Une vie

Je m’assois. Dehors, une voiture klaxonne. J’entends vaguement quelques cris, étouffés par le double vitrage. Sur la table, une auréole de café indique l’endroit où une tasse a jadis débordé. Qui la buvait? Combien de temps pour lui? Les taches sont anciennes, presque incrustées sur le revêtement de la table. Il doit être… non, ne pas y penser. Pas maintenant.

Je regarde le mur. Une affiche vante les mérites d’une bonne hygiène de vie. Dents blanches et grand sourire. Ne passez pas par la case maladie et vivez centenaire. Putain, je l’ai suivi, votre manuel. Je ferme les yeux. Passe à autre chose. Vide… ne pas penser. Juste le néant. Tout se rapporte à ça, en fin de compte.

Tic, tac, tic, tac. Le discret défilement de ma trotteuse me ramène à la réalité. Je perds mon temps, coincé dans cette salle d’attente. Impersonnelle, aseptisée. L’odeur chimique agresse mes sens. Que me dira blouse blanche? J’ai peur, tout à coup. Pas de mourir, non. De ne pas vivre.

Combien de tics encore? Au fond, je ne veux pas savoir. La secrétaire se lève en me voyant sortir. Monsieur, attendez, vos résultats, vous ne pouvez pas… Je note son subtil parfum. Lilas et jasmin. Oasis olfactive dans ces senteurs de chloroforme.

Je ne peux pas sortir? Bien sûr que je peux. Au fait, êtes-vous libre ce soir? J’aimerais beaucoup partager quelques instants avec vous.

 

Date d’écriture: 2015

Inclusive

2018      Ô orthographe, mise à bas de ton piédestal ! Contre quelles nouvelles attaques tes défenseurs·euses devront-ils·elles encore lutter ? Cette écriture qui prétend aujourd’hui te remplacer, au nom d’une soi-disant évolution de la société, est, n’hésitons pas à le dire, une hérésie. La langue de Molière ne saurait se voir ainsi défigurée, lacérée par les assauts féroces d’une culture populaire et égalitaire. Nous, garant·e·s de ta forme la plus pure, ne tolérerons pas un tel affront ! Le masculin·féminin l’emportera toujours, ne vous en déplaise !

1673      O reforme impie, qui pretend avaliser les infames manieres des jgnorants et des simples femmes ! Nous autres hommes de lettres ne sçaurions approuver une telle phantaisie, une mise a disposition de l’art noble de l’escriture pour la plebe qui grouille a nos pieds. Nostre escriture est pure et limpide ; nous nous reclamons de ce que certains nomment quelque peu hastivement l’ancienne orthographe, et que nous nommons simplement l’Orthographe. Puisse-t-elle conserver son inalterable aesthetique pour les siecles a venir !

Date d’écriture: 2018
Toute forme d’ironie face au péril mortel que représente
l’écriture inclusive est parfaitement assumée.

La guerre

Ils étaient des milliers d’hommes, des milliers d’escadres, des milliers de corps d’infanterie, des milliers d’armées, tous à s’affronter dans une espèce de furie sanguinaire. Le sang coulait, le vent hurlait, le soleil se voilait la face de dégoût à la vue de ce carnage. Jamais on n’a plus mal évalué la valeur d’une vie humaine qu’au cours de cette guerre.

Certains diront que les maîtres ont commencé, en traitant les autres races en esclaves, et non en égaux. Et c’est vrai, ils les ont réduits en esclavage… mais dans une telle boucherie, que signifie le mot « esclave » ? Des enfants se sont rués au combat avec des lance-pierres ou des couteaux de cuisine, pris dans la maison de leurs maîtres. Des filles de bonne famille se sont munies d’arcs et d’arbalètes, souillant leurs belles robes du sang des enfants. Les sages, habituellement si pacifiques, ont pris leurs grimoires pour déchaîner la foudre sur le champ de bataille, tuant indifféremment alliés et ennemis.

Et les Seigneurs, voyant la Reine-Esclave au milieu de la tourmente, se sont rués dans le maelstrom en riant du tonnerre.

