La solitude

Il fuyait la bête depuis le début de l’après-midi, de longues heures à se cacher dans les hautes herbes. Il entendait le tigre qui le pistait, tout proche, et plus d’une fois il avait failli se faire prendre. Mais comme l’après-midi avançait, le soleil déclinait à l’horizon. Il était temps de trouver un refuge, ou le tigre le trouverait sans défenses à la faveur de la nuit. Alors Sorma avait repéré une barre calcaire à quelques centaines de mètres de là et, dans une course effrénée, avait réussi à se hisser sur un maigre surplomb rocheux.

Pendant qu’il haletait, le souffle court, il entendit un délicat bruissement en contrebas et vit les herbes bouger. Il en émergea le plus gros, le plus majestueux et le plus terrifiant des tigres à dents de sabre que Sorma ait jamais vu. Le tigre leva les yeux, les posa sur Sorma et rugit.

Le silence se fit instantanément dans les alentours immédiats. Un tueur s’apprêtait à mettre à mort sa proie. Chaque être vivant à proximité priait intérieurement pour ne pas être cette même proie. Sauf Sorma, peut-être, qui lui priait pour son salut. Mais il n’y avait aucune échappatoire. La paroi abrupte dans son dos lui interdisait toute fuite, et le tigre pourrait sans nul doute, au prix de quelques efforts, atteindre son refuge.

Sorma, désespéré, se sentit soudain bien frêle et bien seul. Il regarda autour de lui. Personne pour lui porter secours. Il allait mourir là, sur ces rochers. Lui, pauvre créature sans griffes ni crocs, face à la puissance brute du félin.

 

Comme le tigre entamait l’ascension, un calme surnaturel envahit Sorma. Il ramassa une pierre et la lança sur son ennemi, qui grogna d’irritation. Et une autre. Et une autre encore. C’était comme dans les jeux que lui avait montré son père, ces exercices d’adresse où il devait atteindre sa cible. Son père le tenait lui-même de ses aïeux, sur d’innombrables générations. A cette pensée, Sorma se sentit moins seul. Bien sûr, personne d’autre ne se tenait physiquement face au tigre. Mais il avait derrière lui toute la lignée de ses ancêtres, qui avaient tous dû affronter avec succès des prédateurs autrement plus dangereux, pour lui permettre d’arriver ici, à cet instant. Sorma décida qu’il n’allait pas mourir ici, à cet instant. Parce qu’avec un tel soutien, il ne pouvait que vaincre le tigre.

Il regarda autour de lui avec un œil neuf. Les petites pierres qu’il lançait sur le tigre l’agaçaient, le ralentissaient peut-être, mais ne le feraient surement pas renoncer. Par contre, une dizaine de mètres plus loin, un énorme roc pourrait rouler et écraser le tigre. Si Sorma pouvait atteindre ce roc à temps, bien sûr. Car le tigre était maintenant tout proche.

Sorma s’élança, l’adrénaline coulant à gros bouillons dans ses veines. Le tigre le vit, bien sûr, et croyant qu’il tentait de s’échapper, bondit vers sa proie. Grossière erreur : il glissa sur la pente instable et perdit de précieuses secondes à retrouver une prise pour continuer à monter. Sorma employa ce temps à bon escient : arrivé au rocher, il ramassa un bâton pour faire levier et se mit en position. La bête était là, un mètre plus bas à peine. Il poussa de toutes ses forces. Le rocher bascula, roula vers le tigre qui tenta d’esquiver. Mais il était trop proche et, si la pierre ne l’écrasa pas intégralement, elle lui broya tout de même la patte. Son cri de douleur retentit dans toute la vallée.

 

Il était désormais impossible pour le tigre de grimper davantage, bien entendu. Sorma passa sereinement la nuit dans ce qui était devenu un abri inviolable. Il entendait, de temps à autre, un gémissement des plus satisfaisant. Puis il sombra dans le sommeil.

Au matin, il constata que le tigre était mort. Sa blessure l’avait fait saigner abondamment, et il s’était vidé de son sang. Sorma remercia ses ancêtres pour leur soutien et retourna vers les siens. En temps voulu, il eut de vigoureux enfants qui propagèrent davantage ses gènes, dont les enfants eurent également une descendance, sans interruption jusqu’à nous.

 

Parce qu’aucun de nous n’est jamais vraiment seul. Nous portons en nous les caractères qui ont assuré la victoire à nos ancêtres, et à travers ces caractères, ils marchent dans chacun de nos pas.

