L’instant de doute

Le jour de ma naissance, mon grand-père est mort. Quand mes parents m’ont dit ça, j’avais six ans. Ça m’a tout chamboulé à l’intérieur. Mes parents m’ont expliqué que c’est dans l’ordre des choses : quand quelqu’un naît, il faut bien que quelqu’un meure pour compenser. Mais… et si je n’étais pas né? Alors mon grand-père n’aurait pas eu besoin de mourir pour me faire de la place, non? Alors ça veut dire que c’est moi qui ai tué mon grand-père.

J’ai ruminé ça pendant des jours avant d’annoncer à papa que je voulais jamais avoir d’enfants. Quand il m’a demandé pourquoi, j’ai éclaté en pleurs et je lui ai dit que je voulais pas qu’il meure comme grand-père, jamais, et que si j’avais des enfants il mourrait, et que j’étais désolé d’avoir tué grand-père, et que j’étais sûr qu’il m’en voulait beaucoup d’avoir tué son papa à lui et qu’il ne me le pardonnerait jamais. Papa m’a consolé, mais non ce n’était pas ma faute, grand-père était juste très vieux et très malade, voilà tout, je n’y étais pour rien dans sa mort et il m’aimait très fort. Ça a continué de me travailler quelque temps, et puis je suis passé à autre chose.

Pourquoi je repense à tout ça? Il se trouve que j’ai menti. Des enfants, j’en ai voulu. Il est 2h47 du matin. Ma femme vient de faire sortir de son corps une petite merveille, deux bras, deux pieds, des yeux grands comme l’univers qui absorbent tout ce qui passe à leur portée. Ça, c’était à 2h33. La première personne que j’ai appelé, après avoir tenu ma petite Léanne dans mes bras, c’est mon père. Je suis tombé sur son répondeur. Voilà pourquoi cette histoire refait surface. Et si… non, c’est ridicule. Papa va bien, il est en pleine forme, il court ses huit kilomètres tous les jours, je galère pour le suivre quand je l’accompagne. C’est juste l’heure, il doit dormir, voilà tout. Mais quand même… et si…

Vvvvvrrrrrrrrr… mon portable vibre dans ma poche. Sur l’écran apparaît un unique mot : « Papa ». Je vous laisse. Il est temps que je lui annonce la grande nouvelle.

 

Date d’écriture: 2016

Explosion combinatoire

C’est avec ça que le premier d’entre nous s’occupait l’esprit. Un déplacement entraine des dizaines d’autres possibilités, qui en entrainent à leur tour des dizaines d’autres. Très vite, l’explosion des possibles pourrait détruire l’esprit d’un homme normal. Mais pas le sien. Il a vu l’ensemble des chemins, pesé leurs conséquences. Il a joué, encore et encore, et à chaque nouvelle partie il a choisi le bon chemin. Puis il a compris que sa vie n’était rien de plus qu’une version plus avancée de ce jeu, et il a étendu sa perception au monde réel. Des milliers de choix possibles, entrainant des milliers d’autres chemins à chaque instant. Son esprit a tenu bon. Enfin il a réalisé que sa vie n’était qu’un pion ballotté au gré d’un jeu plus complexe encore, auquel se livre l’humanité toute entière. La survie. Et il a encore d’avantage étendu la toile de son esprit, il s’est ouvert aux milliards de décisions qui se prennent à chaque instant.

Alors seulement il a vu. Vu que dans notre course désespérée à la survie individuelle, nous nous jetions droit vers la destruction collective. Il a repéré les maillons faibles de cette trame et a agi pour nous détourner de ce chemin. En soufflant les graines d’un pissenlit au bon endroit et au bon moment. En galvanisant les masses par un discours enflammé. En assassinant l’enfant qui aurait finalement activé la bombe. Par ses actes terribles, il nous a redonné un futur.

Beaucoup d’entre vous seront recalés, votre esprit incapable d’appréhender les chemins fluctuants qui mènent à l’avenir. Du peu d’entre vous qui a réellement le don, davantage encore seront recalés, incapables d’assumer les horreurs qui doivent être faites pour que notre race survive. C’est aux quelques-uns qui resteront après cela que je m’adresse. N’oubliez pas cette leçon fondamentale : rien n’est anodin. Un grain de sable qui se pose sur le rivage, un artisan taillant un bout de bois, un rire partagé, l’explosion d’une supernova. Si un jour vous doutez, alors n’oubliez pas que c’est ici qu’est née la prescience. Autour de ce simple jeu d’échec.

 

Date d’écriture: 2017

Le tribunal

Dans le métro. Affalé contre une cloison, un clochard regarde un homme en costume d’un air hostile. Sur un siège non loin, une vieille dame examine les haillons du clochard, les lèvres pincées. Se tenant à une barre, un adolescent observe la robe à fleurs de la vieille dame en ricanant. Assis sur son strapontin, l’homme en costume fixe les piercings de l’adolescent en hochant sèchement la tête.

Et moi qui viens d’entrer dans la rame, comment me jugera-t-on ?

 

Date d’écriture: 2013
A ceux qui savent que l’habit ne fait pas le moine.

Théorie amoureuse

Rares sont les alter-ego sur terre qui pourraient être, potentiellement, l’amour de notre vie. Au point d’en être presque inexistants, tels de lointains fantômes. On ne les reconnaît d’ailleurs pas toujours immédiatement (souvent pour de bonnes raisons telles qu’un cœur déjà pris).

