Le rasoir d’Occam

Il était un enquêteur renommé pour la qualité de son travail d’investigation. En fait, tous affirmaient – et lui le premier – qu’aucun secret ne le restait longtemps s’il en décidait autrement. Et de fait, peu d’enquêtes étaient restées ouvertes bien longtemps après qu’on les lui ait confiées.

Un de ses anciens amis d’enfance revint un jour du monastère de Solanaé, où il avait consacré de bien longues heures à apprendre les arts de la philosophie et de la rhétorique. Le trouvant ainsi imbu de sa réussite, il décida de lui enseigner quelque humilité par le biais d’une épreuve :
– Je veux que tu découvres qui a écrit ces vers : « Mon esprit tourbillonne encore et sans cesse, comme le feu sur lequel la glace se déverse. Dans le siphon s’enfuient mes rêves d’antan, je crie de dépit mais personne ne m’entend. » »

Et le moine inscrivit le poème sur un parchemin pour que son ami ne l’oublie pas.

 

L’enquêteur débuta ses recherches à la bibliothèque locale, mais ne trouva aucune référence à ces vers. Il ne s’en inquiéta pas outre mesure : les enseignements monastiques ne figuraient pas parmi les ouvrages les plus fréquents.

Refusant de s’avouer vaincu, il entreprit un voyage fastidieux vers la lointaine Solanaé. Arrivé au monastère, il éplucha chaque ouvrage à la recherche du poème. Il n’y trouva pas la moindre référence. Il demanda donc conseil à la source, auprès des grands maîtres de l’Ordre. Aucun d’entre eux ne connaissait le texte.

 

Après des mois de fouilles sans succès, il rentra enfin chez lui. Il avoua sa défaite au moine et lui tendit le parchemin :
– J’ai échoué. Qui a écrit ces vers ? »

Le moine lui sourit :
– Mais c’est moi, voyons. Je les ai même écrits devant toi, sur ce parchemin. »

 

Date d’écriture: 2006

Le tailleur de pierre

Il était une fois un pauvre tailleur de pierres, qui trimait dur sous un soleil de plomb. Il se dit :
– Que j’aimerais être le soleil ! Il est infiniment plus puissant que moi, et il doit avoir la belle vie, perdu dans ses hauteurs ! »

Il travailla jusqu’au soir et retourna dans sa petite masure pour y dormir.

 

Le lendemain, à son réveil, quelle ne fut pas sa surprise : il s’était transformé en soleil !!! Il darda aussitôt ses rayons vers la Terre, et se réjouit de sa nouvelle forme.

Mais alors qu’il survolait les pays, passant de région en région pour leur apporter sa lumière, des nuages arrêtèrent ses rayons.

– C’est incroyable ! De simples nuages suffisent à m’arrêter ! Ce sont eux qui ont le vrai pouvoir… »

Et il poursuivit sa course jusqu’à la tombée de la nuit.

 

Le jour suivant, il était devenu nuage. Il arrêta avec bonheur les rayons de soleil, se réchauffant à leur contact, et se précipita vers l’ouest pour bénéficier d’un maximum d’ensoleillement.

Mais une haute montagne l’arrêta dans sa course.

– Les montagnes sont fortes, et leurs racines plongent profondément dans la terre… Ah, si j’avais moi-même une telle puissance ! »

Mais le soleil sombra à l’horizon, et la nuit fut.

 

A l’aube, il s’était fait montagne. Il arrêta les nuages arrogants, fier de sa force invincible. Mais alors que le soleil était à son zénith et que les nuages avaient finalement renoncé, il sentit de terribles démangeaisons à ses pieds. Il baissa les yeux, et que vit-il? Un pauvre tailleur de pierres, qui trimait dur sous un soleil de plomb.

 

Date d’écriture: 2005
Exercice de ré-écriture à partir d’une comptine populaire,
elle-même retranscrite dans un des livres de Myst.

Défaillances

La légende prétend que quand on meurt, sa vie entière défile devant ses yeux. J’ai utilisé cette dernière fraction de milliseconde à un bien meilleur escient. Je me suis demandé si la catastrophe aurait pu être évitée.

Je suis Neil Ascott. Le créateur de la première source d’énergie infiniment renouvelable, et le destructeur de l’humanité. La catastrophe a débuté il y a 18 minutes 7 secondes et 83 millisecondes, mais prend ses racines bien plus loin dans le temps. J’ai conçu le mécanisme d’exploitation de l’antimatière comme le système le plus sûr au monde. Protocoles de sûreté redondants, simulations de scénarios pour pousser le système dans ses derniers retranchements, je croyais avoir pensé à tout. Je me trompais.