 

Date d’écriture: 2019

La richesse

Le jour où j’ai gagné était le plus beau de ma vie. En rétrospective, il était logique que la suite suive une pente descendante.

Douze millions cinq cent soixante-sept mille quatre-vingt-dix-huit euros. Quand l’annonce est tombée, j’ai été frappé par la foudre, tétanisé par la nouvelle. Et très vite, un sentiment de bonheur intense m’a envahi de la tête aux pieds.

Au travail, les collègues ont d’abord été heureux pour moi, on a célébré au champagne, tout le monde m’a félicité. Mais comme j’allais plus souvent au restaurant, que je commandais les meilleurs plats sans regarder à la dépense, un décalage s’est créé. Et puis je n’ai plus été invité à certains after-work. Et peu à peu, la bienveillance s’est muée en hostilité. Qu’est-ce que je faisais encore là, je prenais le travail d’un pauvre, je me mêlais à la plèbe par charité, entre autres bonnes paroles. J’ai démissionné.

En amour, ma copine a commencé par être heureuse pour moi, elle aussi. On s’est offert des super vacances, plage paradisiaque, dépaysement complet, la totale. Et peu après notre retour, elle a commencé à grincer des dents à chaque fois que je payais pour quelque chose. Elle se sentait assistée, elle voulait elle aussi participer aux dépenses, c’était une question de principes. Quand elle m’a quitté, elle m’a dit que je vivais dans un autre monde, que je n’étais plus celui dont elle était tombée amoureuse. Moi, je voulais juste la soutenir, c’est tout…

En amitié, j’ai de suite aidé mes amis dans le besoin, une maigre contribution au rapport de ma nouvelle fortune. Et ils ont commencé à se sentir gênés en ma présence, formels, comme si j’étais devenu leur banquier et plus leur ami. On s’est vus de moins en moins souvent, jusqu’au moment où j’ai cessé de les appeler amis.

Alors quoi, je me suis retrouvé seul ? Pas tout à fait. Une horde de parasites se sont collés à mes basques, prétendant l’amitié pour mieux bénéficier de mon argent. Je les ai vite virés de ma vie, mais ils ne cessent de revenir à la charge, les faux-amis, les hypocrites, les arnaqueurs en tous genres.

Depuis, je vis dans la peur. Je ne peux plus rencontrer quelqu’un sans me demander s’il est ici pour moi ou ma fortune. Alors je ne rencontre plus personne. Je me referme, je me sclérose, seul sur mon tas d’or. Il existe pourtant un remède simple. Faire un énorme don à une quelconque organisation caritative. Revenir à une vie plus simple, tout reconstruire. Renoncer à ma richesse. J’aimerais tant que tout redevienne comme avant.

Mais je n’y arrive pas.

Date d’écriture: 2019

Le secret

La première fois, Aurore était extrêmement gênée. Elle était familière avec le sexe, bien sûr, mais pas avec ce genre d’homme, de dix ans plus âgé, la barbe bien fournie, et surtout… inconnu. Comme elle bafouillait, l’homme rit et dit :

T’en fait pas ma belle, je compte pas t’épouser, c’est juste pour ce soir alors tu peux être toi-même. Ou qui tu veux être au lit. »

Surement le meilleur conseil qu’on lui ait jamais donné dans le métier. Aurore s’allongea en pensant qu’elle était une autre. Elle ne prit pas particulièrement de plaisir – comment aurait-elle pu ? – mais n’en sortit pas dégoûtée non plus. Et ce mois-ci, elle n’eut pas de difficultés à payer le loyer.

Comme les études d’Aurore continuaient, l’absence de salaire la força à recommencer et une certaine routine s’installa. Certains étaient doux, prévenants, sécurisants. D’autres étaient brusques, sauvages. Avec chacun d’entre eux, elle était une femme différente. Quelques-uns, plus rares, étaient du genre violent – ceux-là, Aurore ne les laissait jamais revenir dans son lit. Parmi les autres se dégagèrent quelques habitués. Tristan, Marc, Selim.

La première fois qu’Aurore y prit du plaisir, elle dut refouler une vague de panique. Parce que la jouissance, elle ne pouvait pas prétendre que c’était celle d’une autre. Non. C’était elle, Aurore Meuret, qui y avait pris son pied. D’autant plus bizarre que le type n’était pas particulièrement doué. Il hésitait, s’embrouillait dans ses phrases, la touchait à peine – au début du moins.

