Eyes wide shut

Quand vous fermez les yeux, vous voyez quoi ? Rien, comme tout le monde ? Moi… moi je me vois. Ou plutôt, je me revois tel que j’étais cinq minutes plus tôt. Le même moi, exactement, le sourire bancal, le bouton naissant sur le front, la même blague pas drôle pour désespérément arracher un sourire à la fille en face… le même moi qui m’exaspère dans tous ses défauts. Je ne peux plus me voir en peinture, j’en viens à ne plus fermer l’œil pour éviter ce désastreux replay.

Alors oui, j’ai consulté. Les psys m’ont parlé de dissonance cognitive liée à un rejet de soi. La voyante m’a parlé d’expérience extrasensorielle extralucide extrachère (100 euros la séance quand même). Mes amis m’ont parlé d’hallucinations liées à une trop grande consommation d’alcool et de cannabis. En fin de compte, ça a servi à rien. Dès que je ferme l’œil je me vois encore et toujours, consternant de banalité.

Si au moins mon don servait à quelque chose, genre voir l’avenir proche à la place du passé proche, là ça serait la classe. Mais non. Mon don ne sert à rien.

Je suis un miracle moderne. Consternant. Stupide. Inutile.

Date d’écriture: 2017

Der General ist tot

Un halo de lumière. Brève lutte contre l’obscurité. Il vacille. S’éteint. Je sais où se trouve la voiture. Le dernier lacet de la route. Encore un instant et elle apparaîtra.

La lumière revient. Repousse les ténèbres. Ma cible arrive.

Inspire. L’air investit mes poumons. Expire. Un petit nuage de buée s’échappe dans la nuit. La voiture apparait enfin. Immobile maintenant. Là, sur le siège arrière, un homme lit le journal. Son képi masque son visage, mais ses épaulettes le trahissent.

J’ajuste ma visée. Sensation de métal contre ma joue. Froid. Mon doigt se crispe sur la gâchette. Une fraction de seconde, je vois du sang. Les phares font une embardée. S’éteignent. Les ténèbres dominent à nouveau.

Confusion. Quelqu’un crie quelque chose. Der General ist tot, der General ist tot. Des hommes tirent au hasard, dans la mauvaise direction. Eclairs fugitifs à chaque détonation. Trop tard, j’ai déjà disparu. Je ne suis plus qu’une ombre dans la nuit.

 

Date d’écriture: 2014

Trolls et poésie

Ma haine vit sur les réseaux où je mords, mutile, matraque,
Quand, à mes heures insomniaques, je m’en prends à ces blaireaux
Qui objectent à mes propos, me traitent de paranoïaque
Parce que j’amalgame en vrac fachos, gauchistes, libéraux.

Mais je ne fais que cracher toutes ces idées puériles
A l’abri où le péril reste du domaine de l’abstrait,
Où je peux les menacer et prétendre qu’ils se défilent,
Car un troll est plus fragile qu’on ne pourrait le penser.

Date d’écriture : 2018
A tous ces crétins qui hantent les réseaux,
A vous trolls, haineux, et autres idiots.

Echec et mat

Il était une fois un véritable génie des échecs, capable de déjouer n’importe quelle stratégie avec une aisance déconcertante. En d’autres circonstances, cet homme aurait fait fortune en conseillant les nobles de la cour. Mais pas ici, pas en ces temps-là. Comme plus de la moitié de la population du royaume, l’homme était né esclave et mourrait donc esclave.

Un jour, un courtisan apprit ce jeu au roi qui l’aima de suite. Il adorait faire chuter bruyamment les rois ennemis, se prenait pour un grand stratège militaire au bruit de ses enjoués « échec et mat », élaborait des stratégies alambiquées qu’il ne mettait jamais en œuvre. Car il faut l’admettre, le roi n’était au plus qu’un joueur médiocre, sans entraînement, fonçant dans la moindre ouverture comme un taureau et incapable de discerner les pièges qu’elle recelait. Mais la cour entière cherchait ses faveurs : nul ne se serait permis de le lui faire remarquer, nul n’aurait osé le mettre en échec. Et plus cela durait, plus le roi était convaincu de sa supériorité intellectuelle.

