Ton odeur

En rentrant dans notre chambre vide, j’ai retrouvé un T-shirt à toi. Je me suis jetée dessus, j’ai enfoui ma tête dedans et j’ai inspiré à plein poumons, comme une camée en manque d’héroïne. Tu avais dû courir dedans, il sentait ta transpiration. A l’inhaler, j’ai eu des flashs de notre vie d’avant. La sueur qui perlait sur ton cou quand on faisait l’amour dans la chaleur torride de l’été. Ta présence rassurante et protectrice quand j’ai perdu mon père. Nos sourires complices sur la terrasse d’un café pendant nos vacances à Florence.

Plus je te respirais, plus je m’enfonçais dans nos souvenirs communs. Notre première rencontre, au restaurant universitaire de Montmuzard à Dijon, juste à côté de l’UFR de Lettres et Philosophie. Je t’avais bousculé par mégarde, renversant ton plateau en un tel vacarme que tous les étudiants autour nous avaient regardé. Miss pieds dans le plat, déjà ! C’était le surnom que tu m’avais donné. Il m’allait bien. Et toi, tu étais mon loup d’amour, parce que tu me regardais toujours comme si tu allais me dévorer.

Je m’enivrais un peu plus de toi avant de jeter ton T-shirt à l’autre bout de la chambre, comme un serpent venimeux. Je venais de penser à l’autre, Maëlle, celle qui déjà te draguait ouvertement devant moi. La garce ! Comment as-tu pu lui dire oui ? Comment peux-tu ne pas voir que nous sommes faits l’un pour l’autre ?!

Ils me parlent d’obsession, mais moi, je sais que c’est le destin qui nous a réunis. Tu es à moi, mon loup. A moi, à moi, rien qu’à moi !

Date d’écriture: 2019

Le mensonge

« On vous ment. Réfléchissez un peu par vous-mêmes ! »

Un très bon conseil. Sur la recommandation d’une amie, Shirley était donc allée voir des photos du soi-disant atterrissage sur la lune, ou plutôt alunissage comme on devrait tous l’appeler. Sa recherche Google l’avait amenée sur un site qui indiquait démasquer la supercherie. Et effectivement, il y avait des choses étranges. Des ombres là où elle ne s’attendait pas à en voir, comme si un troisième homme était sur place… mais Neil Armstrong et Buzz Aldrin étaient censés être les deux seuls occupants du module lunaire. Une lune étrangement illuminée, alors que le soleil était censé être la seule source lumineuse. Un drapeau qui flottait, incongruité absolue dans le vide spatial. Et toute une foule d’autres détails. La conclusion du site était sans appel : ces photos étaient fausses, une arnaque réalisée dans un studio de cinéma, un mensonge grossier que seule la crédulité des gens maintenait à flot. La seule alternative possible : personne n’avait jamais posé le pied sur la lune. Jamais. Maintenant vous savez, vous aussi, la vérité qu’on cherche à nous cacher.

Sous le choc, Shirley envoya un SMS à son amie : « C’est juste incroyable, comment ces pourris du gouvernement ont pu nous faire gober une chose pareille ! » Elle en était maintenant convaincue : les premiers pas de l’homme sur la lune, c’était une insulte à son intelligence. Un autre site, juste en dessous, expliquait comment ces phénomènes étranges sur les photos de la NASA étaient possibles. Shirley ferma son navigateur sans même le voir, écœurée qu’on lui ait menti si longtemps, sur un sujet si fondamental.

 

Le SMS qu’elle avait envoyé transita par l’antenne relai la plus proche. Puis le dispatch, communiquant avec une foule de satellites en orbite basse, établit par GPS la dernière position connue de sa destinataire et fit transiter le signal de point-relai en point-relai pour qu’il atteigne cette destination.

Le GPS… cette invention qui n’aurait pu apparaître sans les efforts déployés pour la conquête spatiale. Efforts dont le point culminant furent les premiers pas de Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur un sol extra-terrestre.

 

« On vous ment. Réfléchissez un peu par vous-mêmes ! »

Un très bon conseil. Qu’on devrait appliquer aussi vigoureusement aux versions alternatives qu’aux versions officielles.