En y réfléchissant un peu plus tard, seule dans son lit, Aurore comprit. Il était… comme elle. Comme sa première fois avec le barbu. Ce devait être la première fois qu’il venait voir une… quel mot vulgaire… la première fois qu’il payait pour ça. Voila pourquoi Aurore avait ressenti une certaine connexion avec lui.

Et puis le temps passant, Aurore finit ses études et trouva un travail – un vrai, officiel, qui ne lui demandait pas de tarifer son corps. Alors, les aspects matériels étant désormais assurés, Aurore cessa de se prostituer. Mais jamais elle n’en parla à sa famille, ses amis, et jamais personne de son entourage ne sut ce secret. Et à chaque fois qu’Aurore croisait une étudiante, elle se demandait : et elle, est-ce qu’elle le fait aussi ? Combien de prostituées par ailleurs bien intégrées à la société, qui vendent leur corps pour assurer le quotidien ?

Bien sûr, Aurore ne le sut jamais.

Date d’écriture: 2019

 

Le sauvetage

Quand Vaec’h arriva en vue de Volkenstedt, perle du Nord, reine des cités, il blêmit. Une épaisse fumée s’élevait par-delà les murailles de la ville. Les assaillants avaient donc réussi à percer les défenses et devaient à présent piller la cité haute.

Vaec’h songea un instant à ce qui arriverait à Deilys s’ils mettaient la main sur elle. Il frissonna et écarta résolument ses pensées de cette idée. Il devait la trouver, morte ou vive. Et si quelqu’un lui avait causé du tort, cette personne en paierait le prix au centuple. Mais Deilys avait de bonnes chances d’en avoir réchappé. Elle était intelligente, débrouillarde et parfaitement capable de bluffer des soldats en maraude. Restait donc à savoir comment, et où elle pouvait bien se cacher.

Vaec’h ferma les yeux. Que ferait-il s’il était Deilys et que les murs de la cité étaient sur le point de tomber ? Fuir la ville ? Difficile. Des patrouilles sillonnaient la campagne à des lieues à la ronde. Lui avait pu se faire passer pour un soldat en mission, mais elle ne pourrait se réfugier derrière cet alibi. Tôt ou tard dans sa fuite, elle serait prise par l’ennemi. Non, Deilys n’avait sûrement pas choisi cette option. Ce qui voulait dire qu’elle se cachait quelque part, en ville.

Pas chez elle, clairement. L’essentiel des pillages se concentrerait sur la cité haute et ses somptueuses demeures, et rester terré chez soi était au mieux une idée suicidaire. Dans la famille de sa servante ? Probablement, mais de manière temporaire tout au plus. L’ennemi irait tôt ou tard interroger son personnel, aussi n’aurait-elle pu rester indéfiniment chez eux. Pire encore, tout ce qu’elle aurait pu dire en les quittant aurait été un mensonge destiné à envoyer l’ennemi sur une fausse piste. Vaec’h n’avait donc rien à gagner à aller chercher là-bas. Mais la cité basse était vaste et peut-être y avait-elle trouvé refuge, déguisée en mendiante ou…

Vaec’h se raidit. Les mendiants cherchaient souvent refuge dans les égouts. La cachette parfaite pour Deilys. Une fois ses vêtements en lambeaux et couverts de boue, bien malin qui pourrait la distinguer d’un autre pauvre hère. Et mis à part pour traquer les derniers défenseurs de la cité, les envahisseurs n’avaient guère de raisons d’y mettre les pieds. Dans tous les cas, s’ils le faisaient, ils ne s’intéresseraient sans doute pas à une clocharde de plus. Vaec’h rouvrit les yeux.