 

De fil en aiguille, une servante vint à parler de l’esclave alors qu’il tendait l’oreille. Un esclave jouant aux échecs ? Quelle idée saugrenue ! Comment ces bouseux pourraient-ils pénétrer le noble art de la stratégie ?! Seul un fou pourrait croire cela !

La servante, tout en baissant les yeux, répondit au monarque que jamais nul noble n’avait su mettre l’esclave en déroute. A ces mots, le roi entra dans une colère noire. Il renvoya la bonne – il l’aurait jetée au cachot si la reine n’était intervenue pour protéger sa servante – et envoya un cavalier chercher ce maudit esclave. Il prouverait à tous, nom de nom, que ce moins que rien ne l’égalerait jamais !

Mais comme le cavalier faisait route, il se calma et y réfléchit plus posément. Plus il y pensait et plus une rencontre à la cour lui paraissait inconvenante. Un esclave crasseux admis en haut de sa tour ? Quel déshonneur ! Il manda le capitaine de sa flotte et lui ordonna d’affréter son navire amiral. La rencontre se ferait sur les flots, sa précieuse cour resterait bien à l’abri de la souillure.

 

Le jour fatidique, il décida d’un tournoi en trois parties. On vit rarement tournoi plus bref… deux coups du berger et un mat classique : l’esclave innocent ne cherchait pas à ménager le roi, pensant qu’il cherchait à apprendre et non à vaincre. Grave erreur de stratégie… le roi fulminant ordonna séance tenante la mort de l’esclave. Quel impudent pour oser humilier son roi, le seul maître du royaume après Dieu ! Qu’ils voient donc ce qu’il en coûte de le mettre ainsi en échec !

On pendit donc l’esclave tout en haut du grand mât, sous les yeux désolés des autres esclaves présents à bord. Plus d’un pleura ouvertement en voyant tomber de la main du supplicié le légendaire pion qui lui avait ouvert sa première victoire. Il ne l’avait jamais quitté jusqu’à présent…

Le roi, voyant l’émotion que suscitait la pendaison, décida que ce petit jeu ne l’amusait plus. Il ordonna le retour immédiat au port et les marins entamèrent immédiatement les manœuvres. Pourtant…  pourtant, la poulie du grand mât refusait de jouer. La grand-voile restant bloquée, le navire partit à la dérive et s’empala sur des récifs tous proches. Les esclaves, en bonne condition physique, réussirent à nager jusqu’à la côte. En revanche, le roi et ses courtisans manquaient d’entraînement. Presque tous périrent corps et bien dans le naufrage.

 

Quelques semaines plus tard, la mer recracha sur la plage une grosse poulie. Un pion noir à moitié écrasé par la grosse corde se trouvait dedans. Le dernier mat du maître d’échecs.

 

Date d’écriture: 2005

Jour de colère

Fourmillements dans le haut du torse et les avant-bras. Tension dans les épaules et le dos. Mon corps se met en condition pour affronter un danger physique. Réaction atavique de défense, quand bien même la solution est ailleurs. Yeux qui s’écarquillent, contraction des sourcils. Narines légèrement retroussées, lèvres figées. Je ne l’entends pas de la sorte et mon visage s’en fait le reflet.

Un cocktail d’inconscient et de contrôlé. Non, ce n’est pas le genre de colère chaude, sanguine, qui se manifeste par des coups et des cris. Bien au contraire. Si j’autorise à ma colère de s’exprimer, ce sera de manière précise. En attaquant là où il y a un point faible. Uniquement si je crois que ça peut aider à régler la situation.