 

C’était un jeu d’échecs géant, avec un Roi pour les maîtres et une Reine pour les esclaves. Tous les autres étaient sacrifiables, et sacrifiés sans la moindre hésitation.

Les tours des maîtres vomissaient des nuées de flèches ardentes sur les pions esclaves, les fiers cavaliers sanguinaires taillaient des coupes sombres dans la masse des fous venus pour la curée.

Personne ne reculait. On tenait la position en mourant, ou on avançait en tuant. Pas de place pour les faibles, pas de pitié dans le cœur des bouchers.

Les fleuves se teintaient de rouge sans que nul n’y prenne gare, et la Terre se révulsait de cet outrage, se déchirait parfois pour séparer les deux meutes bestiales. Mais elle-même n’était pas de taille. Pas une fissure ne pouvait les séparer, aussi large fut-elle.

Et la partie d’échecs continuait, encore et encore. Les pions mouraient, les pièces tombaient, et les Seigneurs riaient chaque fois un peu plus fort dans le cimetière de l’Humanité qu’était devenu le champ de bataille. Et la Reine-Esclave… à chaque compagnon abattu, tombaient ses larmes de rage. Sa rage !! Tous fuyaient devant elle, esclaves comme maîtres. On prétend qu’elle a, à elle seule, tué plus d’ennemis que son armée entière.

 

Tout ce qui a un début a aussi une fin, et la partie d’échecs arriva finalement à terme, faute de participants. Les maîtres étaient tous morts, et les esclaves presque tous. C’est à ça que se résume cette « victoire ».

Mais plus j’y pense, plus je crois que tous étaient esclaves. Personne ne fut libéré ce jour-là, maître ou serviteur. La mort ne libère pas.

Date d’écriture: 2006

L’étincelle

Quand il était petit, notre fils tapait des silex les uns contre les autres pour faire des étincelles. En grandissant, il s’est mis à jouer avec les allumettes. C’était notre expert pour allumer le barbecue, tout le quartier l’admirait pour ça, on était tous les deux très fiers qu’il soit aussi bon. Et puis un jour, notre voiture a pris feu. Il y avait une longue traînée d’essence qui menait à elle, c’était incontestablement d’origine criminelle. Puis ça a été la grange, et là j’ai eu un doute. Est-ce que notre fils… non, impossible. Pas lui, si doux, si joyeux… L’incendie suivant, une maison du voisinage, il y a eu un mort. La grand mère, trop faible, n’avait pas eu le temps de sortir. J’en ai parlé à mon mari, il a refusé de me croire, alors je suis allé voir la police toute seule. Mais sans preuves, rien à faire. Mon fils s’en est tiré. Les incendies ont continué quelque temps, et à chaque fois j’avais la conscience plus lourde. Jusqu’au jour où enfin, ils ont arrêté le coupable. C’était pas mon fils. C’était mon mari.

Après coup, ça a pris tout son sens. C’est son père qui lui a appris comment allumer un feu, il était toujours dans les parages dès que notre fils allumait une flamme. Si je n’avais pas été aussi aveugle, j’aurais pu arrêter ça. Il n’y a pas de fumée sans feu. Des voisins, des amis, des enfants de l’école de mon fils vivraient encore. Mais non, j’ai traîné mon propre garçon, parfaitement innocent, au poste de police pour l’y jeter en pâture. Quelle mère fait ça ?!

Il m’a pardonné. Il est même fier de mon… courage, même si je me suis trompée. Mais moi, je ne me le pardonnerai jamais.

Date d’écriture: 2017

Le rasoir d’Occam

Il était un enquêteur renommé pour la qualité de son travail d’investigation. En fait, tous affirmaient – et lui le premier – qu’aucun secret ne le restait longtemps s’il en décidait autrement. Et de fait, peu d’enquêtes étaient restées ouvertes bien longtemps après qu’on les lui ait confiées.

