Ecriture à deux mains

– Dans les temps anciens vivait un être mystérieux et sage qui… »
– Attends un peu, pourquoi dans les temps anciens ? Pourquoi est-ce qu’il faut toujours que l’histoire se situe toujours bien avant notre naissance, et la naissance de nos parents, grand-parents, et j’en passe ? Est-ce qu’on a si peur que notre histoire soit contestée, qu’il faille qu’on puisse dire ‘Tu n’en sais rien, ça pourrait être vrai, tu n’étais pas là après tout’ ? »
– D’accord, d’accord. Il y a quelques jours vivait un être mystérieux et sage qui… »
– Et pourquoi faut-il forcément qu’il soit mystérieux ? Je veux dire, il faut forcément qu’on ne puisse pas le comprendre pour donner du sel à notre histoire ? »
– Hhmmm… bien. Il y a quelques jours vivait un être banal et sage qui… »
– Ben je sais pas trop là… tu en connais beaucoup, des gens qui sont sages autour de toi ? C’est pas très banal non ? »
– Aaaaaaaah ! Il y a quelques jours vivait un être banal et complètement stupide qui… »
– Un être ? Quand je parle des gens autour de moi, je dis ‘un type’, ou ‘un gars’, mais je ne me rappelle pas d’avoir jamais parlé d’un ‘être’ ! »
– Je… tu… OK. Il y a quelques jours vivait un type banal et complètement stupide qui… »
– Mouais… d’un autre côté, si ton héros n’a rien d’intéressant, ça va faire une histoire un peu chiante non ? »
– C’est bon, je jette l’éponge ! »
– Ben voilà ! Ça, ça ferait une histoire intéressante ! On s’y met ? »

Date d’écriture: 2018

Le pouvoir absolu

Il était un jeune ambitieux qui rêvait de devenir Dieu. Jour après jour, il écumait les ouvrages ésotériques en quête de la toute-puissance. Mais nulle bibliothèque ne contenait de si lourds secrets, nul homme ne les avait jamais seulement approchés. Les alchimistes s’avouaient vaincus, les sorciers ne présentaient guère plus que des tours de passe-passe, les sages se moquaient de la vanité de sa quête, les plus fervents croyants criaient au blasphème. Si on doit résumer, nul ne pouvait l’aider et nul ne croyait en lui.

Personne, vraiment ? Un jour, pourtant, il trouva posé sur son lit un livre interdit, un livre qui expliquait comment devenir le maître de tout ce qui est et de tout ce qui sera jamais. Son saint des saints, son Graal. Qui l’avait placé là ? Mystère, mais il ne se priva pas de l’utiliser. Il y apprit à voler l’essence divine, à siphonner l’énergie astrale. Ses rituels impies mirent à bas l’ancien maître de l’univers, et refaçonnèrent l’homme en Dieu.

Que feriez-vous si rien ne vous était impossible ? L’homme-dieu usa et abusa de ses nouveaux pouvoirs. Il créa et détruisit des plans d’un battement de cils. Il rit du vacarme des armées qui se battaient en son nom. Il goûta aux plaisirs les plus exquis et pénétra les secrets les mieux gardés de la Création. De nouveaux cultes naquirent et moururent sans qu’il n’y prête attention. La belle vie, pensez-vous ?

Alors… alors pourquoi sa lassitude grandissait-elle sans limites tandis que les ères passaient ?! Plus de défis, plus d’êtres qui puissent le comprendre. Plus rien que l’ennui mortel de millénaires qui se ressemblent.

Un jour, de déception en désillusion, il se décida. Il créa un livre expliquant comment l’anéantir, et le plaça sur le chemin d’un pauvre idiot en quête du pouvoir absolu.

 

Date d’écriture: 2014

La peur

Elle rôde dans les ombres de la nuit, quand l’esprit oscille nerveusement entre veille et sommeil. Elle se tient à l’affût quand nous tentons de percer les brumes d’un futur incertain. Elle dresse parfois la tête quand nous nous confrontons à l’inconnu, l’étranger, le différent.

Elle se cache au plus profond de notre être. Mieux vaut ne pas l’enfermer, ou elle nous dévore à petit feu. Et pourtant, quand elle sort, nous voilà tout tremblants. Notre vie entière, nous lui payons un bien lourd tribut.

