L’honnêteté

Si vous achetez notre dentifrice, vous aurez immédiatement les dents blanches.* Notre soda zéro-calories est garanti sans sucre.** Porter un vêtement de notre marque vous rendra immédiatement cool, mince et populaire.*** Et tant d’autres… si la publicité avait un jour eu un rôle informatif, alors ça avait été bien avant que Jeffrey Miles n’entre dans le business. D’aussi loin qu’il se souvienne, ça avait plutôt été « comment mentir sans se faire pincer ». Et encore, même avec des ficelles aussi grosses que les câbles du Golden Gate, la plupart des consommateurs n’y voyaient que du feu. Aussi fut-il extrêmement surpris quand un client l’approcha en lui demandant de réaliser une publicité honnête sur les qualités et les défauts de son produit.

 

Monsieur, je ne sais pas qui travaille dans votre département marketting, mais je vous conseille de le virer fissa. La publicité et le documentaire, c’est deux boulots bien distincts. »

 

Mais le client insistait, il pensait que les consommateurs avaient soif de sincérité. Balivernes ! Les consommateurs voulaient du rêve, ils voulaient s’extraire de leurs vies misérables, avoir leur Rolex à cinquante ans, s’imaginer sur des îles paradisiaques au bras de top-models, bref, ils voulaient qu’on leur mente. Aucune publicité n’était parue sur un autre modèle dans les dernières décennies. Une apparence de sincérité, souvent, mais une sincérité réelle, surement pas. Il ne manquerait plus que les consommateurs apprennent les vrais défauts du produit ! Le client insistait encore. Jeffrey le conduisit à la porte. Pas question de porter une campagne publicitaire vouée à l’échec, merci bien. Revenez quand vous aurez les idées plus claires, monsieur.

 

Quelques semaines plus tard, il fut convoqué en urgence par le conseil d’administration. Un de leurs concurrents directs venait de lancer une vidéo virale, vantant tout autant les mérites que les imperfections du produit. Face à l’adhésion en masse des consommateurs, un certain nombre de clients venaient d’annoncer leur intention de les quitter pour expérimenter ce nouveau style de marketting. Devant les actionnaires paniqués, Jeffrey, qui découvrait le problème, se redressa et adopta une posture confiante.

 

Mesdames, messieurs, pas de panique. Nos meilleurs créatifs sont déjà sur la brèche. Nous travaillons sur de nouveaux concepts en rapport avec cette thématique de sincérité qui devraient faire revenir vers nous les quelques clients impressionnés par cette idée. Vous n’avez donc rien à craindre. »

 

Quand il vit le visage rassuré de ses actionnaires, Jeffrey sourit intérieurement. Une preuve supplémentaire, si besoin était, que la duperie rapportait bien plus gros que la vérité. Dès la fin du meeting, il prit l’ascenseur vers le département créatif, pour ordonner à ses subordonnés de vendre de la sincérité. En mentant mieux encore que leur concurrent, si possible.

 

* Etude réalisée par un laboratoire indépendant sur un panel aléatoire d’individus sélectionnés parmi la population ayant déjà les dents blanches.
** Evidemment certains des édulcorants utilisés ont été considérés comme cancérigènes potentiels par la FDA, mais hey, ça ne vous fera pas grossir !
*** Et si vous êtes un looser avec un peu trop de rondeurs, on ne veut pas que vous achetiez nos vêtements estampillés A&F et on s’arrangera pour vous le faire sentir quand vous rentrerez dans nos magasins en proposant des tailles allant du XXXS au S. Oh zut, on n’a pas votre taille…

 

Date d’écriture: 2019

Complications

Une balle, c’est tout simple. Un point de départ. Une explosion dans la chambre qui la propulse à grande vitesse. Une forme allongée pour mieux fendre l’air. Et un impact final une fois à destination. Une solution toute simple au problème autrement plus compliqué de ma vie en lambeaux. J’appuyais sur la détente, le canon sur la tempe. Adieu, complications.

Le Beretta s’enraya. Dans la vie rien n’est jamais simple.

Date d’écriture: 2019

Illégitime

On prétend qu’il n’y a pas vraiment de mémoire avant la pleine maîtrise du langage. Impossible, donc, de se souvenir de tout ce qui se passe entre sa conception et son second anniversaire, au mieux. Mais pourquoi, nul ne le sait. Nul ne le sait, sauf Benjamin.