 

Date d’écriture: 2019

Koudriavka

Elle avait été abandonnée peu après sa naissance. A peine sevrée, quatrième d’une portée de cinq, trop chétive pour suivre les autres, elle ne valait pas que sa mère gaspille pour elle les maigres ressources glanées dans les rues de Moscou, plus encore avec l’arrivée du froid. Alors elle s’était trouvée seule, sans but, sans amis, affaiblie et affamée, et s’était couchée dans un caniveau pour mourir.
Un rat, la croyant déjà passée de vie à trépas, s’était aventuré à portée de ses frêles mâchoires. D’un claquement de dents, elle en avait fait son repas, le premier depuis son abandon. Elle avait récupéré un peu d’énergie, tout juste assez pour se lever et faire le tour du quartier en tremblant. Et elle était ainsi tombée sur les poubelles d’un restaurant de seconde classe. Dans les poubelles l’attendaient davantage de nourriture, ainsi qu’une famille de puces déterminée à lui tenir compagnie. La jeune chienne avait survécu à l’hiver.
Elle grandit ainsi dans les rues de Moscou, intégrant parfois une meute de chiens errants, allant parfois de son propre côté. Un second hiver passa, plus clément que le précédent, puis un troisième au froid implacable. C’est au cours de ce troisième hiver que des hommes l’attrapèrent.

Bien sûr, elle connaissait les hommes. La plupart passaient devant elle sans un regard. De ceux qui lui prêtaient attention, quelques-uns lui lançaient parfois de la nourriture. Mais le plus souvent, quand un homme s’intéressait à elle, c’était pour la chasser de là où elle était, aussi se leva-t-elle aussi vite que possible pour fuir ces deux-là. Comme elle s’enfonçait dans la ruelle, elle réalisa que les hommes la suivaient. Elle se hâta… mais au fond de la ruelle, il y avait une barrière. C’était une impasse.
Elle se retourna. Les deux hommes avançaient méthodiquement, rendant la fuite impossible. Ils ne criaient pas en faisant de grands gestes comme pour la chasser, mais ils ne tenaient pas non plus de nourriture dans leurs mains. A la place, un des deux tenait un étrange bâton terminé par un nœud coulant. Ce genre d’homme là était une nouveauté pour elle. Quelque chose d’inquiétant. Elle retroussa les babines, espérant les dissuader d’avancer. L’un d’eux dit quelque chose à l’autre, qui rit en continuant d’approcher. Tentant le tout pour le tout, elle bondit pour passer entre eux. Quand elle crut avoir réussi, elle senti une terrible prise sur sa gorge. Le nœud coulant. Paniquée, elle se débattit, mais les hommes se saisirent d’elle et la mirent à l’arrière d’un fourgon, dans une cage. Le véhicule démarra.
Une foule d’odeurs et de bruits inconnus déferlaient sur elle, et elle s’allongea en tremblant, complètement paniquée. Quand le fourgon s’arrêta et qu’ils ouvrirent sa cage, elle tenta de nouveau de fuir. Peine perdue, leur technique était bien rôdée. Ils la mirent dans une autre cage. Il y avait d’autres chiens tout autour d’elle, certains aussi paniqués, d’autres plus sereins. On la nourrit, la promena, la baigna. Elle dit adieu à la famille de puces qu’elle hébergeait depuis près de trois ans. Progressivement, elle s’habitua aux humains qui l’entouraient. La plupart des soins prodigués lui faisaient du bien. Leurs voix étaient agréables. Ses soigneurs, en particulier, avaient pris l’habitude de l’appeler Koudriavka, et avec le temps elle reconnut ce nom comme le sien.

