Attention sélective

Une vibration dans ma poche. Je décrochais.
– Ouais… je viens de sortir de cours, on se retrouve en ville ? »

Une seconde d’hésitation de l’autre côté.
– Pourquoi pas… le temps que je décolle, je pense que le mieux c’est qu’on se retrouve vers le marché central, genre à côté du McDo ? »

A côté du McDo ?!
– Euh… y’a pas de McDo près du marché central. »

Était-ce de l’agacement dans sa voix ?
– Mais si ! Le McDo rue Saint Dizier ! »

Je ricanais.
– Alors, je passe par là tous les jours. S’il y avait un McDo rue Saint Dizier, je serais au courant, je crois. »

Là, l’agacement était manifeste.
– Juste à côté du petit resto de pâtes fraiches où tu vas régulièrement. A côté de la papeterie. Le McDo, quoi. »

Je reprenais prudemment pour ne pas éveiller plus sa colère.
– Chérie, je te jure, il n’y a pas de McDo à cet endroit. »

Trop tard.
– Tu saoules. Regarde sur Google, demande à tes potes, moi j’ai pas le temps là. A tout à l’heure. »

… ouch. Même pas le temps de m’énerver à mon tour, elle avait déjà raccroché.
Merde ! Ça va, je passe devant cet endroit tous les jours, je sais bien ce qu’il y a là-bas. Et clairement, y’a jamais eu de McDo à cet endroit. Elle me gonfle des fois, avec sa mauvaise foi. Mais évidemment, elle n’en démordrait pas sans preuve. J’ouvrais Google Maps et cherchais la rue Saint Dizier.

Oh putain… juste là, au numéro 57… Google m’indiquait un McDo… c’est pas possible. Il a dû fermer entre temps, ou bouger ailleurs. C’est ça. Elle a eu l’habitude de le voir là, mais il n’y est plus maintenant. Pas d’autre explication rationnelle.

Je prenais le tramway, l’esprit complètement obnubilé par ce McDo fantôme. Et une fois au 57 rue Saint Dizier… oui, il était bien là. L’état d’usage de l’enseigne m’indiquait, sans ambiguïté, qu’il n’était pas nouveau. Ce qui veut dire que tout ce temps, j’étais passé devant sans le voir. Que mes yeux s’étaient posés sur sa façade un bon millier de fois sans jamais enregistrer sa présence. Tous les jours depuis près de cinq ans, j’avais été aveugle.

Quelques instants auparavant, j’aurais pourtant été prêt à parier sur ma vie qu’il n’y avait rien à cet endroit.

Date d’écriture: 2019

La course du temps

Le temps n’existe pas. Ce n’est qu’une illusion, apportée par le mouvement perpétuel de ce qui nous entoure.

Tout change, tout bouge autour de nous. Certaines choses plus vite que d’autres. Chaque particule s’est déplacée selon un chemin compliqué, à des vitesses variables, pour former l’univers que nous avons maintenant sous nos yeux. C’est grâce à ce chemin que la Terre tourne maintenant autour du soleil à une certaine vitesse, et qu’elle tourne sur elle-même plus rapidement encore.

De ces mouvements célestes sont nées des références communes à la vie sur Terre. L’année, les saisons, la journée. Autant d’évènements au cycle presque parfait, qui affectent chaque être vivant ou presque. Alors pour nous synchroniser plus facilement, nous avons exploité ces cycles. Nous les avons adaptés à nos besoins en les divisant selon des conventions arbitraires. Heures, minutes, secondes. Pratique pour convenir d’un rendez-vous, pratique pour se retrouver ensemble en un même lieu. Mais pour ce maigre bénéfice, que de tensions !

Car tenir cette cadence est devenue une promesse implicite. Gare à qui refuse les diktats temporels que nous impose la société, celui qui arrive en retard à l’école, celle qui ne respecte pas les délais de production. Chacun de nous a, par son éducation, promis de respecter le rythme imposé par nos montres, ce tic, tac, tic, tac, tic, tac, tic, tac, tic, ces déclics répétitifs sans fin qui marquent autant de jalons dans notre vie. Alors on se prend à essayer de les battre de vitesse en une course effrénée, une fuite en avant, une quête d’efficacité dénuée de sens. On court après le temps, selon l’expression consacrée.

Mais jamais personne ne le rattrape. Parce que le temps n’existe pas. Ce n’est qu’une illusion, apportée par le mouvement perpétuel de ce qui nous entoure.