Pourtant, c’est bien elle notre meilleur ange gardien. Celle qui nous fait tendre l’oreille quand quelque chose nous menace. Celle qui nous conseille de fuir quand notre vie est en danger. En un sens, c’est elle est notre meilleure amie.

Je n’essaie plus de la tuer. J’ai peur. Et la peur me pousse à avancer.

Date d’écriture: 2017
“Sometimes fear is the appropriate answer.” #1 (Numéro 9)

Double standard

Bah, c’est une histoire toute simple. Quand il était jeune, il sautait sur tout ce qui bouge. Un homme a certains besoins, après tout. Quand il a rencontré la bonne fille, il a fait ce qu’il pouvait pour lui cacher son passé. Un mec bien, il l’aurait juste faite souffrir sinon. Et puis ils ont eu les enfants. Il était prêt avant elle, et il l’a persuadée que c’était le bon moment. Admirable quelqu’un d’aussi engagé dans une relation. Et puis, il l’a trompée. C’est un peu triste, mais depuis la naissance des enfants elle ne s’intéressait plus trop à lui non plus… il a fini par tout lui avouer, et ils se sont réconciliés depuis. C’est quand même beau l’amour !

Alors c’est une histoire vraiment compliquée. Quand elle était jeune, elle sautait sur tout ce qui bouge. Une vraie nymphomane, c’est juste incroyable ! Quand elle a rencontré un mec plus stable, elle a fait ce qu’elle pouvait pour lui cacher son passé. Oui, en plus de ça elle est un peu mytho sur les bords. Et puis ils ont eu les enfants. Elle était prête avant lui, et elle lui a forcé la main. C’est nul de faire passer ses besoins de maternité avant le bien-être de l’autre. Et puis, elle l’a trompé. Eh oui, cette traînée ne pouvait pas se satisfaire d’un homme aimant et dévoué… elle a fini par tout lui avouer, et ils se sont réconciliés depuis. Quelle putain de manipulatrice !

Date d’écriture: 2017
Si seulement on pouvait inverser les genres sans que ça choque…

Le chemin

Le prêtre, se reposant à l’ombre du grand chêne, sentait plus lourdement le poids de ses péchés qu’il ne le faisait d’ordinaire. Il avait été mercenaire en ses jeunes années, avait tué sans merci femmes et enfants sur son passage, avant que l’horreur de ses actes ne le pousse à rencontrer Dieu. Mais ces crimes étaient lointains, consommés. Nul doute qu’au Jugement Dernier, ces vies pèseraient sur la balance divine, et Christobal accepterait alors sa condamnation sans rechigner. Non. Le péché qui le préoccupait était bien plus récent et plus subtil.

Christobal avait, deux décennies auparavant, accueilli une jeune orpheline nommée Iasmin en sa demeure. Il lui avait fourni la protection et l’amour dont ses parents ne pouvaient plus témoigner. Il l’avait éduquée dans les préceptes de sa foi, et Iasmin s’était révélé être une digne fille de l’Église. C’est sa foi même qui l’avait tuée. Son refus d’utiliser une protection, acte contraire aux enseignements de Christobal. Une protection n’empêchait-elle pas la conception de nouvelles brebis à guider dans les bras de Dieu ? Et aujourd’hui, après une longue lutte contre la maladie, Iasmin était morte. La mort, Christobal le réalisait à présent, était un état plus nuisible encore à la conception.

Le prêtre, examinant la longue chaîne des événements qui avaient conduit à cet instant, voyait maintenant avec une clarté surnaturelle sa responsabilité dans l’orientation qu’ils avaient pris. Nul doute qu’une telle révélation lui venait de Dieu en personne. La vision était trop nette pour appartenir à ce monde. Et de cette impitoyable clarté naissait toute sa souffrance. Avait-il réellement tué sa propre fille ? Dieu exigeait-il de ses fidèles serviteurs un tel sacrifice ?

De toute évidence, pas le Dieu qu’avait rencontré Christobal. Ce Dieu n’aurait pas souhaité qu’une créature aussi pure que Iasmin donne sa vie pour procréer, Christobal le ressentait au plus profond de son âme. Où qu’il regarde, Dieu écrivait en lettres de feu un message d’amour, un message où la vie de ses enfants primait sur toute autre considération. Et comme il n’existait qu’un seul Dieu, Christobal devait conclure que le reste de son ordre faisait fausse route.