Peu à peu, d’autres soins lui furent prodigués, moins agréables. On plaça Koudriavka dans des cages de plus en plus petites, jusqu’à en devenir franchement exiguës. On la mettait aussi régulièrement dans une machine qui tournait à vive allure. Koudriavka se sentait bien plus lourde quand elle était dans la machine, et elle en sortait toute étourdie. On lui donnait une nourriture étrange, moins bonne que les croquettes auxquelles elle s’était habituée. Toutes sortes de gens venaient et prenaient des mesures sur elle, des prises de sang et elle ne savait quoi encore, dans cette salle de soin qui puait la peur d’autres chiens venus avant elle.
Et un jour, on mit Koudriavka dans une toute petite cabine qu’on referma avec des parois blanches. Koudriavka avait à peine la place de bouger. Elle entendait des sons de constructions autour d’elle, comme si les hommes fabriquaient quelque chose. Quoi ? Koudriavka ne voyait rien, elle aurait été bien en peine de le dire. Mais quelque chose se passait, ça c’était certain. Elle avait peur. Vint la nuit et le vacarme se calma. Répit de courte durée : le lendemain, tout reprit. Une nuit encore, et un nouveau jour se leva. Cela faisait maintenant trois jours que Koudriavka était dans cette cabine. Quelqu’un ouvrit un passage vers elle et lui prodigua quelques soins, humidifiant sa fourrure et plaçant des instruments de mesure sur son corps. Puis on referma la cabine et il y eut un grand silence.

Soudain, un son assourdissant déchira les tympans de Koudriavka. Jamais, de sa vie, elle n’avait entendu bruit pareil, sourd, intense, puissant. Dans le même temps, la cabine se mit à trembler violemment et Koudriavka se sentit écrasée au sol, comme elle l’avait été par le passé dans la machine tournante. Elle essaya d’aboyer. Si elle y parvint, le son n’arriva pas jusqu’à ses oreilles, étouffé par le tonnerre ambiant. Son cœur battait à exploser sa poitrine. Elle haletait, terrorisée. Combien de temps cette torture dura, Koudriavka n’aurait su le dire.
Quand le tremblement finit par se calmer, et le bruit également, Koudriavka se sentit… étrange. Au cœur du cataclysme, elle s’était sentie écrasée. Maintenant, elle se sentait bizarrement légère, comme si ses pattes ne supportaient plus aucun poids. Ce n’était tout simplement pas normal, et le stress de Koudriavka s’accrut. Il y eut un léger choc. Koudriavka jappa. Ses oreilles marchaient de nouveau.
Et puis il commença à faire chaud. Très chaud. Anormalement chaud. Koudriavka avait connu le gel moscovite, mais était mal préparée à une telle chaleur. Elle se mit à haleter. Au bout de quelques heures, elle s’affala contre la cloison, prise d’une étrange torpeur. Le sommeil lui apportait un calme bienvenu. Elle ferma les yeux et ne se réveilla jamais plus.

Après cinq heures de vol du Spoutnik II, les ingénieurs russes constatèrent avec émotion la perte prématurée des signes vitaux de la chienne. L’analyse post-mortem montrerait que le système d’isolation thermique de la cabine s’était partiellement déchiré lors de la séparation avec le lanceur. En attendant, la mission était une réussite : ils avaient envoyé un être vivant en orbite bien avant les américains, et le service de propagande diffusa largement l’information. Comme le nom de l’animal, Koudriavka, était difficile à prononcer dans d’autres langues, les services de propagande rebaptisèrent la chienne Laïka, « bâtard » en russe. Pas par mépris, mais en référence aux origines mêlées de la chienne.
Les services de propagande s’attendaient naturellement à un accueil triomphal. Mais l’opinion internationale s’émut plutôt du sort de l’animal. Une tempête médiatique s’abattit bien vite sur l’URSS, le public s’indignant qu’ils aient pu laisser mourir Laïka dans l’espace.
Les différents gouvernements, eux, s’émurent bien plus du poids total qui avait été envoyé en orbite : 500 kilogrammes, le poids approximatif d’une ogive nucléaire.

Et la course à l’espace reprit de plus belle.

Date d’écriture: 2019
Hommage au destin extraordinaire de ce chien errant, mort pour la conquête spatiale.