Date d’écriture: 2019

Morituri te salutant

Quand j’ose dire sur la place publique que je cherche à vaincre la mort, on me traite de fou. On m’associe à ces gens qui fantasment de se transformer en cyborgs, ou au mieux, on m’affirme que la mort est inéluctable et que mon combat est insensé.

Vraiment ? Alors, que faire de l’allongement spectaculaire de notre durée de vie ? Une trentaine d’années au néolithique, contre sept bonnes décennies de nos jours. Soit une vie deux fois plus longue en à peine quelques milliers d’années. Qui ne cesse d’augmenter, de manière constante et ininterrompue, au cours des époques modernes.

Parfois, on me parle du sort peu enviable de ceux qui vivent vieux, leur santé déclinant avec l’âge. Sans se rendre compte que c’est en réalité un argument en faveur de la lutte contre le vieillissement. Parce qu’avec des méthodes permettant de ralentir, voire de stopper la dégradation de notre matériel génétique, de nos organes, de notre cerveau, on changerait entièrement cette tendance. Le vieillissement est de loin la première cause de mortalité humaine. Le stopper, ou au moins le ralentir, sauverait donc des millions, des milliards d’êtres humains peut-être.

Rarement, on me pose la question vraiment intéressante. Pourquoi ? Quel intérêt à vouloir devenir quasi-immortels ?

Imaginez. Vous avez 127 ans, vous avez encore un bon millénaire devant vous. Continuez-vous à saccager la planète comme vous le faites aujourd’hui, en sachant que les conséquences retomberont sur vos épaules ? Élisez vous pour la vingt-septième fois consécutive le même menteur pour vous gouverner, ou trouvez-vous des gens honnêtes pour les mettre aux commandes ? Combien de gens avez-vous eu le temps de rencontrer, combien de liens avez vous pu tisser, combien de compétences avez-vous acquises ?

Avec les années vient l’expérience, la sagesse. Avec la longévité vient la responsabilité de préserver l’environnement dans le temps. Notre espérance de vie nous pousse à penser à court terme. Nous avons besoin de voir plus loin.

Nous avons besoin d’immortels pour sauver notre planète.

Date d’écriture: 2019

Dégénérescence

Je meurs depuis ma naissance. Mes cellules se dégradent progressivement, jusqu’à une conclusion qui semble inéluctable. Game over.

Parfois, j’y pense. Et puis, je passe à la suite.

En attendant, j’ai une vie à vivre.

Date d’écriture: 2019

L’attentat

Laurent était arrivé assez tôt pour la fête de la musique et s’était assis pour siroter un verre. L’ambiance était festive en cette chaude après-midi d’été, et rien ne pressait. Son portable vibra dans sa poche.

« On se retrouve sur la grand-place vers 21h. Y’aura Lucy… tu viens, hein ? »

Laurent répondit à son ami.

« Bien sûr ! Dis-moi, Lucy a quitté son mec il y a deux-trois semaines, non ? »

Laurent attendit quelques minutes la réponse d’Arthur, puis se souvint qu’il devait encore être dans le TGV. Sans doute des problèmes de réseau.

Alors il se leva et déambula dans les rues, au hasard des petits groupes. Il y en avait des bons, et certains attiraient un large public. D’ailleurs, la foule se faisait plus dense au fur et à mesure qu’il se rapprochait de la vieille ville. Certaines voies étaient si bondées qu’il était difficile de ne pas se toucher. Laurent sourit quand les fesses de la fille devant touchèrent involontairement sa hanche. Une jolie rousse aux cheveux légèrement bouclés. La fille se retourna, lui sourit timidement, puis gloussa avec ses deux amies.

Mais comme il progressait, la proximité devint peu à peu moins agréable, plus oppressante. Les gens étaient maintenant serrés les uns contre les autres, au point que Laurent avait par moments du mal à bouger ses bras. De temps à autre, une poussée le déplaçait contre son gré, en avant, en arrière, de manière apparemment aléatoire.

Laurent regarda autour de lui. Il voulait sortir, respirer un peu, mais il n’y avait pas d’issue visible, rien qu’une masse compacte de gens aussi compressés que lui. Un claquement retentit quelque part devant, comme un coup de feu, et soudain quelqu’un se mit à crier de terreur. Laurent vit la rousse se retourner, la peur dans les yeux, puis réalisa ce qui se passait. C’était un attentat.

