Lolema djola feke

Il était une fois un riche businessman en agroéconomie. Ce businessman était d’excellente humeur : il venait d’acquérir les droits exclusifs d’une céréale si prolifique qu’elle poussait deux fois plus vite que les céréales ordinaires.

Il retourna dans ses champs en Afrique, et la distribua aux pauvres paysans qui travaillaient pour lui. Avec générosité, il leur dit que comme cette céréale poussait deux fois mieux, ils pourraient en garder pour eux deux fois plus que les années précédentes.

Puis il retourna vite à ses bureaux à New York, pour ne pas perdre une seconde de vue les cours du marché.

Il revint à la moisson, pour superviser les récoltes. Les céréales avaient bien tenu leurs promesses : la récolte était inespérée, et des files de camions s’engagèrent bientôt sur les routes pour convoyer la nourriture.

Les paysans remplirent leurs greniers de leur part, tout heureux de cette manne providentielle.

Et le businessman retourna à New York, prêt à manger tout cru ses concurrents sur le marché agroalimentaire.

Ainsi s’écoula la première année.

L’an suivant, le businessman revint superviser la récolte. Mais à son arrivée, il eut un choc : tous ses champs étaient en jachère! Rien n’avait été planté!

Il se rendit au village où se réunissaient les paysans, dans une colère noire, et leur demanda pourquoi ils n’avaient rien fait poussé cette année. Tous le regardèrent comme s’il était stupide.

– A quoi bon planter? », lui répondit le chef du village. « Nos greniers sont encore pleins des récoltes de l’an passé, et nos enfants mangent à leur faim. Pourquoi en ferions nous davantage? »

Et le businessman rentra chez lui, dépité. La logique des paysans n’était pas la sienne.

 

Date d’écriture: 2006
Exercice de ré-écriture à partir d’une comptine africaine.

Voyage dans le temps

Alors c’est comme ça que les premiers voyageurs temporels ont dû se sentir. Un saut en avant de quelques décennies, sans retour possible. Le voyage dans le temps n’a jamais marché que vers l’avant. En sortant du bond, ils ont dû retrouver les lieux plus ou moins identiques. Oh, bien entendu, quelques détails ont tout de même changé – la place centrale a été rénovée, des magasins ont fermé, des voies sont devenues piétonnes… mais rien de dramatique, rien qui ne rende la ville méconnaissable.

Et puis ils ont marché dans les rues et le sentiment de familiarité s’est évanoui. Tous ceux qu’ils connaissaient ont maintenant disparu, une nouvelle génération a recouvert l’espace urbain. Les amis avec qui ils buvaient des verres, les commerçants avec qui ils plaisantaient, même les connaissances lourdingues qu’ils cherchaient à éviter… tous partis.

Alors ils se sont sentis étrangers en leur propre demeure. Peut-être même ont-ils voulu revenir. Trop tard. Le temps ne s’écoule que dans un sens et rien n’inverse son flux. Seuls restent les souvenirs d’instants consommés, heureux ou tristes, puissants, rassurants. Leur dernier port d’attache.

Je n’ai jamais sauté à travers le temps, mais je connais fort bien ce sentiment. Je le ressens à chaque fois que je retourne dans la ville où j’ai grandi.

Date d’écriture: 2018

Chimique

– Qu’est-ce qu’il y a dans cette bouteille… voyons… acide 3-carb… carbo… putain, il est dur celui-là… acide 3-carboxy-3-hydroxypentanedioïque, pfiouh ! Acide L-ascorbique… polyphénols… et tout ça en solution dans du monoxyde de dihydrogène, eh ben ! C’est du lourd ! »
– Tu connais le dicton : si tu n’arrive pas à le prononcer, ne l’avale pas ! »
– Oh, ça va aller… tiens, je la mets dans le caddie. »
– Sérieux ? Tu vas vraiment boire tous ces foutus produits chimiques ?! Tu es prêt à payer tous ces pourris de la grande distribution pour t’empoisonner ? »
– Bah tu sais, c’est juste la composition du jus de citron dilué dans un peu d’eau, hein ! »

Date d’écriture: 2018
Tout ce qui nous entoure est chimique, tout ce qui est chimique ne nous tue pas.
Mais dans la jungle des composés, c’est parfois difficile de faire le bon choix.

La forêt

Il était une fois une petite graine abandonnée près d’un ruisseau, au beau milieu d’une immense plaine. Elle n’aurait su dire combien de lieues elle avait parcouru, ballottée au fil des flots, mais par le concours des courants elle se retrouvait désormais seule sur la terre ferme. Le soleil, à son zénith, dardait maintenant sur elle ses rayons de feu.