Aveugles

Ma femme, Marta Kuszeck, a été reconnue comme une génie dès son plus jeune âge. L’apothéose de sa vie, naturellement, fut de devenir le premier et seul être humain à avoir jamais compris la nature profonde de l’univers qui nous entoure. L’apothéose de sa vie, oui, mais ce que le grand public sait moins, c’est que ce fut également sa plus grande frustration.
Elle m’en a souvent parlé, et moi qui n’ai qu’un bagage scientifique limité, je le résumerai ainsi : la nature de l’univers est tout simplement incommunicable. Les mots, les concepts qui permettraient d’aborder le sujet n’existent pas dans notre langage. Comment expliquer à un aveugle de naissance à quoi ressemble la couleur bleue ? Impossible, il n’a tout simplement pas la capacité d’appréhender ce concept, il lui est bien trop étranger. Tout au plus pourra-t-on lui expliquer que c’est physiquement mesurable à une certaine longueur d’onde, que c’est la couleur du ciel et de la mer, etc.
Eh bien, il en allait de même pour sa compréhension intime des lois de l’univers : selon sa propre métaphore, elle était la seule à y voir clair. Alors elle nous a décrit de son mieux les phénomènes physiques qui résultent de ces lois, à défaut de pouvoir nous expliquer pourquoi ces lois marchent ainsi. Et la science a fait, sous sa férule, un bon incroyable… vitesse supraluminique, téléportation, communication neurale, tout ça, nous le lui devons. Hélas, jamais nous n’avons pu aller plus loin que la surface des choses car, quels que soient nos progrès, nous restons tout aussi fondamentalement incapables de comprendre le pourquoi.
Et aujourd’hui, ma Marta, l’amour de ma vie, est morte. J’ai toujours refusé de discuter avec elle des grands principes métaphysiques, aussi j’ignore où elle est maintenant, bien que je sois sûr qu’elle l’ait également compris de son vivant. Mais une part de moi espère qu’un jour, je la rejoindrai, où qu’elle soit, et qu’elle pourra enfin m’expliquer cette fulgurante intuition qu’elle a porté toute sa vie comme un fardeau. En attendant, nous voilà tous aveugles.
Date d’écriture: 2019

Le vagabond

Le vagabond mangeait avidement la nourriture qu’ils avaient accepté de partager avec lui. L’homme était dépenaillé et plus tout jeune, mais semblait être encore physiquement en bonne forme. Par contre, quelque chose clochait dans ses réactions, comme si quelque chose s’était jadis brisé en lui. C’est peut-être ce qui avait poussé Mary et Stéphane à l’accueillir sous leur toit pour la nuit.

– Vot’ seigneur et la bonne dame sont trop gentils d’accueillir un gueux comme moi sous leur toit ! J’ai marché sur de trop nombreuses lieues sans rencontrer de gens aussi bons que vous, aussi vrai que je vous parle ! »

Mary était curieuse de savoir d’où venait le vagabond. Elle avait toujours voulu quitter la ferme pour voir le vaste monde, mais la vie les en avait empêchés jusque-là, et les perspectives d’embellies n’étaient pas glorieuses.

– D’où que c’est que je viens ? Bah, je pense pas que votre grâce en ait entendu parler. J’ai servi sous la guerre de Vendelieu, en Argésie. Et j’vous recommande pas d’y mettre les pieds, ça non, déjà parce que c’est foutrement loin, pis surtout parce que là-bas vit un démon, un vrai ! »

Devant l’air dubitatif et compatissant de ses hôtes, le vagabond se sentit obligé de développer.

– J’vous le jure sur tout ce qui m’est cher ! Je l’ai rencontré en chair et en os, plus diabolique qu’le seigneur et sa dame peuvent le croire. C’était il y a dix, douze ans peut-être. J’me battais sous la bannière du noble comte de Bery, un sacré soldat que j’étais ! Pis il a fallu que l’marquis de Sienne, la peste l’emporte, aille lui chercher des noises ! Alors le comte, ni une ni deux, il vient nous voir et nous dit : mes gars, on va lui montrer qu’y faut pas nous souffler dans les naseaux. On va lui casser son château au p’tit marquis, vrai de vrai, même qu’après il lui restera plus que ses yeux pour pleurer au marquis ! Alors là, on attaque le château, sauf qu’le marquis, plutôt que de venir se battre comme un homme, v’là qu’il se terre derrière ses murailles comme un lapin ! »

Le vagabond but une gorgée, perdu dans ses souvenirs, avant de reprendre.