Un de ses anciens amis d’enfance revint un jour du monastère de Solanaé, où il avait consacré de bien longues heures à apprendre les arts de la philosophie et de la rhétorique. Le trouvant ainsi imbu de sa réussite, il décida de lui enseigner quelque humilité par le biais d’une épreuve :
– Je veux que tu découvres qui a écrit ces vers : « Mon esprit tourbillonne encore et sans cesse, comme le feu sur lequel la glace se déverse. Dans le siphon s’enfuient mes rêves d’antan, je crie de dépit mais personne ne m’entend. » »

Et le moine inscrivit le poème sur un parchemin pour que son ami ne l’oublie pas.

 

L’enquêteur débuta ses recherches à la bibliothèque locale, mais ne trouva aucune référence à ces vers. Il ne s’en inquiéta pas outre mesure : les enseignements monastiques ne figuraient pas parmi les ouvrages les plus fréquents.

Refusant de s’avouer vaincu, il entreprit un voyage fastidieux vers la lointaine Solanaé. Arrivé au monastère, il éplucha chaque ouvrage à la recherche du poème. Il n’y trouva pas la moindre référence. Il demanda donc conseil à la source, auprès des grands maîtres de l’Ordre. Aucun d’entre eux ne connaissait le texte.

 

Après des mois de fouilles sans succès, il rentra enfin chez lui. Il avoua sa défaite au moine et lui tendit le parchemin :
– J’ai échoué. Qui a écrit ces vers ? »

Le moine lui sourit :
– Mais c’est moi, voyons. Je les ai même écrits devant toi, sur ce parchemin. »

 

Date d’écriture: 2006

Le tailleur de pierre

Il était une fois un pauvre tailleur de pierres, qui trimait dur sous un soleil de plomb. Il se dit :
– Que j’aimerais être le soleil ! Il est infiniment plus puissant que moi, et il doit avoir la belle vie, perdu dans ses hauteurs ! »

Il travailla jusqu’au soir et retourna dans sa petite masure pour y dormir.

 

Le lendemain, à son réveil, quelle ne fut pas sa surprise : il s’était transformé en soleil !!! Il darda aussitôt ses rayons vers la Terre, et se réjouit de sa nouvelle forme.

Mais alors qu’il survolait les pays, passant de région en région pour leur apporter sa lumière, des nuages arrêtèrent ses rayons.

– C’est incroyable ! De simples nuages suffisent à m’arrêter ! Ce sont eux qui ont le vrai pouvoir… »

Et il poursuivit sa course jusqu’à la tombée de la nuit.

 

Le jour suivant, il était devenu nuage. Il arrêta avec bonheur les rayons de soleil, se réchauffant à leur contact, et se précipita vers l’ouest pour bénéficier d’un maximum d’ensoleillement.

Mais une haute montagne l’arrêta dans sa course.

– Les montagnes sont fortes, et leurs racines plongent profondément dans la terre… Ah, si j’avais moi-même une telle puissance ! »

Mais le soleil sombra à l’horizon, et la nuit fut.

 

A l’aube, il s’était fait montagne. Il arrêta les nuages arrogants, fier de sa force invincible. Mais alors que le soleil était à son zénith et que les nuages avaient finalement renoncé, il sentit de terribles démangeaisons à ses pieds. Il baissa les yeux, et que vit-il? Un pauvre tailleur de pierres, qui trimait dur sous un soleil de plomb.

 

Date d’écriture: 2005
Exercice de ré-écriture à partir d’une comptine populaire,
elle-même retranscrite dans un des livres de Myst.

Défaillances

La légende prétend que quand on meurt, sa vie entière défile devant ses yeux. J’ai utilisé cette dernière fraction de milliseconde à un bien meilleur escient. Je me suis demandé si la catastrophe aurait pu être évitée.

Je suis Neil Ascott. Le créateur de la première source d’énergie infiniment renouvelable, et le destructeur de l’humanité. La catastrophe a débuté il y a 18 minutes 7 secondes et 83 millisecondes, mais prend ses racines bien plus loin dans le temps. J’ai conçu le mécanisme d’exploitation de l’antimatière comme le système le plus sûr au monde. Protocoles de sûreté redondants, simulations de scénarios pour pousser le système dans ses derniers retranchements, je croyais avoir pensé à tout. Je me trompais.

