La solitude

Il fuyait la bête depuis le début de l’après-midi, de longues heures à se cacher dans les hautes herbes. Il entendait le tigre qui le pistait, tout proche, et plus d’une fois il avait failli se faire prendre. Mais comme l’après-midi avançait, le soleil déclinait à l’horizon. Il était temps de trouver un refuge, ou le tigre le trouverait sans défenses à la faveur de la nuit. Alors Sorma avait repéré une barre calcaire à quelques centaines de mètres de là et, dans une course effrénée, avait réussi à se hisser sur un maigre surplomb rocheux.

Pendant qu’il haletait, le souffle court, il entendit un délicat bruissement en contrebas et vit les herbes bouger. Il en émergea le plus gros, le plus majestueux et le plus terrifiant des tigres à dents de sabre que Sorma ait jamais vu. Le tigre leva les yeux, les posa sur Sorma et rugit.

Le silence se fit instantanément dans les alentours immédiats. Un tueur s’apprêtait à mettre à mort sa proie. Chaque être vivant à proximité priait intérieurement pour ne pas être cette même proie. Sauf Sorma, peut-être, qui lui priait pour son salut. Mais il n’y avait aucune échappatoire. La paroi abrupte dans son dos lui interdisait toute fuite, et le tigre pourrait sans nul doute, au prix de quelques efforts, atteindre son refuge.

Sorma, désespéré, se sentit soudain bien frêle et bien seul. Il regarda autour de lui. Personne pour lui porter secours. Il allait mourir là, sur ces rochers. Lui, pauvre créature sans griffes ni crocs, face à la puissance brute du félin.

 

Comme le tigre entamait l’ascension, un calme surnaturel envahit Sorma. Il ramassa une pierre et la lança sur son ennemi, qui grogna d’irritation. Et une autre. Et une autre encore. C’était comme dans les jeux que lui avait montré son père, ces exercices d’adresse où il devait atteindre sa cible. Son père le tenait lui-même de ses aïeux, sur d’innombrables générations. A cette pensée, Sorma se sentit moins seul. Bien sûr, personne d’autre ne se tenait physiquement face au tigre. Mais il avait derrière lui toute la lignée de ses ancêtres, qui avaient tous dû affronter avec succès des prédateurs autrement plus dangereux, pour lui permettre d’arriver ici, à cet instant. Sorma décida qu’il n’allait pas mourir ici, à cet instant. Parce qu’avec un tel soutien, il ne pouvait que vaincre le tigre.

Il regarda autour de lui avec un œil neuf. Les petites pierres qu’il lançait sur le tigre l’agaçaient, le ralentissaient peut-être, mais ne le feraient surement pas renoncer. Par contre, une dizaine de mètres plus loin, un énorme roc pourrait rouler et écraser le tigre. Si Sorma pouvait atteindre ce roc à temps, bien sûr. Car le tigre était maintenant tout proche.

Sorma s’élança, l’adrénaline coulant à gros bouillons dans ses veines. Le tigre le vit, bien sûr, et croyant qu’il tentait de s’échapper, bondit vers sa proie. Grossière erreur : il glissa sur la pente instable et perdit de précieuses secondes à retrouver une prise pour continuer à monter. Sorma employa ce temps à bon escient : arrivé au rocher, il ramassa un bâton pour faire levier et se mit en position. La bête était là, un mètre plus bas à peine. Il poussa de toutes ses forces. Le rocher bascula, roula vers le tigre qui tenta d’esquiver. Mais il était trop proche et, si la pierre ne l’écrasa pas intégralement, elle lui broya tout de même la patte. Son cri de douleur retentit dans toute la vallée.

 

Il était désormais impossible pour le tigre de grimper davantage, bien entendu. Sorma passa sereinement la nuit dans ce qui était devenu un abri inviolable. Il entendait, de temps à autre, un gémissement des plus satisfaisant. Puis il sombra dans le sommeil.

Au matin, il constata que le tigre était mort. Sa blessure l’avait fait saigner abondamment, et il s’était vidé de son sang. Sorma remercia ses ancêtres pour leur soutien et retourna vers les siens. En temps voulu, il eut de vigoureux enfants qui propagèrent davantage ses gènes, dont les enfants eurent également une descendance, sans interruption jusqu’à nous.

 

Parce qu’aucun de nous n’est jamais vraiment seul. Nous portons en nous les caractères qui ont assuré la victoire à nos ancêtres, et à travers ces caractères, ils marchent dans chacun de nos pas.

 

Date d’écriture: 2019

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s