La rencontre

Je me souviens de celle que j’ai rencontré au soir d’un certain 14 février. Souvent vive, joyeuse, enjouée, parfois triste, inquiète, compliquée… je me souviens de celle que j’aimais.

Peu à peu le rire s’est tu, un décibel à la fois et je l’ai perdue. Une histoire banale, racontée mille fois, la douleur quand l’amour n’a plus force de loi, l’amoureux transi qui se laisse dépérir, le couple parfait dont on assassine l’avenir… ben non, c’est pas vraiment ça en fait. La vie me réserve encore mille surprises, des lieux à voir, des gens à rencontrer, et le chagrin perdra bien vite son emprise.

Juste quelques lignes pour ne pas oublier cette femme formidable que tu as été. La femme que jadis j’ai rencontré, ce précieux jour du 14 février.

Date d’écriture: 2016
Aux nouveaux départs.

De l’autre côté du miroir

Quand je me suis réveillé, j’étais mort. Mon corps reposait sur une dalle, à la morgue. Un peu raide, une plaie béante liée à l’accident. Mais en dehors de ça, parfaitement fonctionnel. J’ai pu me lever, aller me voir dans le miroir, et c’est là que j’ai réalisé ce que j’étais devenu. Un non-vivant. Un porteur de germes. En un mot, un zombie.

J’ai tout de suite eu une crise de panique. Est-ce que c’était bien moi, cet être hagard et contusionné qui me renvoyait mon regard, de l’autre côté du miroir ? Pourquoi je n’étais pas au ciel ? Est-ce que j’allais contaminer toute l’humanité ? Que penseraient mes amis en me voyant ? Et bon sang, pourquoi, pourquoi mon cœur ne bat-il pas la chamade alors que je suis paniqué ?!

Oh… évidemment. Je suis mort. Le cœur des morts ne bat plus, en général. Et pas besoin de respirer non plus. J’ai appuyé un doigt sur mes blessures. Aucune sensation de douleur. Pas d’envie particulière de mordre les vivants. Un bon point, ça. Alors, c’était ça, être mort ? La vie, hhmmm, non-vie, sans besoins ni douleur ? Plutôt pas mal en fin de compte. Mais combien de temps mon corps tiendrait-il ainsi ? Pourquoi moi ? Qu’étais-je sensé faire ?

 

Trop de questions sans réponses. J’ai fouillé un peu, trouvé des blouses dans un placard, me suis habillé. J’ai cassé une fenêtre et suis sorti (non, la mort n’a pas fait de moi un vandale, c’est juste que la morgue est fermée de nuit et que honnêtement, je ne tenais pas à devoir expliquer ma condition aux employés au petit matin). Quand le soleil s’est levé, j’ai soupiré de soulagement en constatant que ses rayons ne me brulaient pas. Non pas que j’aie prévu d’aller bronzer à la plage, mais ne se déplacer que la nuit aurait vite été des plus déprimant. Bref, je suis allé à la bibliothèque et j’ai dévoré tous les livres de mort-vivants jusqu’à la fermeture. Et encore, et encore, plusieurs jours d’affilée.

J’ai appris plein de choses parfois contradictoires. Les zombies sont une métaphore de la vieillesse et la dégénérescence physique qui l’accompagne, de la maladie, de la contagion. Une métaphore, tu parles, je suis bien réel. Ou alors, les zombies sont une réplique imparfaite de la résurrection, et les inconvénients liés à cette condition sont une punition de Dieu pour les impies qui ont tenté de réaliser ce que Lui seul peut faire. Je veux bien, mais j’ai demandé à personne de me ramener ici moi. Les zombies sont le résultat d’une expérience top-secrète menée en sous-main par le gouvernement américain, dans le but d’en faire une arme biologique à taux de propagation extrêmement rapide. J’ai regardé autour de moi. Si le gamin de 15 ans qui lisait son manga à la table voisine était un agent de la CIA, il cachait rudement bien son jeu. Et jusqu’à présent, je n’avais contaminé personne. Bref, j’ai appris beaucoup, sauf ce qui m’intéressait vraiment : pourquoi. Alors je suis sorti dans le vaste monde non-vivre ma non-vie, et voir si ça m’apporterait des réponses.

C’est là que j’ai découvert quelque chose de… perturbant. J’ai déjà dit que je ne ressentais pas la douleur. Eh bien, je ne ressentais pas le plaisir physique non plus. Difficile de mener une non-vie épanouissante dans ces conditions. Je veux dire, le plaisir intellectuel est intact. J’ai (mentalement) frissonné de joie en découvrant de nouvelles épaves sous-marines (pratique de ne pas avoir à respirer pour explorer les grand-fonds !). J’ai exulté en sauvant un alpiniste de la mort au sommet de l’Himalaya (ironique pour quelqu’un dans mon état, non ?!). Mais aucune sensation physique. C’était tout dans ma tête.