 

Entrer en ville serait un jeu d’enfant. Les soldats surveilleraient les sorties, mais ils n’avaient aucune raison d’empêcher un des leurs de franchir les portes fracassées. Par contre, une fois à l’intérieur, le jeu se corserait. Comment attirer l’attention de Deilys sans attirer celle de la garde ? De toute évidence, il ne pouvait la chercher au hasard dans les égouts. Les chances de tomber sur elle, dans ce dédale souterrain, étaient infimes. Faire passer le mot, dans la communauté des gueux, qu’il la cherchait ? Non. Elle était bien évidemment inconnue de ces gens, et pire encore, toute description de sa personne risquait d’attirer l’attention sur elle. Ce serait signer sa perte. Mais sur lui…

Vaec’h sourit. Il entrerait dans la ville sous un pseudonyme, puis demanderait aux mendiants de lui amener un certain Vaec’h, contre récompense naturellement. Deilys le connaissait bien ; elle reconnaîtrait le nom et la description et comprendrait qu’il était là, à sa recherche. Sans doute prendrait-elle le risque d’approcher ce garde qui cherchait Vaec’h, pour lui donner de fausses informations, ou dans l’espoir de le trouver avant lui. Et là, elle le reconnaîtrait.

 

Une fois réunis, il leur faudrait encore se mettre en sécurité. Le plus simple pour sortir des murs de la ville serait sans doute de prétendre que Deilys était sa prisonnière et qu’il l’escortait vers le haut-commandement. Il aurait besoin de quelques hommes supplémentaires pour plus de crédibilité, mais il devrait être aisé de réunir quelques gars voulant fuir la ville, et de les équiper avec les uniformes des soldats tombés pendant les combats.

Hors des murs, il lui resterait à gérer le problème des patrouilles. Escorter une prisonnière aussi loin leur paraîtrait peu plausible, surtout en l’absence de sauf-conduit du haut-commandement. Il faudrait donc changer d’alibi. Elle pourrait se faire passer pour une prostituée de luxe, peut-être, à escorter vers l’arrière-front pour les officiers en permission. Et l’arrière-front atteint, ils pourraient aisément se fondre dans la masse, deux simples voyageurs parmi tant d’autres.

 

Le plan était parfait. Quand Vaec’h arriva aux portes de la ville, un petit détachement en sortait, escortant une prisonnière… Deilys. Avait-elle prévu le même stratagème que celui que Vaec’h venait d’élaborer ?

Vaec’h se mêla discrètement au détachement. Non. Ces hommes étaient de vrais soldats. Trop nombreux pour les maîtriser. Vaec’h participa donc, impuissant, à la remise de Deilys aux mains du haut-commandement. Elle fut aussitôt envoyée, sous lourde escorte, vers la capitale occupée. Et c’est ainsi que le dernier membre de la famille royale tomba définitivement entre les mains de ses ennemis.

 

Parce que le plus parfait des plans doit, tôt ou tard, se confronter à une réalité imparfaite.

Date d’écriture: 2019

La réponse

Monsieur Hugault, professeur distingué de statistiques depuis dix-sept longues années, introduisit comme chaque année son cours par un bref discours. Tous les jeunes visages de ses étudiants étaient braqués sur lui. Sa voix, forte et claire, porta jusqu’aux confins de l’amphithéâtre.

– Dragons, licornes, fantômes… autant de productions de nos esprits dérangés. Autant de croyances qui éloignent notre esprit de la réalité physique de ce monde, qui nuisent à notre compréhension. Pourquoi ?

Les recherches montrent une corrélation positive entre le quotient intellectuel et le taux de suicide. Bien sûr, une personne intelligente rétorquera que corrélation ne signifie pas causalité, et que le quotient intellectuel n’est qu’une piètre indication de l’intelligence humaine. Et elle aura raison, bien sûr – c’est agaçant comme les personnes intelligentes ont souvent raison. N’empêche, il est troublant de constater que les gens qui comprennent le mieux ce monde sont les plus prompts à vouloir le quitter.

Moi, j’ai une théorie. Je pense que nos croyances, les complots, les êtres fantastiques et autres fantasmagories, sont là pour nous protéger de la dureté du monde qui nous entoure. Qu’elles sont devenues un avantage évolutif, une forme de protection contre la volonté d’abandonner. Parce que si plus rien de mystérieux ne pave plus notre route, à quoi bon endurer le froid et la douleur ? Les personnes les plus intelligentes l’ont bien compris. »

 

Le professeur regarda longuement ses élèves interloqués avant de reprendre.