– Ben le comte, ce grand homme, il nous a dit : pas grave, s’il veut pas venir à nous c’est nous qui viendrons à lui. Alors on a chargé son château, sauf qu’ils étaient mieux préparés qu’on croyait et qu’ils nous ont repoussé. Mais putain, le lendemain on a remis ça, ouais ! La rage au ventre qu’on avait, après ce marquis qui se cachait comme un lâche. Et comme mes potes et moi on se battait bien, le comte il nous a filé des armes brillantes, des casques et tout, et il nous a nommé garde d’élite ou un truc comme ça. Même qu’il en avait besoin, parce que tous les autres gars de sa garde d’élite ils étaient tous morts dans l’assaut de la veille. Et là, le comte vient nous voir et il nous fait un discours… »

Nouvelle pause. Mary et Stéphane étaient, bien malgré eux, pendus aux lèvres du vagabond, impatients de connaitre la suite de son improbable histoire.

– Et donc là le comte il nous dit, les gars, ce salaud de marquis il a fait un pacte avec le diable, y’a que ça qui peut expliquer qu’son château il est pas encore tombé. Mais je vais vous dire, nous on est plus braves et plus malins qu’lui. Alors demain, quand on chargera le côté est du château, vous autres les gars vous escaladerez la muraille ouest, ni vu ni connu, pis vous irez jusqu’au donjon pour lui faire sa fête au marquis et à sa famille. Oui-da, qu’on a tous dit, et aussi sûr qu’je m’appelle Ledwellyn, on grimpait comme des araignées le lendemain. Tous ils s’étaient mis sur la muraille est pour repousser l’assaut, alors les gars et moi on est passé sans qu’ils nous repèrent. Enfin, mis à part une paysanne qui a pas eu de chance, mais Ludvig l’a embroché et on a continué notre chemin. Et c’est là, en allant chercher le marquis, qu’on a croisé ce démon… »

Le vagabond baissa la voix, comme si des forces inconnues dehors pouvaient les écouter, et la nuit parut soudain plus noire, plus hostile. Une chouette hulula à cet instant précis, et Stéphane sursauta.

– Un démon, ouais, sauf qu’on l’a pas su tout de suite, même que ça a causé la mort de toute ma troupe. Mais quand on l’a croisé, il avait pris l’apparence du mioche de ce vil marquis, alors nous on l’a pris en chasse. Il a couru et nous on croyait qu’il fuyait, mais en vrai il nous emmenait exactement là où il avait décidé qu’on mourrait, ouais… quand il en a eu marre, il s’est retourné, face à nous, comme si on lui faisait pas peur, même que ça m’a fait bizarre sur le moment. Comment un môme armé d’un p’tit couteau, il peut pas avoir peur face à une vingtaine d’hommes tout bien armés des bonnes épées de monsieur le comte ? Mais non, on était trop confiants, on s’est avancés tranquille vers lui. Et voilà que d’un seul coup je le vois sauter sur Gerald à une vitesse surnaturelle, et l’instant d’après Gerald il est au sol la gorge tranchée, et ce démon il recule tranquille, le sang de Gerald plein les mains, bordel ! »

Une expression de souffrance passa sur le visage du vagabond, et sa voix se brisa un peu.

– Là Toras il s’est penché pour voir s’il pouvait pas aider le pauvre Gerald, qui agonisait au sol, et voilà que le gamin lance son p’tit couteau avec une précision impossible, et qu’il passe juste entre les fentes du casque de Toras, et qu’il tombe lui aussi au sol raide mort. Un couteau tout juste bon à couper les pommes, et c’est avec ça qu’il a tué net deux soldats de métier ! Là, j’ai commencé à avoir bien peur, surtout quand le gamin a pris une torche au mur et que j’ai vu qu’il avait aussi en main l’épée de Gerald. »

Le vagabond tourna la tête comme pour cracher, puis se souvint où il était et s’interrompit.

– Mais Ludvig lui il avait pas peur, alors il s’est avancé. Un vrai brave, ouais, mais il faisait pas le poids face au diable. Le fils de marquis, il lui a balancé la torche au visage, et Ludvig a pris feu d’un coup, comme par magie. Il s’est roulé par terre et il a fini par éteindre les flammes, sauf que du coup on n’y voyait plus rien dans le noir. Et là, j’entends des cris et je comprends que le démon, lui il y voit dans le noir avec ses yeux de l’Enfer, pis qu’il est en train d’embrocher mes copains l’un après l’autre ! Même qu’à un moment son épée m’a tailladé le bras à moi aussi, maudit soit-il ! »

Le vagabond remonta sa manche, révélant une ancienne blessure qui avait mal cicatrisé.