Benjamin n’est pas neurobiologiste ou psychologue. A vrai dire, la dernière fois que Benjamin a ouvert un livre de biologie, c’était en terminale, avant de poursuivre ses études d’informatique. Aujourd’hui, Benjamin travaille pour le service météorologique ; il est responsable du logiciel qui collecte toutes les mesures à l’échelle nationale, pluviométrie, pression, hygrométrie, températures, ensoleillement, débit des rivières, vitesse et direction du vent, et mille autres indicateurs de la météo d’aujourd’hui. Le volume des données qu’il reçoit est tout simplement énorme. Aussi la première chose qu’il fait, avant même de seulement en regarder le contenu, c’est de compresser toutes ces données pour qu’elles prennent moins de place.

Et quand Benjamin a besoin de se souvenir de quelque chose, il procède de la même manière. Il a besoin de penser à un arbre ? Il se le représente comme une boule verte au bout d’un bâton marron. En termes plus savants, il a réduit toute la complexité de la frondaison, ces milliers de feuilles aux subtiles nuances de verts et aux formes alambiquées, en une simple boule verte. Et le tronc, avec ses défauts dans l’écorce, ses délinéations irrégulières, sa texture rugueuse, est de même réduit à un simple bâton marron et lisse. Ce n’est ni plus ni moins qu’un algorithme de compression : l’arbre se réduit à deux concepts, un tronc et une frondaison, qui sont eux-mêmes simplifiés à l’extrême. Et la compression, c’est quelque chose que Benjamin maîtrise jusqu’au bout des doigts.

Alors pourquoi perd-on tout souvenir de notre petite enfance ? Très simple : nous n’avons encore aucune maîtrise des concepts, ce qui fait que nous sommes incapables de compresser les informations que notre esprit reçoit. La maîtrise des concepts viendra plus tard, avec le langage. En attendant, nous sommes incapables de stocker le flux d’informations qui nous parvient. C’est tout simplement trop. Benjamin le sait.

Il le sait, mais personne ne l’écoute, parce qu’il n’a apparemment rien à voir avec cette question. En fait, Benjamin ne pense même pas à suggérer son idée à la communauté scientifique, parce qu’il ne se sent pas légitime à le faire, parce que ses préoccupations quotidiennes sont bien trop éloignées de cette question de fond. Alors l’idée se perd, ne contribue pas à notre savoir collectif. Elle mourra avec Benjamin. Bien sûr, un jour peut-être, quelqu’un d’autre proposera cette même hypothèse, et sera suffisamment légitime pour être écouté. Mais combien de temps perdu, quand un d’entre nous avait déjà la réponse ?

La légitimité est une bénédiction et un fléau. Elle nous permet d’évacuer rapidement les idées farfelues, sans se polluer l’esprit à seulement les considérer. Mais parmi les idées farfelues, combien de vérités avons-nous jeté à la poubelle, sans même être conscients du trésor que nous abandonnions ainsi ?

Date d’écriture: 2019

Les âmes perdues

[visage souriant, voix empressée et accueillante] Ah, un nouveau groupe, bienvenue ! Alors je tiens à vous rassurer d’entrée de jeu, j’ai toujours été très consciencieux dans mon travail. Bien sûr, c’est papa qui m’a mis là. Mais allez pas vous imaginer que j’ai été pistonné, parce que c’est vraiment un boulot de merde. D’ailleurs papa, si tu me regardes de là-haut… [visage en colère, doigt d’honneur vers le ciel, puis le visage redevient brutalement souriant]

Aaaaaah. Et du coup… voilà. C’est moi le taulier ici. Oh, ayez pas l’air impressionné comme ça ! C’est pas tous les jours qu’on voit passer des gens avec votre CV. Voyons voir… [il prend une liasse de CVs] tiens, adultère ! C’est qui parmi vous qui a fait ça ? Allez, dénoncez-vous, on va pas y passer toute notre vie non plus. [grand rire mondain] Ah ah ah ! Pardon, c’était tellement indélicat de ma part, j’oubliais… [sa voix devient grave, démoniaque] vous êtes MORTS ! [nouveau rire mondain] Ah ah ah !

