L’imagination

Les recherches en neurosciences montrent que vivre une expérience, ou penser à une expérience, ont rigoureusement le même effet sur notre cerveau. Autrement dit, si je m’imagine en train de voler sur le dos d’un dragon sur les crêtes d’une île volcanique, et que je m’immerge suffisamment dans le songe pour éviter tout autre pensée, alors mon esprit reproduit les sensations exactes du vol à dos de dragon. Comme si j’y étais. C’est une caractéristique tout bonnement incroyable dont la nature nous a dotée…

… et il en est d’autant plus troublant de constater que, de toute la palette des expériences que nous pourrions vivre en songe, nos pensées se reportent le plus souvent sur les richesses, le pouvoir et le sexe, plutôt que sur les expériences fantastiques que seule notre imagination pourrait nous apporter.

Date d’écriture: 2019

Le deuil

Quand on apprit à Laetitia le décès de son grand-père, la chose lui parut irréelle, abstraite, incompréhensible. Papi Hervé avait toujours été là pour l’accueillir avec Mamie Eléanore, dans leur maison à la campagne. Elle comprenait les mots, bien sûr, mais c’est comme si à tout moment, quelqu’un allait lui annoncer qu’ils avaient fait erreur à l’hôpital – désolé madame, ce n’était pas Papi Hervé, on s’est trompé, c’est quelqu’un d’autre qui est parti et on a confondu, votre grand-père est toujours un roc, debout contre le vent même dans l’adversité, ne vous en faites pas.
Mais comme l’appel ne venait pas, elle se résolut, à contrecœur, à croire que tout ceci était vrai. Intellectuellement, du moins. A l’enterrement, quelque chose sonnait toujours faux. A tout moment, elle s’attendait à le voir arriver, avec son large sourire habituel, et la serrer contre son cœur comme il le faisait d’ordinaire. Comment un si petit cercueil pouvait-il contenir quelqu’un comme lui ? Elle ressentit l’émotion, la tristesse, mais comme à distance, comme si ça arrivait à une étrangère qui habitait son corps. Et la vie reprit son cours.
Quelques semaines plus tard, comme elle s’apprêtait à appeler Mamie Eléanore pour prendre de ses nouvelles, elle remarqua avec un pincement au cœur que le contact, sur son téléphone portable, indiquait toujours « Papi Hervé & Mamie Eléanore ». Elle entra dans ses contacts et appuya sur le bouton éditer, un petit bouton en forme de crayon qui écrit. Sa main tremblait. Quand elle effaça le prénom de son grand-père, elle fut prise de sanglots incontrôlables et s’effondra dans son petit canapé, des larmes coulant abondamment sur son téléphone.
Papi Hervé était désormais officiellement mort.
Date d’écriture: 2019

La fin d’un monde

Le monstre avait fréquemment été aperçu à proximité de sa demeure, mais jamais encore il n’avait causé le moindre tort. Et voilà que subitement, sans autre signe avant-coureur, il s’était mis à tout piétiner sur son passage. Les tours altières qu’elle avait contribué à bâtir, les complexes souterrains débordant de vie, rien n’échappait à ses coups redoublés. Alors, elle se dirigea en toute hâte vers le palais. Il fallait, à tout prix, protéger la reine de cette catastrophe. Sa vie entière, elle lui avait été loyale ; en retour, elle avait bénéficié de sa royale protection. Maintenant, c’était à son tour de protéger la souveraine, au péril de sa vie s’il le fallait.

Elle se faufila entre les membres démesurément grands de la créature, sans se faire remarquer, et plongea dans les entrailles de la terre. Elle connaissait les lieux comme sa poche, pour les avoir arpentés jour et nuit. A plusieurs reprises, elle dut faire demi-tour pour contourner des éboulis. Le sol tremblait sous la fureur de l’assaut, mais elle ne perdit pas courage. Et soudain, elle était arrivée – la reine, déjà entourée par nombre de ses fidèles, tentait de trouver une sortie à cet enfer. Elle leur indiqua le chemin qu’elle venait de parcourir, et la cohorte le franchit en sens inverse. Fort heureusement, la créature concentrait ses efforts sur les constructions et les ignora à nouveau. Et enfin, ils furent en lieu sûr. La reine avait survécu.

Tous observèrent silencieusement la destruction de leur ancienne demeure. Puis, sans un mot, les fourmis s’attaquèrent à la construction d’une nouvelle fourmilière.