 

Alors j’ai connu une grande période de mou, où j’ai tout essayé. Tout. L’alcool, les poisons, les drogues les plus dures sur le marché. Aucun effet. Rien. Néant. Circulez, il n’y a rien à voir. Et de fil en aiguille, je me suis retrouvé dans ce rade au milieu des junkies, perdu, profondément déprimé de ce vide absolu de sensations. J’étais au fond du trou (sans mauvais jeu de mots), je n’ai pas même bronché quand il a convulsé. Et j’avoue, j’étais curieux de voir à quoi ressemblait la mort, la vraie. Malsain ? C’est certain. Mais dans ma condition, on peut facilement perdre de vue les notions de bien et de non-bien. Bref, je l’ai regardé jusqu’à ce qu’il meure d’overdose. Et c’est là que ça m’a pris, une douleur atroce dans l’ensemble de mon corps. Oui, une douleur physique. La première sensation depuis mon réveil à la morgue. Ça m’a rappelé… avant, juste avant. L’accident. J’avais ressenti ça pendant l’accident.

Quand je me suis remis, j’ai fui les secours qui voulaient m’hospitaliser d’urgence (plus de pouls, sans blague ?!) et j’ai fouillé dans mon passé. Pas facile après quelques décennies (eh oui, j’ai non-vécu un certain temps), mais j’ai finalement retrouvé une vieille coupure de presse relatant l’accident. « Un chauffard ivre roule à contre-sens et provoque un accident de bus, 23 morts ». Je vous laisse deviner qui était le chauffard. Je me suis souvenu de la satisfaction intense que j’avais ressentie en sauvant l’alpiniste, et j’ai compris pourquoi j’étais là. Pour réparer mes torts, autant que faire se peut. Il me fallait sauver vingt-trois vies (ou peut-être vingt-deux, si on considère que la mienne ne vaut pas grand-chose après ce que j’ai fait), et alors avec un peu de chance Dieu, ou l’univers, ou quelque entité supérieure qui m’avait placé là, me ramènerait en son sein.

 

J’en suis à vingt-et-un. A chaque vie sauvée, je sens mon âme plus sereine, et plus… détachée de ce monde. Je sais que je suis proche de ma rédemption. Et c’est pour ça que j’écris ces mots, pour tous les non-vivants qui viendront ensuite. J’ignore ce qui vient après, mais ce que je sais, c’est qu’il n’y a rien de pire que d’errer en cette terre sans y connaitre sa place.

 

Date d’écriture: 2017

Vampire

Ils sont partout, partout ! Je les sens, je les devine, je les crains… mais je fais désormais partie des leurs. Un jour, tôt ou tard, je tuerai ma femme et mes enfants de mes propres mains, et je ne peux rien y faire.

Pourtant, avant, j’étais normal, moi aussi. Je vivais tranquillement, comme vous. Mais ils ont irréversiblement fait basculer ma vie dans cette infâme paranoïa qui me hante jour et nuit.

Ça a commencé un matin radieux. Il est venu frapper à la porte, pour demander l’aumône. Un mendiant, ou au moins en avait-il l’air… j’aurais dû me méfier. Je l’ai éconduit : nos réserves de nourriture sont à sec, nous n’avons plus d’argent, nous ne faisons pas la charité ! Le mendiant est parti en bredouillant de vagues injures. En réalité, nous avions largement de quoi l’accueillir, et peut-être tout aurait-il été différent dans ce cas… Je ne le saurai jamais, mais cette pensée me revient dans les pires moments de la nuit, et je regrette sincèrement mes actes. Trop tard, trop tard !

Une semaine plus tard – ou était-ce un an ? Le temps m’échappe… Disons, quelque temps plus tard, un riche seigneur et son garde du corps sont venus frapper à notre porte, pour nous demander le gîte. Nous nous sommes empressés d’accepter, pressés d’obtenir les faveurs d’un homme de pouvoir. Le seigneur n’a pas dit un mot de toute la soirée, et son garde personnel était à peine plus bavard. Au repas, régnait un silence de mort.

C’est peut-être cette ambiance qui m’a empêché de m’endormir, le soir… ou peut-être m’appelaient-ils déjà ? Alors que ma femme et mes enfants dormaient du sommeil des justes, je suis descendu à la cuisine pour boire quelque chose.