Le système informatique lance un scan complet des équipements de protection tous les jours, à 23h30. Ce scan est nécessaire car les rayonnements émis par l’antimatière corrodent les plaques de titane, qui doivent régulièrement être remplacées pour protéger l’intégrité de l’installation. L’heure a été soigneusement choisie : le scan est consciencieux et dure entre 123 et 128 minutes, ce qui consomme un certain nombre de ressources du système. La nuit est une période creuse où le système est moins sollicité, et où l’utilisation de ces ressources a un impact moindre sur nos activités. Le moment idéal pour lancer ce scan.

Il y a 11 jours exactement se produisait le changement entre heure d’été et heure d’hiver. De sorte que ce jour là, le système connut deux fois « 23h30 » dans la même journée. La seconde fois, le système tenta de nouveau de lancer la routine de scan alors que le scan précédent n’était pas terminé, ce qui fit planter la routine de scan toute entière.

Naturellement, cela déclencha une alerte de classe 3, qui s’afficha sur l’écran de Stenton Surly. Malheureusement Stenton était occupé avec une alerte de classe 2 (des activistes anti-antimatière tentaient de pénétrer sur le site, avec tous les risques de sécurité associés), ce qui fait que Stenton se promit d’étudier la question dès que possible et alla dans l’immédiat prêter main forte à la sécurité. Hélas Stenton fut assommé par mégarde par une décharge anesthésiante, et il avait tout oublié de l’incident du scan le lendemain à son réveil.

Normalement, l’absence de renouvellement des plaques de titane aurait dû déclencher une alerte de classe 2 au bout de 7 jours. Malheureusement les routines responsables de cette alerte étaient les mêmes que les routines du scan, et avaient donc planté lors du changement d’heure. Ce qui fait que les plaques de titane se corrodèrent jusqu’au point de rupture, et que les équipements de contrôle de l’antimatière se trouvèrent directement exposés à son action.

Normalement, ce genre de contingence était elle aussi prévue dans le système, et aurait dû déclencher un arrêt automatique de l’ensemble de la production assorti d’une alerte de classe 1 (urgence absolue). Hélas, les senseurs chargés de détecter le bombardement d’antimatière avaient été remplacés quelques minutes plus tôt. Seth Neeson, le technicien, avait monté l’un des senseurs à l’envers. Cette anomalie avait été immédiatement détectée, et une nouvelle intervention prévue pour le lendemain matin, première heure, afin de réparer le problème. Dans l’entre-temps, les senseurs avaient été désactivés, les autres systèmes de protection étant jugés suffisants pour couvrir la sécurité de l’installation pendant les quelques heures de battement.

Cela même n’aurait pas dû suffire à provoquer la destruction de l’humanité. Les quantités d’antimatière produites restaient toujours bien en deçà du seuil d’auto-réplication, et la perte des systèmes de contrôle aurait dû déclencher une coupure automatique d’urgence, un couperet tranchant physiquement les câbles d’alimentation s’il ne recevait pas l’ordre d’annulation toutes les millisecondes. Hélas, les gaines de protection des câbles n’étaient pas conformes aux normes attendues ; Sally Porter, de l’équipe de maintenance, avait installé une gaine en PVC renforcé au lieu d’une gaine en caoutchouc mou, ce qui fait que le couperet ne trancha que la partie supérieure du câblage. Le plus gros de l’énergie continua d’alimenter la génératrice d’antimatière, jusqu’à ce que l’antimatière acquière un volume suffisant pour amorcer une réaction en chaîne.

C’est arrivé il y a une milliseconde environ. J’ai devant mes yeux, en cet instant figé, l’amorce de la conflagration d’antimatière qui détruira l’ensemble de la galaxie. Cela devrait prendre en tout et pour tout une trentaine de millisecondes.

J’étais Neil Ascott. Le créateur de la première source d’énergie infiniment renouvelable, et le destructeur de l’humanité. Mon esprit brillant a retracé l’ensemble des étapes qui ont mené à la catastrophe. Elle aurait pu être évitée.

C’est à dire, si j’avais considéré cet ensemble de défaillances un peu plus tôt.

Date d’écriture: 2017