Bon, qu’est-ce qu’on a d’autre… bah ?! De ce que je vois, il y a une certaine Lucie qui aurait déclaré que [voix démoniaque] JE [voix enjouée, vaguement excitée] suis à l’origine de ses pensées… déviantes. Ah ah ah ! Mais c’est un mythe, Lucie ! Alors comme tout le monde, j’adooooooore la sodomie, mais jamais je t’ai soufflé ça. Déjà, c’est pas bien grave, et puis attends… t’imagine un peu ? Si JE devais personnellement inspirer tous les péchés à tous les hommes sur la Terre ? Le boulot que ça représenterait ? Les psychopathes ? La guerre ? Les gamins qui crèvent de faim et tout le monde s’en fout ? Ah non, c’est pas humain tout ça ! Moi, je bosse pas le week-end, je garde du temps pour me détendre, merci bien ! Non nooooon, toutes tes idées de merde, beeeeen… ça vient de toi.

[se replonge dans ses fiches, s’exclame comme si on venait de lui faire un cadeau] Ben ça alors ! On a un sataniste parmi nous, ça fait un bail que j’en avais pas eu tiens ! C’est qui ? Allez, soyez pas timides, de toutes façons vous allez cramer quand même hein. C’est toi ? [se penche vers lui et lui parle comme à un gamin, avec un ton bienveillant et le visage souriant] Alors comme ça, tu as fait des rites bizarres toute ta vie pour que je te fasse un signe et… ooooooh… apparemment je t’ai pas répondu. Toutes ces invocations, Satan, Lucifer, Belzébuth, et personne au bout du fil…  mais c’est parce que j’ai autre chose à faire que de répondre à des connards comme toi. Eeeeeet oui, j’en ai rien à foutre que tu sacrifies des chèvres au milieu d’un pentacle. Oh, tu t’imagines que ça va te donner un bon point en Enfer… c’est trop mignooooooon ! Et tu sais quoi, tu n’as pas complètement tort. C’est à cause de toi si j’ai dû mettre ma ligne sur liste rouge. T’en fais pas, [la voix devient plus grave, énervée] on va s’occuper de toi.

[il soupire, s’assoit et reprend d’un ton las] Bon allez, dégagez, mes diablotins attendent là dehors pour vous torturer. Moi, j’en ai d’autres à surveiller sur Terre, des bien pires que vous, même. [voix séductrice, langue qui passe sur ses lèvres] Tous ces gens qui croient encore pouvoir m’échapper, qui s’imaginent que leurs âmes leur appartiennent toujours… sauf que… [visage furieux, voix grave et rauque en un cri final] ELLES SONT A MOI !!!

Date d’écriture: 2019

21 grammes

Hier, j’ai perdu 21 grammes. Je ne les ai pas regrettés, ils ne me servaient pas souvent. J’ai eu à faire un choix, sauver des vies ou gagner de l’argent. J’ai décidé de commercialiser ce faux médicament.

Bon, on va pas en faire un drame. Ça ne change pas grand-chose, ceux que je tue sont déjà mourants. C’est pas comme s’ils s’attendaient à vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants. Et bien malin qui me poursuivra au tribunal – les morts font de mauvais plaignants.

Maintenant circulez messieurs-dames. Le premier décès n’arrivera que dans deux ou trois ans. En attendant, à moi la belle vie, la villa au bord de l’océan. Après ça, pas de soucis, le secret des affaires couvrira les détails les plus gênants.

Hier, j’ai perdu 21 grammes. Je ne les ai pas regrettés, ils ne me servaient pas souvent. Hier, j’ai vendu mon âme. Après quoi je me suis senti plus léger, plus vivant.

Date d’écriture: 2019

Enosiphrénie

Dans ma tête, on est plusieurs. Celui qui est curieux de tout. Celui qui aimerait bien choper cette brune. Celui qui veut juste qu’on le laisse tranquille. Mais les deux plus forts, c’est l’émotionnel et l’analytique.

L’émotionnel, c’est celui qui fait de moi un être humain de qualité, c’est grâce à lui que je me soucie vraiment des gens. Et c’est aussi celui qui juge, qui se fait manipuler, qui crée des embrouilles.

L’analytique, c’est celui qui soupèse les causes et les conséquences, qui évalue les vraisemblances, qui fait de moi quelqu’un d’intelligent. Et c’est aussi quelqu’un de froid, inhumain, qui est capable du pire sans broncher.

 

Alors moi, je suis quoi dans tout ça ? Quand je laisse les commandes à un d’entre eux, est-ce que je deviens lui ? Figurez-vous que j’ai découvert, il y a quelques années, quelque chose d’incroyable : ces deux-là se parlent, et aussi bizarre que ça puisse paraître, ils s’entendent comme larrons en foire.

