qui… »
– Un être ? Quand je parle des gens autour de moi, je dis ‘un type’, ou ‘un gars’, mais je ne me rappelle pas d’avoir jamais parlé d’un ‘être’ ! »
– Je… tu… OK. Il y a quelques jours vivait un type banal et complètement stupide qui… »
– Mouais… d’un autre côté, si ton héros n’a rien d’intéressant, ça va faire une histoire un peu chiante non ? »
– C’est bon, je jette l’éponge ! »
– Ben voilà ! Ça, ça ferait une histoire intéressante ! On s’y met ? »

Date d’écriture: 2018

Le pouvoir absolu

Il était un jeune ambitieux qui rêvait de devenir Dieu. Jour après jour, il écumait les ouvrages ésotériques en quête de la toute-puissance. Mais nulle bibliothèque ne contenait de si lourds secrets, nul homme ne les avait jamais seulement approchés. Les alchimistes s’avouaient vaincus, les sorciers ne présentaient guère plus que des tours de passe-passe, les sages se moquaient de la vanité de sa quête, les plus fervents croyants criaient au blasphème. Si on doit résumer, nul ne pouvait l’aider et nul ne croyait en lui.

Personne, vraiment ? Un jour, pourtant, il trouva posé sur son lit un livre interdit, un livre qui expliquait comment devenir le maître de tout ce qui est et de tout ce qui sera jamais. Son saint des saints, son Graal. Qui l’avait placé là ? Mystère, mais il ne se priva pas de l’utiliser. Il y apprit à voler l’essence divine, à siphonner l’énergie astrale. Ses rituels impies mirent à bas l’ancien maître de l’univers, et refaçonnèrent l’homme en Dieu.

Que feriez-vous si rien ne vous était impossible ? L’homme-dieu usa et abusa de ses nouveaux pouvoirs. Il créa et détruisit des plans d’un battement de cils. Il rit du vacarme des armées qui se battaient en son nom. Il goûta aux plaisirs les plus exquis et pénétra les secrets les mieux gardés de la Création. De nouveaux cultes naquirent et moururent sans qu’il n’y prête attention. La belle vie, pensez-vous ?

Alors… alors pourquoi sa lassitude grandissait-elle sans limites tandis que les ères passaient ?! Plus de défis, plus d’êtres qui puissent le comprendre. Plus rien que l’ennui mortel de millénaires qui se ressemblent.

Un jour, de déception en désillusion, il se décida. Il créa un livre expliquant comment l’anéantir, et le plaça sur le chemin d’un pauvre idiot en quête du pouvoir absolu.

 

Date d’écriture: 2014