Le seigneur y était aussi. Je lui ai dit bonsoir, ou quelque inanité de ce genre, sans m’attendre à ce qu’il me réponde. Je me trompais. Il m’a dit :
– Bonsoir, Karrel. Je… t’attendais. Tu ne me reconnais pas, je suppose ? »

J’étais confus. D’une part, je ne tenais pas à contrarier un homme aussi puissant, mais d’autre part… j’étais rigoureusement incapable de me souvenir où j’avais pu le voir. J’ai fini par bredouiller que je ne savais pas, que je ne fréquentais que rarement le milieu d’un si grand homme. Il a ricané, et son garde s’est approché dans mon dos.
– Tu as raison, tu ne m’as jamais vu. Mais… regarde, regarde attentivement qui est mon serviteur ! »

Je me suis retourné, et j’ai vu que le visage de son garde du corps avait changé… c’était celui du mendiant, qui me fixait en souriant d’un air méchant ! J’ai pris peur et j’ai voulu fuir, mais ils m’ont attrapé. Je me souviens vaguement de leurs canines me perçant la jugulaire et de la voix du seigneur dans mon cou :
– Nous sommes les nosferatus, et j’en suis le chef ! Nous répondons TOUJOURS aux injures qui nous sont faites ! »

Mais ces souvenirs restent vagues – j’ai dû m’évanouir juste après.

Le lendemain, je me suis réveillé dans mon lit, aux côtés de ma femme, en me sentant… comme maigre et écartelé, avec une migraine de tous les diables. J’ai porté la main à ma jugulaire. Il n’y avait rien. J’ai entendu ma femme chuchoter des mots tendres à mes enfants, et quelque chose m’a paru anormal. J’ai regardé par la fenêtre. Ils étaient dehors, dans le champ, à près de cinq cent mètres : jamais je n’aurais dû entendre sa voix !

Je suis descendu. Le seigneur et son garde étaient partis. Je suis allé demander à ma femme où ils étaient allés. Elle m’a regardé comme si j’avais trop bu :
– Un seigneur, venir chez nous ? Enfin, tu sais très bien que pas un seul ne s’abaisserait à venir partager notre table ! Nous sommes pauvres, Karrel : pauvres ! »

Je suis descendu au village pour demander s’ils les avaient vus. Personne n’avait entendu parler d’un seigneur depuis plus de trois mois.

Deux nuits plus tard, ma première soif de sang m’a pris. Je suis sorti dehors, et j’ai tué quelqu’un pour calmer ce terrible besoin. Je ne me souviens plus qui fut ma première victime – je ne m’en souviens jamais.

Depuis, ce rituel continue encore et toujours. Tous les mois environ, je suis pris d’un furieux besoin de sang, et je perds le contrôle de mon être. Jusqu’à présent, j’ai toujours réussi à aller jusqu’au village avant de ne plus me maîtriser, mais les crises sont à chaque fois plus violentes… que se passera-t-il si je ne parviens pas même à sortir de la maison la prochaine fois ? J’ai peur pour ma famille.

J’ai bien pensé à me rendre auprès de la Garde, mais… ils tueraient mes enfants et ma femme avec moi, par précaution. J’ai essayé de me suicider, aussi. En vain. On prétend que seules des armes d’argent ou enchantées peuvent m’affecter, mais je ne suis qu’un pauvre homme : jamais je n’aurais les moyens de m’offrir une telle arme !

Alors, je me retrouve coincé… mort, et meurtrier par avance de ceux que j’aime. Je vais peut-être partir avant, si je m’en trouve la force. Il le faut, je DOIS les quitter.

Mais avant de le faire, je voulais lancer cet appel de haine, par-delà les mers et les montagnes : si vous retrouvez le seigneur et son garde, infligez leur autant de souffrances que j’en ai subies !

 

Date d’écriture: 2006
A Kalendaar.

La malédiction

La statuette, grossièrement taillée dans un os humain, fixait le collectionneur et son vieil ami d’un air méchant.

