La goutte d’eau

Il était une fois une goutte d’eau dans l’océan.
– Je suis inutile ici, parmi toutes mes semblables. », se dit-elle. Et elle s’envola vers un immense nuage.

Là, toutes ses sœurs se disputaient pour être la première à tomber au sol.
– Nous sommes déjà trop, à quoi bon rester? », pensa la goutte. Et elle partit vers le plus aride des déserts, pour y être enfin utile.

Dans cet enfer, elle croisa un homme mourant de soif. Elle se posa aussitôt sur ses lèvres gercées et appela désespérément ses sœurs à l’aide. Mais il n’y en avait pas pour l’entendre. Elle était enfin seule.

 

Date d’écriture: 2005

Le prédateur

Et pourtant, j’ai essayé. Je n’ai jamais demandé à être ce que je suis. Je voulais être un des vôtres. Vivre l’amour, l’amitié, la douceur, toutes ces choses que vous glorifiez. Mais aujourd’hui, il est temps d’y mettre un terme : je ne peux pas. Je ne suis pas comme vous. Mon premier baiser, je l’ai extorqué par chantage. J’ai fait semblant d’être amoureux de ma femme par pur intérêt. J’ai tenu mon enfant dans mes bras, et j’ai ressenti l’horreur de ne rien ressentir pour lui.

Prédateur, égocentrique, sociopathe, appelez-moi comme vous le voudrez, cela m’importe peu aujourd’hui. Il est temps que j’accepte ma condition et reparte en chasse. Gare au faible qui croisera ma route.

Je suis ce que je suis.

Date d’écriture: 2017
Sans empathie, que sommes nous ?

Le meurtre

Hier j’ai tué quelqu’un. Elle marchait vers le pont, plutôt mignonne malgré ses cernes et ses haillons. Elle avait faim, elle m’a demandé une petite pièce. Je n’avais qu’un billet de vingt euros dans ma poche, pas trop envie de céder autant. J’ai fait semblant de fouiller, j’ai dit que je n’avais rien sur moi. Elle est repartie, j’ai entendu un sanglot. J’ai songé à la rattraper, me suis dit que j’étais pressé. Je n’ai rien fait.

En prenant ma voiture ce matin, j’ai entendu à la radio que mon itinéraire habituel était déconseillé. Le pont de l’Alma était fermé, apparemment quelqu’un avait fait le grand saut la veille au soir.

Le billet de vingt euros est toujours dans ma poche. Ce soir, je m’en sers pour payer un repas à ce clochard devant chez moi.

 

Date d’écriture: 2014
A ceux qui donnent.

L’incendie

La forêt brûlait tout autour de lui. Impossible de fuir. Il était pris au piège, réfugié isolé au milieu de cet anneau de feu. Aussi bien comme ça. Cela faisait de nombreuses années qu’il vivait ici. Il était bien trop enraciné à ce lieu pour être capable de le quitter en un instant pareil. Bientôt, les flammes jaillirent de la petite clairière à l’ouest, lui léchèrent les pieds et en quelques secondes, le consumèrent tout entier.

Quelques jours plus tard, une escouade de pompiers passa par hasard devant sa carcasse et l’ignora superbement. Rien d’autre qu’un vieux chêne de plus sur cette plaine calcinée…

 

Date d’écriture: 2014