Date d’écriture: 2019

Manipulation

Vers le milieu du vingt-deuxième siècle, l’humanité s’est découvert des dons de télépathie. Non que ces dons soient soudainement apparus, pas du tout – ils avaient toujours été là sans que personne ne le sache. Il n’a pas fallu bien longtemps avant que des petits malins réalisent que, en lisant l’esprit des gens, on le modifiait un peu. De là, il est devenu évident qu’on pouvait, par un effort conscient, forcer quelqu’un à penser… différemment. Rien de très concluant au départ – de nombreux esprits chamboulés sans discernement sombraient même dans la folie – mais progressivement, on a affiné le noble art de la manipulation mentale. Vers la fin du vingt-troisième siècle, c’est devenu un métier à part entière, puis une corporation, la guilde des maîtres de l’esprit.

C’est alors qu’est apparu Alexei, le premier véritable Grand Maestre, le légendaire télépathe dont les pouvoirs outrepassaient vastement ceux de ses confrères. Il s’est servi de ses dons pour le bien… ou au moins le croyait-il. Durant son long règne à la tête de la guilde, il a établi un champ mental mondial, puis s’en est servi pour ôter toute idée belliqueuse à l’ensemble de l’humanité. Pensez un peu, la paix mondiale, cet idéal apparemment si lointain, était enfin atteint !

Vers la fin de son règne, Alexei a découvert que la jeune génération n’était pas naturellement soumise à ce pacifisme forcé – il fallait donc répéter l’injonction, à intervalles réguliers, pour maintenir la paix. Il créa dans ce but une caste spécialisée, composée des meilleurs télépathes au sein de la guilde, les Gardiens, si bien qu’à sa mort la paix perdura.

Progressivement, d’autres interdits vinrent renforcer la non-belligérance : l’interdiction de tuer des animaux, puis l’interdiction de penser à mal, puis l’interdiction de se mettre en colère, de rechigner à la tâche, de refuser l’ordre direct d’un Gardien… Au vingt-septième siècle, celui où je suis née, il n’y avait plus eu de guerre sur Terre depuis plus de 400 ans – et l’humanité était pleinement asservie sous la coupe de notre ordre. Je suis née et j’ai vu les miens pour ce qu’ils étaient. Des robots, des zombies, des êtres sans âme, sans passion, sans gout pour la vie. Quatre siècles à instaurer une servitude rampante au nom de la paix, et voilà où nous en étions. Plus j’y pense, et plus notre ordre me dégoûte.

Par chance, je suis née avec des pouvoirs mentaux très, très largement supérieurs à la norme. Il y a quelques mois, on m’a prélevée à ma famille (prélevée, quel terme horrible !) pour devenir Gardienne. Je serai l’une des dernières. Ils m’ont sous-estimée, ou prélevée trop tard peut-être – toujours est-il qu’ils ne peuvent percer les recoins les plus profonds de mon esprit, une caractéristique qui les intéresse terriblement. Et pendant ce temps, moi, je peux aisément percer et manipuler leurs pensées, aussi aisément que je respire. Mon esprit, tout comme celui du grand Alexei, s’étend d’ores et déjà à l’ensemble de l’humanité – quand je serai prête, quand mon emprise sera suffisamment profonde, je lancerai l’injonction d’oublier quoi que ce soit ayant trait à la télépathie, ce qui  permettra à terme aux miens de s’affranchir de leur esclavage. Moi, Aeda, serai leur libératrice anonyme ; je vais… »

 

L’aspirant interrompit sa lecture et releva la tête. La Grand Maestre prit la parole, surprise.

– Pourquoi vous arrêtez-vous, aspirant Sundan ? »

– C’est que j’ai interrompu là l’expérience, Grand Maestre Erika, car elle avait déjà donné les résultats que j’escomptais. Mes conclusions sont formelles : il est plus dangereux que jamais de redonner son libre arbitre à un non-initié, car il utilisera cette liberté pour s’opposer au maintien de la paix mondiale. »

La Grand Maestre soupira.

– Il est tout de même regrettable que, dans la foulée, nous ayons du nous priver d’une Gardienne si prometteuse que cette jeune… Aeda dont vous nous parliez. »

Sundan hocha la tête, se rappelant avec chaleur du merveilleux sourire en coin qui animait les lèvres d’Aeda quand il l’observait.