– Alors je me suis jeté au sol pis j’ai prié pour pas mourir là dans le noir. Et j’ai dû prier assez fort, parce que quand la lumière est revenue j’étais encore vivant, et Stanislas aussi. Alors je me suis relevé et j’ai couru comme un dératé. Stanislas, lui, il est resté. J’ai entendu ses cris horribles quand le diable l’a déchiqueté, et j’ai couru deux fois plus vite encore. Je suis passé devant les défenseurs, puis les nôtres qui attaquaient, je suis passé devant le camp, je me suis pas arrêté. Depuis, j’ai pas cessé de m’éloigner de l’endroit où il vit, ce monstre. Parce que je l’ai regardé dans les yeux et que j’ai survécu. Et je me dis, ça, ça doit le mettre en rogne. Alors au cas où il voudrait en finir, moi je fuis, loin, loin de lui. Même que c’est pour ça que je retournerai jamais vers l’ouest. Parce que je veux pas finir comme Stanislas, non, ça je veux pas. »

Le vagabond se tut et ne parla plus guère ce soir-là. Quand il fut allé se coucher dans l’étable et que le couple fut au lit, Mary se tourna vers Stéphane.

– Eh… tu y crois toi, à son histoire ? »
– Un gamin qui tue à lui tout seul toute une escouade de soldats ? Pourquoi pas des dragons et des licornes ? Non, c’est juste un bon conteur, un peu fêlé sur les bords, voilà tout ! »

Mais quand tous deux s’endormirent, ils rêvèrent de démons démembreurs au visage d’enfant, et ils se réjouirent secrètement à leur réveil d’habiter bien loin de tels monstres.

La légende

Le seigneur Corvin de Sienne connut son premier combat à l’âge de onze ans. Son père, le marquis Lansignan de Sienne, était entré en conflit avec le comte Martial de Bery pour la possession des terres de Vendelieu, un conflit dont la famille de Sienne sortirait victorieuse trois ans plus tard. Mais en l’an de grâce 1256, une force de plusieurs centaines d’hommes du comte de Bery assiégeait le château de Sienne, et un détachement de vétérans avait réussi à pénétrer dans l’enceinte du fort à la faveur d’un assaut, avec pour ordre d’éliminer le marquis et sa famille. Ce détachement se composait de vingt hommes d’armes, dûment entraînés au combat, qui parcouraient les couloirs du château telle une meute de loups assoiffés de sang.

Il advint que le jeune Corvin de Sienne, qui se hâtait dans ces mêmes couloirs pour assister au combat, croisa leur chemin en ce jour funeste. N’écoutant que son courage, le jeune seigneur dégaina la dague que lui avait offert son père le marquis, prêt à promptement défendre l’honneur familial. Les marauds ennemis se gaussèrent à cette vue, mais ils ravalèrent bien vite leurs rires quand le seigneur Corvin en fit usage. Lui qui, de sa vie, n’avait encore jamais combattu, était animé d’une ferveur et d’une fureur qui ne pouvaient être que d’inspiration divine. Sa dague, maniée avec une dextérité telle que nul bouclier ne saurait l’arrêter, virevoltait à la vitesse de l’éclair d’une gorge à l’autre, taillant des coupes sombres dans le groupe de ses adversaires. Bien vite, quatre ennemis baignaient dans leur sang et les autres, couards qu’ils étaient, hésitaient à fuir à toutes jambes.

Mais Corvin de Sienne ne l’entendait pas ainsi. Il se saisit d’une torche qui ornait les murs de son château ancestral et, d’un pas vif et assuré, tourna autour des survivants, créant un anneau de feu qui leur coupait toute retraite. Son œuvre achevée, il jeta avec désinvolture sa torche parmi ses ennemis, en brûlant grièvement trois de plus. Les autres, enfermés dans le cercle de flammes avec ce terrible seigneur, agitèrent leurs épées en tous sens en proie à la panique. Quand ils surmontèrent leur terreur, trois de plus gisaient au sol, privant le seigneur Corvin d’un combat bienvenu.