« Je suis bien trop exposée. », se dit-elle. « Si je veux jamais germer, il est temps de me protéger de sa brûlure. »

Et il lui vint l’idée de s’enfoncer dans le sol, où la terre fertile l’entourerait de ses bras protecteurs. Là, elle se reposa quelque temps, bien à l’abri. Quelques jours plus tard, de lourds nuages s’amoncelèrent au-dessus d’elle et il se mit à pleuvoir. L’eau bienvenue rafraîchit la graine, qui développa une minuscule tige ornée de deux feuilles plus petites encore, et un embryon de racine pour mieux étancher sa soif. Et ainsi, au fil des saisons, la petite plante s’abreuva des bienfaits du ciel et crût, crût et crût encore, ses racines s’étendant toujours plus profond, sa frondaison s’élevant jusqu’au ciel. Jusqu’au jour où elle n’était plus du tout une petite plante – elle était devenue un arbuste, et continua à croître ainsi, encore et encore, pour devenir enfin un immense arbre pleinement développé. Et l’arbre se tenait là, un pilier solitaire dans la plaine désolée.

« Eh bien, me voici maintenant grand et fort. », se dit l’arbre. « Mais je suis toujours aussi seul. Comment pourrais-je y remédier ? »

Et sur cette pensée, un bourgeon apparut sur chacune de ses branches. Les bourgeons mirent peu de temps à éclore, et il en sortit de magnifiques petites fleurs blanches. Et bientôt, des nuées d’abeilles visitèrent l’arbre, lui apportant des nouvelles de ses frères restés bien loin en amont. Trop loin, malheureusement, pour que l’arbre ne les voie jamais. Cependant, les abeilles apportaient du pollen en plus de ces nouvelles, et les fleurs furent vite fertilisées. Elles se transformèrent ainsi en fruits fort juteux, qui tombèrent au sol quand ils eurent atteint leur maturité. Si ces fruits firent pour la plupart le bonheur des animaux alentours, quelques-uns demeurèrent intouchés et, après quelques jours, révélèrent des graines cachées en leur sein.

Qu’advint-il de ces graines ? Eh bien, vous connaissez l’histoire maintenant, n’est-ce pas ? Elles s’enfouirent sous le sol, germèrent, donnèrent une tige et des racines qui crûrent, devinrent des arbustes, puis des arbres, eurent des bourgeons qui devinrent des fleurs, puis des fruits, puis des graines qui donnèrent ainsi de nouveaux arbres. Et au fil des années, la première graine devenue arbre se trouva entourée d’une dense et immense forêt – entourée de sa famille, de ses enfants. Elle resta ainsi, le plus grand arbre de la forêt, dominant tous les siens, jusqu’à ce que son grand âge n’aie raison d’elle. Mais c’est là une autre histoire…

Date d’écriture: 2018

Trust… check!

Je suis quelqu’un de confiant. Tel que je vois les choses, on a deux grands choix. Accepter ce que nous disent les autres comme la vérité, tant qu’on n’a pas de raison d’en douter. Ou alors douter de tout ce qu’on nous dit tant qu’on n’a pas établi que c’était vrai. Mais c’est là le problème : comment établir que quelque chose est vrai ?

Il me dit qu’il ne m’a jamais trompée. Est-ce que c’est vrai ? Je ne sais pas. Je n’étais pas derrière lui à chaque seconde, à vérifier qu’il me restait fidèle. J’ai des amies qui font ça. Vérifier son téléphone portable en cachette à chaque occasion. Croiser son alibi pour la soirée avec d’autres amis communs. Ça les ronge un peu plus chaque jour. Souvent, elles finissent par le perdre ainsi. Je l’ai vu, encore et encore.

Alors est-ce qu’il m’a trompée, ou est-ce qu’il a juste discuté avec cette autre fille quand il est allé boire un verre chez elle ? Je ne sais pas. C’est à moi, et à moi seule, de décider si je lui fais toujours confiance ou non. N’est-ce pas merveilleux ? Je décide de ce que je crois. Je forge ma propre vérité.

Je sais bien que ça n’arrivera jamais, mais parfois, j’aimerais tout de même savoir ce qui s’est réellement passé entre eux.

Date d’écriture: 2017

Le psaume

Dans le musée galactique, le droïde examinait le disque de stockage à antimatière. Le support était lui-même intéressant – une technologie primitive datant des époques barbares où l’humanité existait encore, des milliards de cycles avant sa propre conception. Mais son contenu l’était plus encore. D’après ce que les moteurs logiques du droïde analysaient, il s’agissait d’un texte religieux datant des premières ères où l’humanité s’était finalement affranchie de la mort par vieillesse. Les hommes s’étaient alors préoccupés de perspectives plus lointaines, telles que la fin de l’univers. En ce temps, la croyance dominante était que l’entropie de l’univers ne pouvait qu’augmenter. Néanmoins, un groupuscule d’extrémistes religieux avait maladroitement saisi la nature cyclique de l’univers, et avait envoyé dans chaque galaxie de nombreuses copies de ce disque. Fort peu de ces copies avaient survécu à travers les cycles, et le droïde était honoré d’avoir été choisi pour cette analyse détaillée. Il lut le disque.