Le système informatique lance un scan complet des équipements de protection tous les jours, à 23h30. Ce scan est nécessaire car les rayonnements émis par l’antimatière corrodent les plaques de titane, qui doivent régulièrement être remplacées pour protéger l’intégrité de l’installation. L’heure a été soigneusement choisie : le scan est consciencieux et dure entre 123 et 128 minutes, ce qui consomme un certain nombre de ressources du système. La nuit est une période creuse où le système est moins sollicité, et où l’utilisation de ces ressources a un impact moindre sur nos activités. Le moment idéal pour lancer ce scan.

Il y a 11 jours exactement se produisait le changement entre heure d’été et heure d’hiver. De sorte que ce jour là, le système connut deux fois « 23h30 » dans la même journée. La seconde fois, le système tenta de nouveau de lancer la routine de scan alors que le scan précédent n’était pas terminé, ce qui fit planter la routine de scan toute entière.

Naturellement, cela déclencha une alerte de classe 3, qui s’afficha sur l’écran de Stenton Surly. Malheureusement Stenton était occupé avec une alerte de classe 2 (des activistes anti-antimatière tentaient de pénétrer sur le site, avec tous les risques de sécurité associés), ce qui fait que Stenton se promit d’étudier la question dès que possible et alla dans l’immédiat prêter main forte à la sécurité. Hélas Stenton fut assommé par mégarde par une décharge anesthésiante, et il avait tout oublié de l’incident du scan le lendemain à son réveil.

Normalement, l’absence de renouvellement des plaques de titane aurait dû déclencher une alerte de classe 2 au bout de 7 jours. Malheureusement les routines responsables de cette alerte étaient les mêmes que les routines du scan, et avaient donc planté lors du changement d’heure. Ce qui fait que les plaques de titane se corrodèrent jusqu’au point de rupture, et que les équipements de contrôle de l’antimatière se trouvèrent directement exposés à son action.

Normalement, ce genre de contingence était elle aussi prévue dans le système, et aurait dû déclencher un arrêt automatique de l’ensemble de la production assorti d’une alerte de classe 1 (urgence absolue). Hélas, les senseurs chargés de détecter le bombardement d’antimatière avaient été remplacés quelques minutes plus tôt. Seth Neeson, le technicien, avait monté l’un des senseurs à l’envers. Cette anomalie avait été immédiatement détectée, et une nouvelle intervention prévue pour le lendemain matin, première heure, afin de réparer le problème. Dans l’entre-temps, les senseurs avaient été désactivés, les autres systèmes de protection étant jugés suffisants pour couvrir la sécurité de l’installation pendant les quelques heures de battement.

Cela même n’aurait pas dû suffire à provoquer la destruction de l’humanité. Les quantités d’antimatière produites restaient toujours bien en deçà du seuil d’auto-réplication, et la perte des systèmes de contrôle aurait dû déclencher une coupure automatique d’urgence, un couperet tranchant physiquement les câbles d’alimentation s’il ne recevait pas l’ordre d’annulation toutes les millisecondes. Hélas, les gaines de protection des câbles n’étaient pas conformes aux normes attendues ; Sally Porter, de l’équipe de maintenance, avait installé une gaine en PVC renforcé au lieu d’une gaine en caoutchouc mou, ce qui fait que le couperet ne trancha que la partie supérieure du câblage. Le plus gros de l’énergie continua d’alimenter la génératrice d’antimatière, jusqu’à ce que l’antimatière acquière un volume suffisant pour amorcer une réaction en chaîne.

C’est arrivé il y a une milliseconde environ. J’ai devant mes yeux, en cet instant figé, l’amorce de la conflagration d’antimatière qui détruira l’ensemble de la galaxie. Cela devrait prendre en tout et pour tout une trentaine de millisecondes.

J’étais Neil Ascott. Le créateur de la première source d’énergie infiniment renouvelable, et le destructeur de l’humanité. Mon esprit brillant a retracé l’ensemble des étapes qui ont mené à la catastrophe. Elle aurait pu être évitée.

C’est à dire, si j’avais considéré cet ensemble de défaillances un peu plus tôt.

Date d’écriture: 2017