– Combien de morts, tu dis ? »
– Eh bien, il y a eu Lord Barker, l’explorateur qui l’a trouvé dans le tombeau inca. Une grippe foudroyante. Mr Gregory, le directeur du musée de Rio de Janeiro. Assassiné dans la rue, près du barrio, douze coups de couteaux. Son successeur, Mr Combello, un accident de voiture deux jours avant la vente aux enchères de 2006. C’est à ce moment que les rumeurs de malédiction ont commencé à se répandre. L’acheteur, le collectionneur Torvald Griselbank, une cirrhose. Son fils, Liam Griselbank, suicidé quelques jours plus tard. Le commissaire-priseur de la vente publique de 2007, Mr Sabin, crise cardiaque. Miss Faucett, l’acheteuse, une chute d’alpinisme. Son notaire, Mr Ghuillem, disparu sans laisser de traces la semaine suivante. Mais bien sûr, il est peut-être parti avec la caisse, une partie de l’héritage de Miss Faucett n’a jamais été retrouvé. Le premier acheteur de la vente aux enchères de 2007, Mr Duvernay, accident vasculaire cérébral avant même d’avoir pu effectuer le versement. Le second acheteur, Mr Turner, overdose d’héroïne. Bizarrement, le prix de la statuette a baissé de vente en vente. Je l’ai eue pour une bouchée de pain. »
– Et… rappelle-moi, pourquoi tu l’as achetée ? Je ne te connaissais pas suicidaire. »
– T’ai-je déjà parlé de mes soucis financiers ? Mr Schwartz, le collectionneur, a racheté l’ensemble de mes dettes auprès de mes créanciers. Il y a deux mois, il m’a mis en demeure de m’en acquitter sous peine de saisir ma collection. Un biais bien pratique pour faire main basse sur mes plus belles pièces. »
– Et tu as voulu te venger grâce à la statuette ? »
– Non, non. Si on examine de près chacune de ces morts, on s’aperçoit aisément qu’elle est parfaitement naturelle. Mr Gregory n’aurait jamais dû s’aventurer en smoking dans les quartiers pauvres. Torvald Griselbank avait des soucis de foie bien avant d’acquérir la statuette. Mr Turner avait déjà été admis aux urgences pour overdose à deux reprises. Vois-tu, l’essentiel, c’est que Mr Schwartz croit dur comme fer en la malédiction. Et je me suis arrangé pour qu’il soit de notoriété publique que la statuette maudite fait partie de ma collection. Dès qu’il l’a su, il s’est rétracté. Il m’a donné un délai pour le régler. Sans préciser de nouvelle date à échéance. »

Le collectionneur rit de bon cœur. Sa collection était désormais protégée de la rapacité de ses pairs, grâce à une minuscule, inoffensive et fort laide statuette d’os.

 

Date d’écriture: 2014

La goutte d’eau

Il était une fois une goutte d’eau dans l’océan.
– Je suis inutile ici, parmi toutes mes semblables. », se dit-elle. Et elle s’envola vers un immense nuage.

Là, toutes ses sœurs se disputaient pour être la première à tomber au sol.
– Nous sommes déjà trop, à quoi bon rester? », pensa la goutte. Et elle partit vers le plus aride des déserts, pour y être enfin utile.

Dans cet enfer, elle croisa un homme mourant de soif. Elle se posa aussitôt sur ses lèvres gercées et appela désespérément ses sœurs à l’aide. Mais il n’y en avait pas pour l’entendre. Elle était enfin seule.

 

Date d’écriture: 2005

Le prédateur

Et pourtant, j’ai essayé. Je n’ai jamais demandé à être ce que je suis. Je voulais être un des vôtres. Vivre l’amour, l’amitié, la douceur, toutes ces choses que vous glorifiez. Mais aujourd’hui, il est temps d’y mettre un terme : je ne peux pas. Je ne suis pas comme vous. Mon premier baiser, je l’ai extorqué par chantage. J’ai fait semblant d’être amoureux de ma femme par pur intérêt. J’ai tenu mon enfant dans mes bras, et j’ai ressenti l’horreur de ne rien ressentir pour lui.

Prédateur, égocentrique, sociopathe, appelez-moi comme vous le voudrez, cela m’importe peu aujourd’hui. Il est temps que j’accepte ma condition et reparte en chasse. Gare au faible qui croisera ma route.

Je suis ce que je suis.

Date d’écriture: 2017
Sans empathie, que sommes nous ?

Le meurtre

Hier j’ai tué quelqu’un. Elle marchait vers le pont, plutôt mignonne malgré ses cernes et ses haillons. Elle avait faim, elle m’a demandé une petite pièce. Je n’avais qu’un billet de vingt euros dans ma poche, pas trop envie de céder autant. J’ai fait semblant de fouiller, j’ai dit que je n’avais rien sur moi. Elle est repartie, j’ai entendu un sanglot. J’ai songé à la rattraper, me suis dit que j’étais pressé. Je n’ai rien fait.

En prenant ma voiture ce matin, j’ai entendu à la radio que mon itinéraire habituel était déconseillé. Le pont de l’Alma était fermé, apparemment quelqu’un avait fait le grand saut la veille au soir.

Le billet de vingt euros est toujours dans ma poche. Ce soir, je m’en sers pour payer un repas à ce clochard devant chez moi.

 

Date d’écriture: 2014
A ceux qui donnent.