Bien davantage de personnes – pas toutes loin de là – peuvent y ressembler de très près, sans pour autant en faire partie. L’illusion est parfaitement fondée : alors, une relation commence ; nous sommes probablement programmés pour cela. Mais au plus profond de nous, on se ment. On sait, de manière enfouie, qu’un je-ne-sais-quoi ne colle pas tout à fait. Une petite voix nous taraude mais nous l’ignorons avec flegme. L’illusion est trop précieuse. La stabilité, aussi. Et c’est tellement presque ça ! La plupart du temps, on vivra sa vie amoureuse jusqu’à la mort et de façon heureuse. C’est une bonne chose pour notre espèce car tellement peu de gens ont la chance de croiser sur leur chemin, un jour, l’un des spécimens de la population si restreinte des personnes qui correspondent vraiment.

Si vous en rencontrez une et que vous êtes libre, vous verrez : cela provoque comme un soulagement, un sentiment d’évidence. L’impression d’avoir trouvé quelque chose que l’on ne savait pas avoir perdu. Ou plutôt : d’avoir découvert que ce que l’on pensait dur comme fer avoir déjà trouvé auparavant n’était pas tout à fait ce que l’on croyait. Le regard est familier sans que l’on sache bien pourquoi. Le sourire est à tomber. Mélange de bonheur et de crainte. Mais vous devez savoir autre chose à ce propos : cette personne ne vous lâchera pas. Et vous ne la lâcherez jamais.

Auteur: Rudiger
Date d’écriture: 2017

In Memoriam

A ma mort, je veux regarder derrière moi et être heureux de ce que je verrai. Le temps presse. Déjà mi-chemin, et si peu d’accompli. Je ne me suis pas baigné dans l’Océan Indien. Je comprends à peine le monde qui m’entoure. Si je démissionne, on me remplacera. Tant d’occasions manquées. Tant que je n’ai jamais eues.

Trop tard, il est déjà l’heure. Je me retourne. Sur mon chemin, des visages souriants. Ma femme, mes enfants, mes parents, mes amis, des gens de passage, tous ceux avec lesquels j’ai partagé mes joies, mes peines, tous ceux à qui j’ai transmis mon amour. Et qui ont fait de même pour moi. Sur mes lèvres, un sourire. La vie me quitte.

A ma mort, je veux regarder derrière moi et être heureux.

 

Date d’écriture: 2013
Aux bons moments. Puissent-ils être nombreux.

La grille

– Je ne comprends pas l’intérêt. Je veux dire, tu n’as virtuellement aucune chance de gagner. Pourquoi tu balances ton fric là-dedans ? »
– Tu as une pièce de deux euros ? Vas-y, donne-la moi… merci. Bien, dans un instant, je vais m’en servir pour acheter une grille en ton nom. Excusez-moi, madame, à combien est le jackpot ce soir ? Dix-sept millions d’euros ? Merci. Alors dis-moi, qu’est-ce que tu ferais avec dix-sept millions d’euros ? »
– Ben, je sais pas… j’imagine que je m’achèterais une nouvelle voiture. Je règlerais le crédit de ma maison une bonne fois pour toute et… non, attends. En fait, je revendrais ma maison et m’achèterais un loft à la place, genre celui hors de prix dont j’ai vu l’annonce il y a cinq jours. Oui… ça serait le pied. Après, je suppose que je donnerais à une association, Médecins Sans Frontières ou quelque chose dans ce goût-là, histoire d’aider un peu tous ceux qui ont pas eu ma chance. Je sais pas, peut-être 5 ou 10% de mes gains, ça serait déjà un sacré coup de pouce. Je pense que j’en profiterais aussi pour enfin monter ma boite, depuis le temps que j’en rêve… ouais, patron enfin ! Eh, mais qu’est-ce que tu fais ? »
– Je te rends ta pièce. Tu vois, pendant quelques instants, tu as été multimillionnaire sans même dépenser un centime. »
– Oh… je vois. Excusez-moi, madame ? Une grille, s’il vous plait. J’aimerais prolonger l’état de grâce, au moins jusqu’à l’heure du tirage. »

 

Date d’écriture: 2017

Un grand merci à une amie et à son père, qui se reconnaitront (j’espère),
et dont les souvenirs d’enfance sont la source directe de cette histoire !

Je ne suis pas raciste mais…

« Je ne suis pas raciste mais… » On a tous entendu cette introduction. Certains d’entre nous l’ont probablement prononcée. Alors regardons en détails : qu’est-ce que ça dit au juste ? D’abord et avant tout que l’idée d’être raciste rebute celui ou celle qui parle, peut-être même lui fait honte. Un bon point, ça. Mais le hic, c’est que cette introduction trahit aussi un besoin de se justifier de ce qui va suivre. En gros, le message est « ce que je vais dire pourrait paraître raciste, mais promis juré craché ça ne l’est pas ». Vraiment ? Sérieux ?

Au mieux, si c’est vrai, c’est maladroit. Quelle est la première chose à laquelle vous pensez si je vous dis « je ne suis pas un éléphant » ? Si vous êtes normal(e), à moi, et à un éléphant. Et quelle est la première chose à laquelle vous pensez si je vous dis « je ne suis pas raciste » ? Hhmmm… a priori, plus vraiment à un éléphant, n’est-ce pas ?

Bon, et si ce qui suit est vraiment raciste, comme dans 90% des cas où cette introduction est utilisée ? Alors le message reçu est « non seulement je n’assume pas d’être raciste, mais en plus je me cache derrière une soi-disant ouverture d’esprit pour tenir des propos xénophobes ». Et là, ça craint. Vraiment. Quand on n’assume pas une de nos opinions, c’est souvent pour une très bonne raison.

Date d’écriture: 2017