Le seigneur Corvin, désireux de s’essayer à une nouvelle arme, saisit l’épée et le bouclier qu’un des félons avait laissé tomber au sol et, de grands moulinets, décima les forces restantes comme on moissonne un champ de blé. Tous tombèrent sous ses coups, sauf deux soldats qui, sournoisement, se mirent au sol, se faisant passer pour morts.

Des deux, le premier prit la fuite à la première occasion, préférant affronter les flammes plutôt que le courroux de son ennemi. Le seigneur Corvin, dans sa grande magnanimité, choisit de lui laisser la vie sauve, les hurlements de terreur de son adversaire lui assurant que jamais ce dernier ne reviendrait lui chercher querelle. Mais le second soldat, profitant que l’attention du seigneur Corvin était déjà prise ailleurs, porta un terrible coup au bras armé de son noble adversaire. De douleur, le seigneur Corvin lâcha l’épée qu’il avait prise à l’ennemi. Le traître soldat leva à nouveau sa lame, prompt à porter le coup fatal, mais le seigneur Corvin, plus rapide encore, éleva son bouclier. Or, plutôt que de parer comme un homme moindre l’eut fait, il se servit du rempart comme d’une puissante arme contondante et porta d’énormes coups de boutoir au casque du couard qui croyait l’abattre par surprise, jusqu’à ce que toute trace de vie eut quitté son regard.

Et voilà comment le seigneur Corvin de Sienne, pas encore sorti de l’enfance, imprima sa première marque en notre royaume dont il devait, par la suite, façonner la destinée. Ces mémoires s’attacheront à rendre compte des exploits qui ont suivi avec la même exactitude, la même rigueur, que celle avec laquelle nous avons rendu compte du premier combat de ce grand homme.

 

L’enfant leva ses yeux émerveillés du lourd manuscrit.

Père, c’est vrai que grand-père Corvin a tué tous ces gens à onze ans ? »

 

Et la légende s’enracina un peu plus dans l’imaginaire collectif.

 

Date d’écriture: 2019

Les mémoires

Messire… pour entamer vos mémoires, j’aimerais entendre le récit de votre premier combat. J’ai cru comprendre que vous, à l’époque un enfant sans expérience des armes, étiez venu à bout d’une vingtaine de soldats vétérans du comte de Bery sans aucune aide… c’est bien cela ? »

Pas une vingtaine. Sept. Après cinq décennies, Corvin de Sienne se souvenait encore de chaque visage.

Leur expression confiante et détendue au début. Maintenant qu’ils avaient réussi à coincer le gamin du marquis de Sienne dans un couloir sans issue, le tuer serait un jeu d’enfant. Corvin se souvenait de sa propre terreur à l’idée de sa mort imminente. De leurs rires quand il avait dégainé son minuscule poignard. Leur expression choquée quand il avait pris le premier par surprise et lui avait planté sa lame dans le cou. L’odeur métallique du sang qui avait jailli à gros bouillons de la plaie. Le vacarme quand le soldat tout de mailles vêtu s’était affalé au sol. Le poids de l’épée dont il s’était saisi, la texture poisseuse de la garde maculée du sang de son précédent propriétaire. Gerald. C’est ce qu’avait crié un des six autres soldats, une alerte trop tardive, la dague avait déjà profondément pénétré dans la jugulaire. Et maintenant, Gerald agonisait sur le sol.

Les six autres soldats s’étaient redéployés en silence, le visage déformé par la haine. Corvin, certain de devoir mourir les armes à la main, reculait pas à pas. L’épée, trop lourde, tremblait dans son petit poing. De l’autre, il tenait toujours sa dague vermeille. Quand Gerald avait poussé son dernier râle, le soldat le plus proche s’était penché pour lui fermer les yeux… et instinctivement, Corvin avait profité de sa distraction pour rabattre le bras et lancer sa dague. La lame avait, avec une précision diabolique, traversé le ventail de son casque et atteint l’œil gauche du soldat. Mort sur le coup. Corvin ne devait jamais connaitre son nom, mais il se souvenait toujours avec écœurement de l’angle grotesque entre la tête et le torse du cadavre tombé au sol.

Les cinq autres soldats avaient marqué une nette hésitation. Leurs visages alternaient désormais entre peur et incrédulité. Ce gamin qui faisait la moitié de leur taille, et qui venait sous leurs yeux d’abattre deux des leurs dans un combat où il avait un net désavantage, leur apparaissait tout d’un coup plus effrayant.