Il devait fuir, mettre le plus de distance possible entre lui et les assassins. Alors il se retourna à son tour et poussa de toutes ses forces pour se frayer un chemin, pour sauver sa vie. Tous autour faisaient de même. Laurent marcha sur quelque chose de mou, et réalisa avec écœurement qu’il s’agissait d’un corps. Il voulut l’éviter, mais la pression autour de lui était si forte qu’il ne put faire autrement que de le piétiner à son tour. Il vit quelqu’un d’autre tomber, à moins d’un mètre à sa gauche. Une des deux amies de la rousse. Impossible de lui porter secours. Il vit des gens, écrasés contre les murs par la force incommensurable de la foule, incapables de résister à la poussée collective. Et soudain, sans qu’il ne sache comment, il se retrouva sur une petite place où la foule était moins compacte. Enfin libre de ses mouvements, il courut, courut à en perdre haleine, le cerveau en mode automatique, il voulait vivre, il avait peur, les terroristes pouvaient être partout, il fallait rentrer au plus vite dans un lieu sûr, il devait…

Quelqu’un, à la porte d’un restaurant, l’appela, lui offrant le refuge, et il fila se réfugier à l’intérieur. La salle était bondée, pleine de gens terrorisés, mais peu importait, il était sauf, il avait survécu à l’enfer. Déjà le son béni des sirènes arrivait à ses oreilles, les forces de l’ordre étaient là, elles allaient neutraliser les agresseurs, il allait vivre jusqu’au lendemain.

Bien plus tard, au petit matin, un policier apparut à la porte et les escorta en lieu sûr. Laurent rentra mécaniquement chez lui, l’esprit encore dans la bousculade de cette petite rue sans nom où il avait vu tant d’autres mourir. Il rassura ses proches, puis commença à chercher dans les informations quelque chose expliquant ce qu’il venait de vivre. Vers sept heures du matin, un article relatant l’évènement apparut en ligne et Laurent le relut plusieurs fois, incrédule, incapable d’intégrer son contenu… c’était impossible. Ce claquement… ça ne pouvait pas être vrai… l’article devait se tromper. Mais progressivement, d’autres dépêches tombèrent, confirmant l’information. Il n’y avait pas eu d’attentat.

La bousculade avait été provoquée par un simple pétard.

Date d’écriture: 2019

Le globule

Le corps humain est composé de cent mille milliards de cellules. Cent mille milliards de structures incapables de survivre en isolation. Un globule rouge reste fonctionnel quelques instants hors du corps humain. Parce que la nuée des autres cellules travaille à l’unisson pour lui offrir un environnement où il peut survivre. Et en retour, le globule rouge travaille pour fournir aux autres de quoi se nourrir.

Le parallèle avec nos sociétés est curieux. Combien d’entre nous survivraient longtemps, laissés seuls et sans équipement dans une nature sauvage ? Nous travaillons tous de concert à nous offrir un environnement où nous pouvons survivre. Nous nous multiplions pour que la société perdure après notre mort, qu’elle continue d’évoluer et de croître.

Je suis un globule rouge. Un simple voyageur dans les artères d’une société qui me dépasse.

Date d’écriture: 2019

La boite

Je regarde par la fenêtre. Au loin, un océan de béton, de métal et de panneaux photovoltaïques se perd dans la brume. Je souris. Cet appartement me coûte deux fois plus que ses équivalents dans le sous-sol, mais la vue en vaut la peine. Elle dépasse de loin tous les programmes holographiques que j’ai pu voir, maigres ersatz de fenêtres pour les logements souterrains.

Pourtant, il ne se passe pas grand-chose. Une succession de jours et de nuits affecte la luminosité et… c’est plus ou moins tout. Quand je pense que, dans les temps anciens, ces cycles circadiens réglaient le rythme du travail. Mais au vingt-cinquième siècle, ce monde fut finalement converti en œcuménopole. La surface entière de la planète se trouva recouverte de bâtiments. Faute de place à la surface, les humains colonisèrent le sous-sol. Ils cessèrent alors de se préoccuper des cycles d’un soleil qu’ils ne voyaient presque plus.

Et aujourd’hui, trois siècles plus tard, je suis un des derniers humains à l’admirer régulièrement. Il n’y a pas grand-chose à voir, c’est vrai, mais je ne renoncerais à ce spectacle pour rien au monde. Il me rappelle qu’il y a jadis eu autre chose auquel aspirer, autre chose qu’une vie entière enfermé dans cette boite géante que l’on nomme Terrae.

Date d’écriture: 2019