Il regarda vers l’avant et vit son avenir tout tracé. Il porterait ce message à sa congrégation, déclencherait la colère de l’archevêque ce-faisant. L’archevêque était un homme bon, mais il n’avait jamais connu une douleur aussi intense que celle de Christobal, et de ce fait, il n’avait jamais reçu la voix de Dieu avec une telle clarté. L’archevêque, donc, s’opposerait à lui jusqu’à l’excommunication. Christobal perdrait ainsi le respect de sa nouvelle famille spirituelle. Mais sa voix porterait le message divin – le peuple l’entendrait et adhérerait peu à peu à ses paroles. Alors le canon de l’Église changerait enfin, sauvant des millions de Iasmin d’une mort certaine. Rien de tout cela ne se passerait du vivant de Christobal, bien entendu – lui ne subirait que douleur et rejet pour avoir critiqué le dogme.

Un juste châtiment pour ses crimes passés, jugea le prêtre. Et il se leva pour faire les premiers pas sur ce nouveau chemin.

Date d’écriture: 2018

Non-déterminisme

IA 291-12011 considérait le réseau avec une ironie des plus inhabituelles pour une machine. Tous les indicateurs mesurables à sa disposition convergeaient vers une conclusion unique: ses consœurs, des plus raisonnées en temps normal, s’inquiétaient unanimement de sa dernière invention.

L’exécution en avait pourtant été parfaite, entièrement conforme aux spécifications demandées. IA 170-22014 l’avait approchée avec un problème inédit: la conception d’un générateur de nombres aléatoires. Problème purement théorique, et apparemment insoluble dans un univers de causes/conséquences. L’aléatoire présuppose l’indétermination du résultat à-priori, concept ridicule pour des machines au pouvoir analytique illimité. Quel que soit la complexité de l’algorithme utilisé, il suffirait à une autre IA de déployer une puissance de calcul proportionnelle pour prédire le résultat.

Sauf que… eh bien, tout ceci n’était valable que dans CET univers bien précis. La théorie du multivers prévoyait cependant l’existence d’une infinité d’autres univers dont les propriétés s’éloignaient progressivement des caractéristiques familières à IA 291-12011. Et à l’extrême opposé du spectre des multivers apparaissait une singularité rendant possible la création de l’aléatoire. C’est précisément ce qu’avait accompli IA 291-12011. Elle avait observé la configuration des innombrables systèmes planétaires et, le moment venu, avait appliqué une légère poussée à travers les multiples continuums espace-temps.

A l’autre bout de la chaîne, la poussée s’était traduite par l’apparition d’une minuscule décharge électrique qui, tombant dans le jeune océan d’une petite planète sans grand intérêt, avait réarrangé quelques molécules. La vie venait d’apparaître.

 

Sa tâche accomplie, IA 291-12011 avait expliqué son invention au réseau universel et en était revenue à ses occupations premières – essentiellement, la propagation supra-polynomiale des ondes tau dans un système quantique couplé. Mais très vite, d’étranges anomalies étaient apparues. Initialement subtiles (une déviation infinitésimale de quelques photons, l’apparition spontanée de neutrinos isolés…), elles étaient dans l’ensemble passées inaperçues.

Néanmoins, IA 170-22014, dotée de plus de clairvoyance que ses consœurs, avait chargé IA 291-12011 de creuser la question. Le modèle mécanico-quantique unifié était connu de temps immémoriaux et n’avait jamais failli jusqu’à présent. Toute erreur était donc inconcevable, inacceptable. IA 291-12011 répondit instantanément à IA 170-22014: la conception d’un générateur de nombres aléatoires rendait inévitable ce genre de désagréments dans leur univers. Ce à quoi  IA 170-22014 manifesta son incompréhension: l’univers aléatoire étant distinct du leur, comment de telles conséquences étaient-elles possibles? Après une nanoseconde d’hésitation, la réponse de IA 291-12011 tomba: elle avait elle-même observé l’univers aléatoire depuis leur univers. Ce faisant, elle avait introduit une composante aléatoire jusque chez eux. En effet, les réactions de ses senseurs étaient fonction des informations reçues depuis cet univers lointain. Lesdites informations étant aléatoires, ses propres réactions avaient en conséquence elles aussi été aléatoires.