– Vous m’avez cru ? Bon. Vous me copierez cent fois ‘corrélation ne signifie pas causalité’ et ferez ainsi augmenter votre propre QI de quelques points. On constate une superbe corrélation entre les nids de cigognes et les maisons de familles nombreuses, pas parce que les cigognes apportent les bébés, mais parce qu’elles adorent faire leurs nids sur de larges cheminées, le genre qu’on trouve essentiellement au sommet des grandes maisons. Et quel genre de population habite le plus souvent dans de grandes maisons ? Les familles nombreuses. On trouve une corrélation impressionnante entre le volume total d’alcool vendu dans le monde et le nombre de personnes actives sur les dix dernières années. Est-ce qu’avoir un métier incite à devenir alcoolique ? Bien sûr que non, c’est juste que la population mondiale a augmenté pendant cette période et par conséquent, les besoins en bien de consommation – dont entre autres l’alcool – ont également augmenté.

Alors, les personnes intelligentes et le suicide ? Je vais vous donner un indice : on remarque aussi que les personnes au quotient intellectuel le plus faible sont statistiquement plus promptes à s’ôter la vie. Qu’ont ces deux groupes en commun ? Ils sont tous deux éloignés de la norme, et de ce fait, il leur est plus difficile de s’intégrer. Oh, la plupart y arrivent très bien, mais il y en a proportionnellement plus qui n’y parviennent pas, parfois au point de vouloir en finir. Et les dragons ne peuvent pas les protéger de ça. Corrélation ne signifie pas causalité. Pensez-y, la prochaine fois qu’un média sensationnaliste indiquera avoir découvert que manger bio allonge l’espérance de vie, ou que l’économie américaine s’est redressée depuis que Trump est aux commandes.

Bien, sur cette note préliminaire, nous allons commencer par les bases. Ouvrez donc l’ouvrage de monsieur Huff, page 13 ce me semble, pour étudier le premier fléau des statistiques, le biais d’échantillonnage. »

 

A la fin de son cours, une étudiante vint le voir et lui demanda timidement :

– Monsieur… si croire au merveilleux ne nous aide pas… alors, pourquoi le faisons-nous ? »

 

Monsieur Hugault lui sourit.

– Mademoiselle, 47,29% des questions qui me sont posées en fin de cours ne peuvent être abordées par l’étude des statistiques. Et croyez-moi, je suis fichtrement heureux de ne pas avoir réponse à tout ! »

 

Date d’écriture: 2019 à +/- 0.78 années près

Le dilemme

Le docteur Geralt hésita. Sylvain, son patient, avait une foi absolue en l’efficacité du médicament que lui avait prescrit un confrère, parce que ça avait nettement amélioré son état. Et effectivement, l’amélioration était spectaculaire – d’une intense douleur à un léger inconfort, Sylvain avait toutes les raisons d’être satisfait de sa guérison. Il venait juste prendre une seconde prescription afin d’accompagner les derniers jours de convalescence.

Problème : le docteur Geralt connaissait bien ce médicament et savait, sans l’ombre d’un doute, qu’il s’agissait d’un placebo. Il était maintenant en proie à un conflit interne. Il pouvait maintenir l’imposture, ce qui garantirait le confort de son patient dans l’immédiat mais pourrait lui faire perdre toute confiance s’il découvrait un jour le pot aux roses. Ou il pouvait lui dire la vérité, ce qui ferait perdre tout effet au placebo et pourrait même déclencher une rechute.

Le docteur Geralt leva les yeux sur la retranscription du serment d’Hippocrate, sur les murs de sa salle de consultation, et se demanda fugacement quel choix le grand homme aurait fait à sa place. Primum non nocere… un principe bien louable, mais il n’était ici pas évident de choisir le moindre mal.

Bon. La découverte future de la véritable nature du médicament était hypothétique, la rechute du patient plausible. Le docteur Geralt prescrit une boîte supplémentaire, vaguement mal à l’aise. Sylvain, lui, ne remarqua rien. Il rentra chez lui content et guérit rapidement. Sans jamais découvrir l’imposture.

Date d’écriture: 2019
Le placebo repose sur une tromperie. Le placebo a des pouvoirs limités. Mais le placebo n’en reste pas moins un effet bien réel.

Le feu nucléaire

Quand le lieutenant-colonel Petrov entra dans le bunker Serpukhov-15, le 25 septembre 1983 à 23h45 précises, tout était calme. L’officier en service, Sergei Stakhov, lui remit officiellement la responsabilité des opérations de surveillance, puis le gratifia d’une tape amicale sur l’épaule avant d’aller se coucher.