Sinon ? Ma colère attendra son heure. Attendra que se manifeste une faiblesse quelque part qui me permette d’agir. Cela me ferait peut-être du bien, mais je n’ai pas **besoin** de la décharger. Mais malgré sa part de calcul, ce n’est pas, non plus, une de ces colères froides où chaque muscle reste sous contrôle. Une colère froide s’exprime par phrases sèches, accusatrices, souvent ironiques. Je n’accuse pas. Je n’ironise pas. Je me prépare simplement à l’affrontement.

Ce n’est pas, pour autant, une colère destructrice. Je ne souhaite pas faire du mal à l’autre. Ce n’est pas contre lui que je me bats. C’est contre la situation dont il est responsable. Qu’elle cesse et je serai satisfait. En attendant, je ferai ce qui est en mon pouvoir pour la stopper net. « Tu viendras jusqu’ici, tu n’iras pas au-delà. » C’est-à-dire, si je le peux. Mais ce n’est pas si souvent le cas.

Alors quoi ? Ma colère est efficace, économe, déterminée. Efficace – elle vise le nœud du problème. Économe – elle ne perd pas d’énergie en vaines gesticulations. Déterminée – elle ne s’éteint pas aisément tant que perdure sa source.

Et vous, c’est quoi votre colère ?

Date d’écriture: 2017

Le Miroir

Voilà des décennies qu’il cherchait le Miroir. Des décennies à tenter de combler ce terrible vide qu’il sentait en lui.
– Dans les reflets du Miroir, tu trouveras celui qui pourrait donner un sens à ta vie. », avait prédit le devin.

Et aujourd’hui, après d’innombrables sacrifices, le Miroir se trouvait juste devant lui, sous ce drap. Il tendit le bras pour l’ôter et leva les yeux. Dans la glace, il ne vit que son propre reflet.

 

Date d’écriture: 2013

Deux mondes

Le brick approchait des côtes déchiquetées. Dans le lointain, un coucher de soleil spectaculaire rehaussait la beauté des tours de cristal de la Cité Interdite. Le capitaine cria sèchement un ordre, et la grand-voile claqua en réponse, captant autant de vent que possible pour hâter notre voyage. Si le vaisseau n’arrivait pas à temps… non, c’était impossible. Il fallait à tout prix que nous réussissions à sauver Drake avant que nos ennemis ne l’exécutent au petit matin. Les enjeux étaient trop élevés – lui seul savait comment arrêter les hordes barbares qui chaque jour nous pressaient plus durement. Les embruns défilaient dans notre étrave, rendus flous par la vitesse grandissante du navire…

Soudain, une secousse. Les couleurs intenses du monde imaginaire s’effacent aussitôt comme mon livre m’échappe des mains et tombe au sol. Je regarde autour de moi en le ramassant. Je suis entouré des nuances gris-terne du train de banlieue anonyme que je prends quotidiennement.

… le capitaine venait d’apparaitre sur le pont supérieur, et d’un discours enflammé, il galvanisa l’équipage. Tous ces pillards, meurtriers et forbans devinrent soudain mes frères d’armes, prêts à sacrifier leur vie pour sauver celle de Drake. Et sur ces entrefaites, le navire entra dans le port, et nous déferlâmes vers les geôles de la ville comme une vague scélérate. Le premier accrochage sérieux avec la garde eut lieu à quelques pas des docks, et…

Je referme mon livre, le train vient d’arriver à destination. Dehors, un fin crachin m’accueille. Demain matin, en allant au travail, je participerai à nouveau à l’assaut sur la Cité Interdite et changerai, avec mes compagnons, le destin de notre ami Drake. Demain matin, je replongerai dans un monde où aventure, camaraderie et honneur ont toujours un sens. En attendant, il est temps que je rentre chez moi.

Date d’écriture: 2017
Exercice d’écriture autour de l’image ci-dessous,
que je trouve simplement géniale tant elle se passe de mots.
… mais ca ne m’a pas dissuadé d’essayer !

 

deux-mondes