Il y avait une torche derrière Corvin, qui s’en était emparé et l’avait braquée sur ses assaillants en continuant à reculer. Un pas. Un autre. Et puis soudain, Corvin avait heurté quelque chose. Le mur. Il n’y avait plus de repli possible. Un des vétérans, un grand blond à la barbe bien fournie, avait repris confiance en le voyant ainsi fait comme un rat. Il s’était avancé, lame en avant, pour embrocher Corvin. Mais Corvin était encore petit et agile ; il s’était écarté du passage de la lame et avait jeté la torche au visage de son ennemi. Le blond avait hurlé à plein poumons et s’était roulé au sol pour éteindre sa barbe en feu. Ce faisant, il avait également éteint la torche et heurté les autres.

Dans l’obscurité nouvelle, Corvin avait hurlé de peur, ce que les soldats avaient pris pour le cri de guerre précédant une charge. Il s’en était alors suivi la plus grande confusion ; les soldats dans leur terreur avaient donné de grands coups d’épée au hasard. Le temps que les yeux de Corvin s’adaptent au manque de luminosité ambiante, il ne restait que deux soldats qui s’étaient reculés. Parmi les victimes, un des vétérans était au sol, grièvement blessé, le blond semblait au moins inconscient, et un troisième avait été éventré. L’odeur de tripes et d’excréments était tout bonnement insoutenable.

Corvin en avait la nausée, mais la survie primait maintenant sur toute autre considération. Il avait ramassé de la main gauche une rondache qui traînait au sol, et avait tant bien que mal brandi son épée de la main droite, les muscles bandés pour supporter son poids. Un des deux soldats restants, le voyant ainsi équipé et l’épée dardée vers lui, s’enfuit en courant. Ce devait être le seul survivant de l’escarmouche. Corvin ne l’avait jamais revu. Avait-il survécu à la suite du conflit entre son père et le comte de Bery ? S’était-il enfui loin de ces contrées, à jamais traumatisé par cet enfant qui venait de décimer toute son escouade ? Dur à dire.

En attendant, le dernier homme d’armes tremblait de tous ses membres et marmonnait des prières à tous les Saints. Il s’était mit en garde quand Corvin s’était avancé, et avait porté un coup d’épée sur la droite de Corvin, de son côté non protégé par la rondache. Sans doute s’était-il attendu à ce que Corvin pare avec l’épée, comme un homme normal l’aurait fait – mais l’épée était trop lourde pour l’enfant, qui, plutôt que de déplacer la lame, s’était décalé pour de réfugier derrière elle. Le coup avait arraché l’arme des frêles mains de Corvin. Et le soldat, déséquilibré par ce mouvement inattendu, avait glissé sur une flaque de sang et s’était étalé de tout son long. L’instant d’après, Corvin était sur lui. Il avait saisi sa rondache à deux mains et s’en était servi pour frapper la tête du soldat, encore, et encore, et encore, et encore, et encore. Il se souvenait de l’expression de terreur de l’homme au moment de porter son premier coup, son visage déformé par un cri inarticulé. Puis de l’absence de visage comme il continuait de frapper sans fin ce qui jadis avait été une tête humaine. Le craquement écœurant des os, la peur de mourir dans le noir, ici, dans ce couloir oublié, la certitude absolue que s’il arrêtait de frapper l’autre se relèverait et le tuerait. Il entendait un hurlement continu qu’il avait fini par identifier comme le sien, un cri animal issu du plus profond de ses tripes, d’un endroit de son être dont il ignorait seulement l’existence.

Des hommes de son père avaient fini par le retrouver là, frappant encore. Le carnage avait suscité parmi les troupes le respect, ce même respect que tous témoignaient aujourd’hui encore à Corvin. Et à chaque fois que Corvin avait dû tuer de nouveau, il revoyait sur ses ennemis le visage, ou plutôt l’absence de visage du dernier homme. A chaque bataille, il replongeait dans les ténèbres, la peur, la sauvagerie. Il n’y avait eu nulle gloire en ce combat primitif. Rien qui ne puisse être mis en valeur dans ses mémoires.

Corvin soupira. La rédaction serait longue.

Date d’écriture: 2019