Sergei était un bon ami et un encore meilleur officier. Il avait laissé un compte-rendu clair et détaillé des évènements survenus sous son commandement. En l’occurrence, rien de particulier. Par moments, des bombardiers américains fonçaient à pleine vitesse jusqu’à la frontière soviétique, et faisaient demi-tour au dernier moment, quand ils étaient sur le point de violer notre espace aérien. Tout le centre était alors en effervescence, l’approche d’avions de guerre pouvant être un prélude à une attaque réelle. Mais cela faisait presque deux semaines qu’aucune alerte de ce genre n’avait été lancée.

Stanislav Petrov ne savait trop que penser de ce répit inhabituel. Quelques semaines plus tôt, un avion de ligne américain avait été abattu sans autre forme de procès – peut-être cet épisode malencontreux avait-il incité ses ennemis à plus de prudence ? Ou plus probablement, les américains et leurs alliés préparaient comme chaque année leur simulation de situation de crise, et avaient moins de temps et de ressources à consacrer aux opérations de harcèlement.

Stanislas fit le tour des sous-officiers pour s’assurer que tout était en ordre puis, satisfait de son inspection, rejoint le poste de commandement. La nuit commençait à peine et promettait d’être longue. Stanislas se roula une cigarette, l’alluma et la savoura dans le calme, avec pour seule compagnie le bruit du système d’air conditionné. Il lut plus en détail le rapport de Sergei. Un sous-officier avait eu quelques minutes de retard pour remplacer son collègue devant un des sous-systèmes de détection satellite. Un des urinoirs était hors-service dans les toilettes du bunker. Ça avait manifestement été un quart d’un ennui mortel. Il plaignait ce pauvre Sergei qui…

Une alarme retentit soudain. Tout le monde, Stanislav compris, bondit sur ses pieds. Sur tous les écrans s’affichait en rouge le mot « start ». Lancement. Ainsi, c’était maintenant que se terminait le monde qu’ils avaient connu. Maintenant que débutait la guerre nucléaire complète qui, selon la doctrine de la destruction mutuelle assurée, plongerait le monde sous des flots de flammes. Une goutte de sueur roula sur le front du lieutenant-colonel Petrov, et sa main commença à trembler. Il regarda ses hommes, en contrebas. Ils étaient hagards, désorientés. Alors Stanislas commença à distribuer des ordres, d’un ton aussi calme et ferme que possible afin d’éviter la panique. Combien de missiles, quelles cibles, quelle vitesse de croisière. Il devait récolter ces informations avant d’en informer l’état-major, qui lancerait alors une riposte foudroyante.

Quand la réponse tomba, Stanislav Petrov fut désorienté. L’OTAN n’avait lancé qu’un seul missile intercontinental Minuteman, tiré depuis la base de Malmstrom aux Etats-Unis en direction de l’Union Soviétique. Un unique missile. On était aux antipodes des scénarios envisagés à l’école militaire, où les Etats-Unis tenteraient de balayer l’URSS d’un seul coup avec tout leur arsenal. Un seul missile détruirait au mieux une ville entière, une perte terrible mais somme toute limitée au regard de la puissance soviétique. Quelque chose clochait. Les américains étaient peut-être idiots, mais sûrement pas suicidaires. Ils savaient bien que la riposte les balaierait. Et si…

Stanislas se figea soudain. Le système de détection satellitaire avait été déployé récemment, à peine un an plus tôt, et n’avait pas encore été soumis à l’épreuve du feu. Sans compter que les machines n’étaient, par définition, que de grosses calculettes idiotes auxquelles on ne pouvait se fier aveuglément. Et si le système se trompait ? Et si les américains n’avaient en réalité pas procédé au moindre lancement ?

Petrov revint au monde réel. Un sous-officier lui criait dans les oreilles d’informer séance tenante le Kremlin du lancement. Stanislas l’interrompit d’un geste et appela le centre des radars terrestres. Il donna comme instructions de l’alerter immédiatement si les radars confirmaient la présence du missile. Etant donné la courbure de la Terre, les radars ne pourraient détecter le missile que dans douze minutes au plus tôt.

Il raccrocha, expliqua brièvement la situation à ses sous-officiers, vérifia lui-même les données de l’alerte satellitaire pendant que ses hommes s’affairaient à des tâches similaires. Les lettres « start » s’affichaient toujours sur les écrans. Stanislas commença à douter. Et si les américains avaient réellement lancé un missile ? Combien de victimes condamnait-il à une mort certaine ? Qui était-il pour décider ainsi de retarder l’alerte initiale ? Stanislas pensa à sa femme Raisa, à ses enfants Dimitry et Yelena. Et si le missile était dirigé vers Moscou ? S’il les tuait tous les trois ?