– Regrettable, en effet. J’en étais venu à l’apprécier, malgré ses terribles idées. Mais avec tout le respect qui vous est dû, Grand Maestre, Aeda n’a jamais été télépathe. Je l’ai moi-même manipulée pour lui en donner l’illusion, voilà tout. Après l’expérience, j’ai été contraint d’effacer sa mémoire de toute idée séditieuse, et je l’ai simplement renvoyée à sa famille. »

La Grand Maestre se leva et congédia l’aspirant Sundan d’un geste de la main.

– Fort bien, aspirant Sundan. Des maîtres Gardiens se pencheront plus en détail sur vos travaux, et décideront d’une promotion le cas échéant. Vous pouvez en attendant retourner à vos quartiers. »

 

Sundan se détourna, et ce faisant, entraperçut le sourire de la Grand Maestre Erika. Un sourire en coin des plus familiers. Une idée horrible lui traversa l’esprit. Et si… non, c’était ridicule. Aeda n’avait pas de pouvoirs de télépathie, il s’en était assuré en personne. Un instant, il avait envisagé que peut-être, elle pourrait être là, à manipuler leurs esprits à tous, eux les Gardiens, pour se faire passer pour la Grand Maestre.  Mais c’était tout bonnement impossible, bien sûr.

 

L’idée lui passa anormalement vite, et il s’en retourna serein vers ses quartiers, comme la Grand Maestre Erika le lui avait ordonné.

 

Date d’écriture: 2019

Tic, tac

Je n’étais pas spécialement fort. Je n’étais pas spécialement intelligent. Pas franchement rapide, non plus, ni endurant, ni grand, ni chanceux. En fait, je n’avais rien de spécial. Un membre des forces mobiles d’assaut comme il y en avait tant d’autres. Le fantassin de base, le trouffion quoi. En fait, le seul truc un peu particulier à mon sujet, c’est que je faisais partie du groupe qui a assailli le QG ennemi pour l’attaque finale. Simple hasard. J’étais là au mauvais endroit, au mauvais moment. J’étais là. J’étais là quand ils ont libéré leur arme ultime, l’agent neurobiologique qu’ils peaufinaient depuis le début de la guerre. Par désespoir, sans doute. Faut dire qu’on était en train de leur mettre une jolie dérouillée. Le seul souci, évidemment, c’est que ces crétins avaient oublié de peaufiner l’antidote. Ou alors, ils s’étaient plantés dans la formule. Ça n’a plus grande importance pour eux maintenant, j’imagine, parce qu’ils ne sont plus là pour se poser la question.

 

On avançait à couvert quand j’ai vu Darian, l’officier médical, s’effondrer brusquement au sol, un filet de sang coulant de son nez. L’instant d’avant, tout allait bien, et puis pouf, il est mort sans prévenir. Moche. Quelques minutes plus tard, ça a été Elsa, une de mes sœurs d’armes. Le genre gros bras et pas de cervelle. Je m’étais toujours bien entendu avec elle. Puis dans les cinq minutes d’après, il y a eu Rafik, Edouard, Maeva, Réza, et toute mon escouade est tombée, un soldat après l’autre. On se regardait tous, les yeux hagards, angoissés à l’idée d’être le suivant. En une demi-heure, tous sont morts de la même façon, sur le coup, sans le moindre signe avant-coureur, avec ce putain de saignement de nez. Tous, sauf moi et Ceren, l’officier radio. Lui, il a tenu trois heures. Juste quand on croyait qu’on allait finalement s’en tirer, il s’est affalé à son tour, le nez en sang. Putain ! J’étais sûr d’y passer moi aussi. J’ai survécu. Mais pourquoi, je ne sais pas. Je n’avais rien de spécial. J’étais juste là.

 

J’ai appelé le QG à la radio. Un long silence m’a répondu. J’ai marché parmi les morts. Les nôtres, les leurs, tous fauchés sur le champ de bataille. Certains s’étaient foutu eux-mêmes une balle dans la tête plutôt que d’attendre leur tour. J’ai vu des animaux, oiseaux, lapins, chats de gouttière, tous frappés par le même mal. Au QG, je n’ai trouvé qu’un peu plus de cadavres.  Quand on aime, on ne compte pas.

 

J’ai survécu quelques jours grâce aux rations militaires. J’en avais plus qu’assez pour mes besoins. Les cadavres sont restés là. Pas de mouches, pas de vers. Apparemment l’agent affectait aussi les parasites. Je crois que ça rendait juste la scène plus horrible encore, à voir les miens se momifier progressivement sous le soleil. Et puis, après une éternité, j’ai eu un contact radio. Un signal automatique conseillait de ne pas quitter les montagnes. Apparemment, l’agent ne faisait pas effet en altitude. Ils ont parlé de pression, d’hygrométrie, il y avait des mots compliqués. Moi, tout ce que j’ai entendu, c’est que je n’étais plus seul. J’ai repéré une station de ski, sur la carte, et j’ai marché.  Ils étaient là, bien vivants. Une petite communauté, quelques centaines de rescapés. Je me suis pété les cordes vocales à hurler ma joie quand je suis tombé sur eux.