Il y a comme une sorte d’entraide entre eux ; quand l’analytique reste trop longtemps aux commandes, il me rappelle que j’ai aussi des sentiments et que ça serait pas mal que je les regarde un peu ; quand c’est l’émotionnel qui dicte sa loi, il demande régulièrement son avis à l’analytique pour ne pas me causer des ennuis. Ce qui fait que je ne suis jamais entièrement l’un ou l’autre.

 

Dans ma tête, on est plusieurs. Et croyez-le ou non, c’est finalement devenu une force.

 

Date d’écriture: 2019

La faim

La créature était née sur les bords d’un petit étang, éclairée par la lumière des deux lunes du système local. L’œuf dont elle était sortie faisait, au plus, trois ou quatre centimètres de long, et elle n’avait guère qu’une bouche garnie de dents, et un système digestif primitif. Aussi sa première proie fut-elle attrapée en un claquement de mâchoires instinctif. La créature ressentit une satiété des plus plaisantes, pendant quelques heures à tout le moins. Puis elle ressentit la faim et retourna chasser.

Elle était douée pour cela et grandit bien vite. Dans le même temps, l’étang se dépeupla. Poussée par une faim toujours croissante, elle étendit son territoire de chasse à la plaine voisine, qui se dépeupla à son tour. Il devint vite évident que la créature ne pourrait, à elle seule, couvrir un territoire de chasse suffisant pour subvenir à ses besoins. Elle avait beau se démener en tous sens, la faim ne cessait de croître.

Lorsque la faim atteint son paroxysme, la créature se scinda instinctivement en deux entités plus petites. Ces entités étaient comme deux extensions d’elle-même ; elle pouvait ainsi se déplacer en plusieurs territoires de chasse à la fois, indépendamment de la distance qui séparait ses nouveaux appendices. Ainsi la créature poursuivit sa croissance effrénée, jusqu’à ce que toute autre forme de vie sur la planète ait été dévorée.

 

A son apogée, elle disposait de nombreux appendices spécialisés, terrestres, souterrains, aquatiques, aériens, tous agissant de concert selon son bon vouloir. Hélas, ce faisant, ses besoins en nourriture avaient cru de paire avec sa masse, et cette fois la subdivision de ses appendices ne résolvait aucunement le problème. Taraudée par la faim, la créature commençait à lentement dépérir quand elle remarqua un mouvement sur une des deux lunes. Y aurait-il de la nourriture là-bas ?

La créature spécialisa davantage ses appendices aériens, et en envoya quelques-uns en reconnaissance. De la vie avait effectivement colonisé cet espace, qui fut bien vite nettoyé. Alors la créature se tourna vers les étoiles et discerna, loin, très loin, davantage de mouvement. Elle spécialisa ses appendices aériens à l’extrême, jusqu’à ce qu’ils puissent atteindre l’espace profond, et leur fit entamer un long voyage vers de nouvelles planètes. Beaucoup ne résistèrent pas au voyage, bien entendu, mais il ne suffisait que de quelques appendices survivants pour amorcer une nouvelle croissance exponentielle sur d’autres systèmes. Et la créature avait ainsi poursuivi sa croissance, d’étoile en étoile, puis de galaxie en galaxie. Certaines formes de vie résistaient bec et ongles, d’autres tombaient plus facilement. Mais à terme, toutes furent assimilées par la créature.

 

Et la créature se trouva finalement seule. Toute autre vie avait disparu de l’espace, mais la faim était toujours là, impérieuse, imposant à la créature de se nourrir. Alors la créature se dévora elle-même, un appendice à la fois, et poursuivit le processus des millénaires durant. A terme, il ne resta plus qu’un dernier appendice, une simple bouche garnie de dents et pourvue d’un système digestif primitif, qui agonisait de faim sur une planète sans nom faute de pouvoir trouver une proie.

A sa mort, les étoiles restèrent silencieuses quelque temps. Mais la vie étant ce qu’elle est, il ne fallut que quelques centaines de millions d’années avant que de nouveaux êtres apparaissent spontanément. Ces êtres entreprirent de coloniser à nouveau l’univers, parfaitement inconscients du carnage qui s’était produit avant leur arrivée.

 

Date d’écriture: 2019