Ces doutes ne menaient à rien. Il se força à ne penser qu’au travail. Bien sûr, il était de sa responsabilité d’en informer sa hiérarchie immédiatement. Mais il savait comment cela se passerait. Le Politburo était à cran, et le secrétaire général Yuri Andropov rivalisait d’attaques verbales avec le président américain Ronald Reagan. La contre-attaque serait lancée sans attendre, sans lui laisser le temps de vérifier davantage les données satellite. Et Stanislas Petrov n’était pas prêt à rendre ses conclusions.

Le téléphone du centre de commandement sonna. Quatorze minutes s’étaient écoulées. Stanislas décrocha instantanément. Les radars terrestres ne détectaient toujours aucun missile. A moins que le Minuteman n’ait décidé de faire du tourisme en cours de route, l’hypothèse d’une fausse alerte se renforçait. Stanislas resta plusieurs minutes en ligne, prêt à lancer l’alerte si le missile venait à être détecté. Quand il fut manifeste que rien ne venait, alors seulement il se prépara à appeler son supérieur, le général Votintsev, pour rendre compte. Et à cet instant précis, l’ordinateur signala le lancement de quatre missiles supplémentaires.

On était désormais à cinq missiles potentiellement lancés. De quoi faire des dégâts, mais toujours pas de quoi anéantir l’URSS. Et bien loin de l’arsenal complet des Etats-Unis, estimé à près d’une dizaine de milliers d’ogives. Stanislas regarda ses subordonnés. Tous l’observaient avec angoisse, hantés par la perspective d’une guerre totale. Stanislas demanda à nouveau un complément d’informations. Même base de lancement, même profil. Alors la conviction de Stanislas se renforça : le système informatique était dysfonctionnel. Par précaution, il rappela le réseau de surveillance radar et vérifia lui-même les nouvelles données satellite, puis appela le général Votintsev. Après de longues minutes, comme aucun missile ne s’écrasait sur l’URSS, il fut confirmé que la détection satellite avait déclenché une fausse alerte et Petrov put enfin respirer librement.

Moins d’une heure plus tard, le général Votintsev se présentait au bunker Serpukhov-15 pour un premier debriefing. Comprenant mieux la situation, le général félicita Stanislas pour sa judicieuse prise de décision. Mais très vite, en plus haut lieu, on s’émut de ces félicitations : mettre ainsi en avant le lieutenant-colonel Stanislas Petrov, c’était aussi reconnaître la défaillance satellitaire, à un moment où il était critique de faire étalage de puissance face à l’ennemi. Le bureau politique du Kremlin prit donc la main et tenta de trouver la moindre faille dans les évènements de la soirée. Stanislas fut interrogé sans relâche par quatre interlocuteurs différents, tous moins bienveillants les uns que les autres. Quand finalement aucune erreur de jugement ne put être trouvée, le Politburo étouffa l’affaire. Tous les soldats impliqués furent mutés en d’autres lieux, avec la ferme injonction de garder le silence sur cette soirée. Et la vie de Stanislas continua dans l’anonymat le plus complet – il occupa simplement le même poste dans un autre centre de détection, sans jamais plus être confronté à une situation de crise d’une telle ampleur.

Les temps changèrent, et les relations entre les Etats-Unis et l’URSS, sans devenir cordiales, s’embellirent nettement. Peu avant la chute de l’URSS, le général Votintsev publia ses mémoires dans lesquelles l’incident se trouvait relaté, et le monde découvrit avec stupeur l’histoire incroyable de cet officier qui, par son esprit critique, avait empêché une guerre nucléaire. Des journalistes se précipitèrent à son domicile pour recueillir son témoignage, mais Stanislav Petrov ne leur répondit pas, préférant rester dans l’anonymat.

Sa femme Raisa, néanmoins, était abasourdie de tout ce tapage et le pressa de questions. Quand elle lui demanda ce qu’il avait fait ce soir-là, Stanislas lui répondit :

– Rien. Je n’ai rien fait. »

 

Date d’écriture: 2019

A cet homme qui, quand tout autour de lui l’incitait à informer sa hiérarchie pour lancer une guerre nucléaire, a su résister à la pression et, effectivement, ne « rien » faire. Il est peu de gens en ce monde qui peuvent prétendre ne pas lui devoir la vie.