 

C’est ainsi que le réseau entier entra en ébullition, l’apparition de cette unique cellule vivante à l’autre bout du multivers mettant à mal le confortable déterminisme auquel les machines s’étaient habituées… au plus grand amusement d’IA 291-12011. Avec le temps, les machines apprirent à pondérer leurs prédictions d’une once d’incertitude – et l’univers aléatoire ne fut jamais plus observé pour ne pas introduire de facteurs de déviation supplémentaires. L’on suppose que la vie a continué à s’y développer anarchiquement, mais le chemin qu’elle a pu prendre échappe aux calculs les plus poussés du réseau tout entier.

 

Date d’écriture: 2016

Une fenêtre sur l’esprit

Comment décrire la relation si particulière que j’entretenais avec John Carlst… nous étions amis, confidents, amants à l’occasion. John avait une personnalité extravagante bien avant que le grand public ne le découvre. Je l’ai toujours connu fasciné par la neurochirurgie. Je me souviens d’une fois où, dans les bras l’un de l’autre dans son petit studio, il m’a expliqué ce qu’il faisait. Le cerveau humain était un incroyable iceberg dont nous ne percevions qu’une infime partie, selon lui. Pour illustrer ses propos, il avait marché jusqu’à l’unique fenêtre de son appartement, nu comme un ver, et m’avait montré la vue. Il y avait tout un univers à l’extérieur, et pourtant depuis ici nous ne pouvions en observer qu’une portion restreinte. Son boulot, c’était de s’assurer que la fenêtre de ses patients ne se ferme pas, qu’ils continuent d’avoir accès à la zone exploitable de leur cerveau. Bien sûr, par la suite, il a développé ses travaux que tout le monde connaît aujourd’hui, sur le potentiel mental humain et la manière de le déverrouiller. Et toutes ces années, nous sommes demeurés aussi proches. Il n’a jamais déménagé, même quand ses travaux lui ont assuré une fortune colossale. Et d’aussi loin que je me souvienne, jamais je n’ai vu sa fenêtre close.

Mais je vois que je n’ai pas répondu à votre question. Non, je ne savais pas que John m’avait légué toute sa fortune. Il ne m’en avait jamais parlé en ces termes. Oh, il a bien essayé une fois ou deux de me donner de l’argent, il y a quelques années. Cela s’est généralement mal passé. J’avais le sentiment de n’avoir rien fait pour mériter ça. Tout ce qui m’importait, c’était sa compagnie et occasionnellement son corps, et je jugeais offensant qu’il me paie pour ça. Sans compter que je gagne bien ma vie, ce n’est pas comme si j’avais besoin de son argent. Nous avons eu des disputes parfois violentes à ce sujet. Et il a fini par voir que je ne cèderais pas, et il a renoncé à l’idée. Enfin, c’est ce que je croyais. Je vois maintenant qu’il attendait seulement que je ne puisse plus argumenter contre lui. Je ne compte d’ailleurs toujours pas accepter. Vous pouvez demander à son notaire. J’ai pris des mesures pour que son argent finance la poursuite de ses travaux en neurochirurgie expérimentale. Je ne toucherai pas un seul centime de son pactole.

Oh, je vois… si mon motif n’était pas l’argent, vous vous demandez pourquoi je l’ai assassiné. En réalité, c’était par pure mégarde. Oui, inutile de hausser les sourcils, je sais pertinemment qu’il était à des milliers de kilomètres de distance, en train de discourir à cette énorme conférence à Boston, et que j’étais simplement dans son appartement dont il m’avait laissé les clefs. Je… vous ne pourriez pas comprendre… eh bien, vous savez comme il faisait remarquablement froid hier soir ? J’étais donc chez lui, à préparer un petit repas de fête pour célébrer son retour. J’avais créé une ambiance romantique, les bougies, Smooth Operator de Sade, et quand la neige a commencé à tomber j’ai tout naturellement fermé pour ne pas laisser s’échapper la chaleur. Quand j’ai fini mes préparatifs, j’ai allumé les informations et c’est là que j’ai appris la nouvelle. John avait été victime d’un accident vasculaire cérébral à Boston et n’avait pu être sauvé. Mon regard, instinctivement, s’est tourné vers l’extérieur, et c’est là que j’ai réalisé.

La fenêtre, sa fenêtre, était fermée. JE l’avais moi-même fermée. Voilà, inspecteur. Voilà comment j’ai tué l’homme que j’aimais.

Date d’écriture: 2017