 

Vénère-moi comme un Dieu et quand le froid du néant aura englobé tout ce qui est, quand toute matière se sera délitée en particules infimes, quand l’infini sera enfin atteint, alors je m’éveillerai de nouveau. Vénère-moi comme un Dieu pour qu’à la manière d’un berger, je les rappelle à moi, atome après atome, molécule après molécule, et les condense par mon vouloir en un point infinitésimal. Vénère-moi comme un Dieu pour que d’une pensée vagabonde, je les libère en une explosion primordiale. Vénère-moi comme un Dieu et je regarderai de nouvelles galaxies naître et mourir en un instant suspendu. Vénère-moi comme un Dieu, ou cette itération pourrai bien être la dernière que je daigne accorder à ton univers.

Psaume 2845-APXGE-478

 

Le droïde s’arrêta à cette lecture. Il avait certes une mission, mais… il était diablement curieux de voir à quoi ressembleraient les êtres qui reconstitueraient ainsi l’ensemble de la création. Il lui faudrait bien sûr attendre des milliards de milliards de milliards de cycles pour qu’une telle créature apparaisse, mais après tout, le droïde n’était pas pressé. Alors il amorça son système de mise en veille et…

 

Date d’écriture: 2018

Et si…

Une drôle de chose, la mémoire. Parfois on doit se battre pour se rappeler de la moindre bribe d’un évènement, et parfois les souvenirs nous submergent si totalement que nous revivons littéralement l’instant. Ça peut-être des choses intenses ou traumatiques, bien sûr, mais pour moi, c’est un dimanche après-midi, entouré de mes amis d’enfance, sur les pelouses d’un petit parc. Nous parlons entre adolescents, insouciants, ignorants de ce qui nous arrivera ensuite.

 

Jérôme, le plus grand de la bande, le leader incontesté, est au centre du banc. Pas besoin d’un mot plus haut que l’autre pour assoir son autorité, il est du genre naturellement charismatique.

Il rit quand Théo, le petit nerveux assis à sa gauche, le défie sans trop en avoir l’air de prouver sa force – et si tu faisais un bras de fer, est-ce que tu es cap de lancer un morceau de gomme sur la prof, ce genre de choses.

Alice, la grande blonde que je convoite secrètement, joue les solitaires en restant debout à deux pas mais ne perd pas une miette de ce qui se dit sur le banc. Elle lance occasionnellement un commentaire sarcastique censé doucher nos ardeurs. Mais contre les torrents de testostérone qui coulent dans nos veines, la partie est par trop inégale.

Justine, plus loin sur la gauche, se montre plus timide. On ne l’entend pas souvent, mais quand elle parle, tout le monde écoute sa douce voix nous encourageant à éviter les ennuis. Mouais. Ecouter n’est pas obéir, bien sûr.

Et puis il y a moi, à moitié dans le groupe, à moitié en dehors, assis sur l’accoudoir droit du banc pour bien affirmer ma différence. En ces temps de construction de sa personnalité, la différence, c’est important. Nous sommes bien tous les cinq.

 

Où êtes-vous aujourd’hui, mes amis ?

Jérôme est devenu soldat. Il a sauté sur une mine, quelque part au Mali, alors qu’il grimpait peu à peu les échelons de la hiérarchie militaire. Il est mort sur le coup.

Théo a mal tourné. Il s’est fait pincer pour trafic de drogue et en a pris pour une vingtaine d’années de prison. Il sortira sûrement au bout de cinq ans pour bonne conduite, et se refera choper un ou deux ans plus tard pour recommencer le même cycle.

Alice a rejoint une firme paralégale, quelque part outre-mer, dont la principale activité est de licencier des gens pour le bénéfice de multinationales. Je la vois une ou deux fois par an pour boire un verre. Ses yeux ont perdu leur éclat narquois, mais ont gagné en dureté. On ne la voit plus si souvent sourire.

Justine s’est elle aussi éteinte depuis qu’elle s’est mariée. Elle ne travaille pas. Il parait que son mari est un homme violent qui la bat régulièrement. Elle sort rarement, et fait plus rarement encore usage de sa douce voix en public.

Et moi, je suis toujours à demi-assis sur ce banc. En dehors du travail, je vis une vie morne et sans relief, ni entièrement en marge, ni entièrement intégré dans notre petite ville. Pendant les heures de service, je suis responsable de l’entretien de ce parc. Et à chaque fois que je repasse devant ce banc, je me souviens…

 

Une drôle de chose, la mémoire. Je peux reconstituer chaque parole prononcée sur ce banc, en ce dimanche après-midi à l’apparence si banale. Nos projets pour l’avenir. Notre futur si brillant, si prometteur. Alors… y-a-t’il quelque chose que j’aurais pu, que j’aurais dû dire différemment ? Et si je l’avais fait, à quoi ressembleraient donc nos vies aujourd’hui ?

Date d’écriture: 2018
Ce qui est fait ne peut être défait, et les regrets font partie de nous. On peut se laisser consumer. Mais avec des efforts, on peut aussi, parfois, apprendre à vivre avec eux et aller de l’avant.

A toutes celles et ceux qui n’ont pas pu, ou pas su, prendre ce deuxième chemin.