Le sauvetage

Quand Vaec’h arriva en vue de Volkenstedt, perle du Nord, reine des cités, il blêmit. Une épaisse fumée s’élevait par-delà les murailles de la ville. Les assaillants avaient donc réussi à percer les défenses et devaient à présent piller la cité haute.

Vaec’h songea un instant à ce qui arriverait à Deilys s’ils mettaient la main sur elle. Il frissonna et écarta résolument ses pensées de cette idée. Il devait la trouver, morte ou vive. Et si quelqu’un lui avait causé du tort, cette personne en paierait le prix au centuple. Mais Deilys avait de bonnes chances d’en avoir réchappé. Elle était intelligente, débrouillarde et parfaitement capable de bluffer des soldats en maraude. Restait donc à savoir comment, et où elle pouvait bien se cacher.

Vaec’h ferma les yeux. Que ferait-il s’il était Deilys et que les murs de la cité étaient sur le point de tomber ? Fuir la ville ? Difficile. Des patrouilles sillonnaient la campagne à des lieues à la ronde. Lui avait pu se faire passer pour un soldat en mission, mais elle ne pourrait se réfugier derrière cet alibi. Tôt ou tard dans sa fuite, elle serait prise par l’ennemi. Non, Deilys n’avait sûrement pas choisi cette option. Ce qui voulait dire qu’elle se cachait quelque part, en ville.

Pas chez elle, clairement. L’essentiel des pillages se concentrerait sur la cité haute et ses somptueuses demeures, et rester terré chez soi était au mieux une idée suicidaire. Dans la famille de sa servante ? Probablement, mais de manière temporaire tout au plus. L’ennemi irait tôt ou tard interroger son personnel, aussi n’aurait-elle pu rester indéfiniment chez eux. Pire encore, tout ce qu’elle aurait pu dire en les quittant aurait été un mensonge destiné à envoyer l’ennemi sur une fausse piste. Vaec’h n’avait donc rien à gagner à aller chercher là-bas. Mais la cité basse était vaste et peut-être y avait-elle trouvé refuge, déguisée en mendiante ou…

Vaec’h se raidit. Les mendiants cherchaient souvent refuge dans les égouts. La cachette parfaite pour Deilys. Une fois ses vêtements en lambeaux et couverts de boue, bien malin qui pourrait la distinguer d’un autre pauvre hère. Et mis à part pour traquer les derniers défenseurs de la cité, les envahisseurs n’avaient guère de raisons d’y mettre les pieds. Dans tous les cas, s’ils le faisaient, ils ne s’intéresseraient sans doute pas à une clocharde de plus. Vaec’h rouvrit les yeux.

 

Entrer en ville serait un jeu d’enfant. Les soldats surveilleraient les sorties, mais ils n’avaient aucune raison d’empêcher un des leurs de franchir les portes fracassées. Par contre, une fois à l’intérieur, le jeu se corserait. Comment attirer l’attention de Deilys sans attirer celle de la garde ? De toute évidence, il ne pouvait la chercher au hasard dans les égouts. Les chances de tomber sur elle, dans ce dédale souterrain, étaient infimes. Faire passer le mot, dans la communauté des gueux, qu’il la cherchait ? Non. Elle était bien évidemment inconnue de ces gens, et pire encore, toute description de sa personne risquait d’attirer l’attention sur elle. Ce serait signer sa perte. Mais sur lui…

Vaec’h sourit. Il entrerait dans la ville sous un pseudonyme, puis demanderait aux mendiants de lui amener un certain Vaec’h, contre récompense naturellement. Deilys le connaissait bien ; elle reconnaîtrait le nom et la description et comprendrait qu’il était là, à sa recherche. Sans doute prendrait-elle le risque d’approcher ce garde qui cherchait Vaec’h, pour lui donner de fausses informations, ou dans l’espoir de le trouver avant lui. Et là, elle le reconnaîtrait.

 

Une fois réunis, il leur faudrait encore se mettre en sécurité. Le plus simple pour sortir des murs de la ville serait sans doute de prétendre que Deilys était sa prisonnière et qu’il l’escortait vers le haut-commandement. Il aurait besoin de quelques hommes supplémentaires pour plus de crédibilité, mais il devrait être aisé de réunir quelques gars voulant fuir la ville, et de les équiper avec les uniformes des soldats tombés pendant les combats.

Hors des murs, il lui resterait à gérer le problème des patrouilles. Escorter une prisonnière aussi loin leur paraîtrait peu plausible, surtout en l’absence de sauf-conduit du haut-commandement. Il faudrait donc changer d’alibi. Elle pourrait se faire passer pour une prostituée de luxe, peut-être, à escorter vers l’arrière-front pour les officiers en permission. Et l’arrière-front atteint, ils pourraient aisément se fondre dans la masse, deux simples voyageurs parmi tant d’autres.

 

Le plan était parfait. Quand Vaec’h arriva aux portes de la ville, un petit détachement en sortait, escortant une prisonnière… Deilys. Avait-elle prévu le même stratagème que celui que Vaec’h venait d’élaborer ?

Vaec’h se mêla discrètement au détachement. Non. Ces hommes étaient de vrais soldats. Trop nombreux pour les maîtriser. Vaec’h participa donc, impuissant, à la remise de Deilys aux mains du haut-commandement. Elle fut aussitôt envoyée, sous lourde escorte, vers la capitale occupée. Et c’est ainsi que le dernier membre de la famille royale tomba définitivement entre les mains de ses ennemis.

 

Parce que le plus parfait des plans doit, tôt ou tard, se confronter à une réalité imparfaite.

Date d’écriture: 2019

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