 

C’est là que j’ai rencontré Victoria. La scientifique typique, des lettres grecques plein la bouche et une tête pleine de théories sur la nature de l’agent neurobiologique. Quand elle a su que je pouvais résister à cette saloperie, elle m’a pompé quelques galons de sang et m’a fait subir tous les tests de la terre. En vain. Pour autant qu’on puisse en juger, je suis on ne peut plus banal. Une chose en entraînant un autre, elle est devenue ma femme. C’est pas tout le monde qui a un mari cobaye.

 

Et moi, j’ai voyagé, d’une communauté à l’autre. J’ai fait le lien entre tous ces îlots de vie, où les autres tentaient de survivre comme ils le pouvaient. Mais pendant toutes ces années, une pensée n’a jamais quitté les recoins de mon esprit. Darian a tenu quelques secondes. Ceren a tenu trois heures. Moi, je crois pas que je suis unique. Juste un peu plus résistant qu’eux, peut-être. Alors combien de temps encore ? Une minute ? Un mois ? Une décennie ?

 

Je n’ai rien de spécial. Je suis juste un mort en sursis.

 

Date d’écriture: 2019

A la place…

Quand j’étais petit, je cherchais des vers de terre dans la boue. Malik m’a rejoint, et à la place des vers de terre, j’ai trouvé un ami pour la vie.

Quand j’étais adolescent, je cherchais des filles à serrer. Emma m’a embrassé, et à la place d’une fille à serrer, j’ai trouvé LA fille.

Quand j’étais étudiant, je cherchais à décrocher un diplôme pour pouvoir trouver un taf plus tard. Mon professeur de français m’a initié à la littérature, et à la place d’un taf, j’ai trouvé ma vocation.

Quand j’étais adulte, je cherchais à fuir les responsabilités. Clélia est née, et à la place, je suis devenu le plus heureux des pères.

Quand j’étais vieillard, je craignais la mort qui approchait. J’ai fermé une dernière fois les yeux, et à la place, j’ai trouvé la paix.

Date d’écriture: 2018

“There is nothing like looking, if you want to find something.
You certainly usually find something, if you look,
but it is not always quite the something you were after.”
J.R.R. Tolkien, The Hobbit

La recherche de la perfection

Toute sa vie, la grande El’tonnia avait cherché la perfection. Elle maniait l’épée mieux que les maîtres d’armes royaux, avait la langue plus rapide et acérée que les bardes les plus en vogue, discourait plus ardemment que le plus éloquent des orateurs et avait plus de connaissances que les plus sages des conseillers du roi. En bref, elle était parfaite !

Le vieux roi, désireux de voir son fils s’unir à elle, la fit mander et lui offrit la main du Prince. Elle ricana.
– Messire, on prétend qu’on ne peut trouver le bonheur si le mari et l’épouse ne sont pas égaux en tous points – en droits comme en qualités. Connaissant celui que vous me destinez, je suppose que je devrais refuser de suite, mais… trouvez donc une chose, une seule, en laquelle votre fils soit meilleur que moi et j’accepterai sa main ! »

A ces mots, le vieux roi fut troublé… son fils n’était qu’un paresseux qui passait ses journées à boire, à dormir et à courir les filles, et il ne voyait pas en quoi ce débauché pourrait la battre. Il réunit son conseil, qui réfléchit à la question un mois durant. En vain. Il obligea donc son fils à s’entraîner nuit et jour à l’épée, à lire et relire les édits de la sage El’tonnia, à composer auprès des bardes les plus vifs d’esprit et à se plonger dans l’art obscur des arcanes.

 

Trois ans plus tard, le prince n’avait plus rien d’un débauché. C’était un homme alerte et vigoureux, sage, intelligent et aimé du peuple. Mais quand il affronta El’tonnia à l’épée, elle le désarma en un tour de main, puis le ridiculisa en lui donnant la fessée du plat de l’épée. Leur débat ne fut guère plus concluant : jamais le Prince n’avait rencontré une adversaire à l’esprit aussi agile, et il fut bientôt obligé d’admettre publiquement qu’il avait tort. La journée d’épreuves se termina par leur duel magique : dès le début, elle lança un sort de silence si puissant que le Prince ne retrouva sa voix qu’un mois plus tard.

Le roi, désespéré, commença à chercher une autre prétendante pour son fils, et les accortes demoiselles des royaumes alentours affluèrent. Mais le Prince n’avait désormais plus d’yeux que pour El’tonnia : il les refusa toutes.

Après de longues réflexions et des semaines acharnées de recherches sur El’tonnia, le Prince conçut enfin un plan… son dernier espoir. Il fit convoquer les mages les plus avisés et travailla en secret à leurs côtés des mois durant. Lorsque leur travail fut achevé, il annonça à son père qu’il avait trouvé le moyen de battre la légendaire El’tonnia.

Le roi voulut savoir de quoi il en retournait, mais son fils garda obstinément le secret. Finalement, le roi organisa à nouveau une grande démonstration publique.

 

On prétend que presque tous les habitants du royaume vinrent à cette occasion. Petits et grands, tous brûlaient de curiosité : qu’avait donc inventé leur Prince adoré, pour espérer vaincre El’tonnia en personne ? Tous attendaient avec curiosité quand il monta sur l’estrade géante placée à l’occasion.

Tous, sauf El’tonnia. Quand vint le Prince, elle le railla :
– Bien le bonjour, Prince ! Votre postérieur se remet-il des séquelles de notre dernière rencontre ? Et votre langue, en avez-vous retrouvé l’usage ? Je me fais du souci pour vous, vous voyez… Je crains de devoir vous infliger à nouveau ce genre de désagréments. »

Mais le Prince se contenta de sourire à ces mots :
– Vous m’avez battu sans peine à l’épée, c’est exact. Vous m’avez prouvé mes erreurs de logique. Et vous m’avez réduit au silence en duel magique. Je reconnais volontiers tout cela. Pourtant, il est un domaine dans lequel nous ne nous sommes pas affrontés… »
– Oh, vraiment, Prince ? », rétorqua El’tonnia. « Je suis impatiente de savoir en quel domaine je vais vous vaincre en ce cas. »

Le Prince se mit à rire doucement.
– Ma chère, j’ai travaillé avec les maîtres mages du royaume de longs mois avant de créer le sortilège associé à ce bâton. » Il tendit à El’tonnia une simple baguette d’if. « Dites moi, quel est l’usage du sortilège qui lui est associé ? »

El’tonnia prit la baguette et répliqua d’un ton méprisant.
– Est-ce là votre épreuve ? Ce n’est qu’un banal sort de révélateur d’état d’esprit. Il permet à tous de voir, au sens propre, l’esprit de celui qui lance ce sort. Votre test me déçoit beaucoup, Prince. Je m’attendais à quelque chose de plus difficile. »

Le prince répondit d’une voix forte :
– Exactement, c’est un révélateur d’esprit ! Vous me battez aux armes, en débat et en connaissances occultes, mais… qu’en est-il de vos qualités humaines ? »

 

Le Prince lui prit la baguette des mains et lança le sort. Et tous virent à quel point le Prince débordait d’amour, pour ses sujets, pour son père, mais surtout, pour El’tonnia elle-même.

Il reprit :
– A vous, à présent. Voyons voir si vous avez mes qualités humaines. »

El’tonnia n’eut d’autre choix que de lancer le sort à son tour. Et là, quelle ne fut pas la surprise du peuple : leur héroïne, la grande El’tonnia, ne ressentait que mépris pour le Prince, le roi, et les gens du peuple en général ! Rien, dans son cœur sec et froid, n’évoquait quoi que ce soit qui puisse ressembler à de l’amour. Ils acclamèrent leur Prince et conspuèrent la vile El’tonnia, qui partit honteuse de son échec.

Mais le Prince ne l’entendait pas de la sorte. Quelques heures plus tard, il se rendit chez El’tonnia avec la ferme intention de demander sa main. Cette main, il ne l’eut jamais : incapable de vivre avec l’idée que quelqu’un la dépasse, El’tonnia s’était suicidée.

 

Dans cette lamentable histoire, il est une chose qui ne cesse de m’étonner et qui m’étonnera toujours : comment se fait-il que tous connaissent les hauts-faits de la grande El’tonnia, alors que le nom du Prince, le seul qui a eu la force d’esprit de la vaincre et la force d’âme de lui offrir son amour, a sombré dans l’oubli ?

 

Date d’écriture: 2006