Si on me proposait le travail de Dieu…

… je n’en voudrais pas. Regardons les choses en face : Son job, c’est un peu de chapeauter tout ce qui se passe sur Terre, histoire que tout ça tourne plus ou moins rond. Pour qu’un projet de ce genre marche, ça demande deux choses essentielles : d’abord, quelqu’un de sensé à la direction, et ensuite, une équipe qui l’écoute et avance ensemble sur le chemin qu’a tracé ladite direction. Alors je ne sais pas si Dieu est un bon gérant, mais ce que je sais, c’est que Son équipe est une belle bande d’abrutis.

 

On va le présenter comme ça : entre les gens qui ne L’écoutent pas, ceux qui L’écoutent et réinterprètent tous Ses propos comme ça les arrange, ceux qui croient bosser pour la concurrence, ceux qui se battent pour savoir si Son nom est Yahvé, Allah ou Théodule, ceux qui Lui demandent l’impossible et ceux qui ne croient même pas qu’Il existe, qu’est-ce qu’Il va bien pouvoir tirer de nous ?

 

D’après les Ecrits, les actions disciplinaires, Il a déjà tenté, mais non, rien à faire, Ses subordonnés se calment quelques décennies et recommencent à n’en faire qu’à leur tête dès qu’Il a le dos tourné. Puisque le bâton ne marche pas, et la carotte ? Si on leur promettait le paradis – mais attention, pour ça, il faut quand même bien se tenir. Eh bien non, ça non plus ça ne marche pas. Les gens n’y croient pas, ou dans leur ego démesuré se disent que bon, OK, j’ai mal agi, mais j’y aurai droit quand même non ?

 

Moi, si j’étais Dieu, je déclarerais faillite, liquiderais l’entreprise et mettrais tous les employés à la porte. Sauf que je suis pas Lui, je suis un des employés, désespéré et désemparé face au chaos qui grandit chaque jour un peu plus dans la boîte. Qui sait, peut-être qu’il n’est pas encore trop tard pour bien faire ? Peut-être qu’une bonne action collective, ce n’est rien d’autre que la somme de mille bonnes actions individuelles ? A vous de voir, mais moi je commence aujourd’hui.

 

Date d’écriture : 2017

 

Parce que la religion est un sujet sensible ces temps-ci, je me sens obligé de préciser : je suis agnostique (j’ignore si Dieu existe mais contrairement aux athées, je ne suis convaincu ni de Son existence, ni de Son inexistence). J’aime et respecte la religion quand elle amène les gens à être meilleurs avec leurs voisins, ce qui, fort heureusement, n’est pas rare chez les personnes pieuses que j’ai pu rencontrer jusque-là. Je l’exècre quand on l’ignore ou se sert de son nom pour rejeter ceux qui pensent autrement – parce qu’ils ont d’autres croyances ou cultures, qu’un autre nuancier a été utilisé pour colorer leur peau, que leur sexualité n’est pas dans les bonnes cases (monogame ou polygame, hétérosexuel ou homosexuel, avec ou sans mariage, classique ou libertin…), bref, parce qu’ils vivent autrement.

Dans le métro

La femme était superbe. L’homme la regardait avec envie. Il l’aborda, l’invita dans son appartement. Ils vécurent une passion torride, destructrice, qui les laissa brisés pour le reste de leur vie.

Non, c’est pas ça.

La femme était superbe. L’homme la regardait avec envie. Il alla lui parler, but un café à ses côtés. Ils se revirent, s’aimèrent, vécurent ensemble pour le reste de leur vie.

Non, c’est pas ça non plus.

La femme était superbe. L’homme la regardait avec envie. Il l’observa en coin jusqu’à ce qu’elle se lève et quitte le métro. Elle laissa dans son sillage un vague parfum, porteur de tous les autres possibles. Il y pensa fugacement comme elle disparaissait de sa vie.

Date d’écriture: 2013
A tout ce qu’on n’a vécu qu’en rêve…
… mais qui en valait quand même la peine !

 

Le Djinn

Il était un homme qui possédait un puissant djinn enfermé dans sa bouteille. Des années durant, l’homme avait réfléchi au vœu qu’il formulerait quand il l’invoquerait, sans jamais réussir à se fixer sur un seul de ses rêves. C’est pourquoi, quand il convoqua le génie, sa requête fut assez inhabituelle :
– Je veux pouvoir faire tous les vœux que je désire, ô djinn ! »

Le djinn réfléchit une seconde, sourit et accepta avant de rentrer dans sa bouteille. L’homme essaya aussitôt un vœu :
– Je veux être l’homme le plus riche du pays, que des monceaux d’or me recouvrent, que mes ennemis soient anéantis, que les femmes accourent vers moi, que les hommes m’envient et me jalousent, que… »

Mais comme sa liste s’allongeait, il s’aperçut que rien de tout cela ne se produisait. Furieux, il appela à nouveau le djinn :
– Mes vœux ne marchent pas ! Tu n’as pas fait ce que je t’ai demandé ! »

Le djinn ricana :
– Tu m’as demandé de pouvoir faire tous les vœux que tu voulais, tu n’as jamais dit qu’ils devaient s’exaucer ! »

Une génération plus tard. L’homme attendit des années que son fils ait atteint l’âge de raison et lui transmit la bouteille, en l’avertissant formellement de ne pas parler à la légère devant le génie. Son fils réfléchit longuement :
– Mon père a été vaniteux, il a voulu acquérir les pouvoirs que seuls les dieux et les esprits malins peuvent posséder. Mais moi, je n’ai pas besoin de tant de puissance. Je suis heureux avec ma femme et mon enfant, j’aime mes amis et je les vois souvent, j’ai tout ce que je peux désirer sauf les biens matériels. Oui, c’est bien là tout ce qui me manque ! »

Se sentant prêt, il appela à son tour le djinn et lui demanda :
– Je veux être riche, ô djinn ! »

Le djinn secoua la tête :
– La richesse est une notion toute relative, mon ami. Riche par rapport à quoi ? Par rapport à qui ? »

Pris de court, l’homme répondit :
– Je… je veux être plus riche que le roi lui-même ! »

Le djinn sourit en exauçant le vœu : à l’instant, un génial cambrioleur s’introduisit dans la salle des coffres royale et déroba tous les biens du monarque, qui s’en trouva ainsi être l’homme le plus pauvre du royaume.

Quand l’homme réalisa son erreur, il était trop tard pour faire marche arrière : son vœu exaucé, le djinn ne lui devait plus rien. Il regretta amèrement de ne pas avoir su imposer sa volonté au djinn, mais se consola bien vite auprès de ses proches et oublia un long moment cette maudite bouteille.

Et une nouvelle génération passa sur le pays. Quand l’homme fêta l’âge de raison de son fils unique, la bouteille magique lui revint à l’esprit. Son fils était ambitieux, trop ambitieux pour ses moyens limités, et… après tout, peut-être un soutien magique lui permettrait-il d’atteindre ses buts ? En ne sachant trop s’il faisait bien, il remit la bouteille à son fils en le mettant en garde contre la rouerie du djinn.

Son fils réfléchit quelque temps. L’idée de toute puissance de son grand père lui plaisait, mais lui ne commettrait pas la même erreur : il voulait des vœux qui se réalisent. Il convoqua à son tour l’esprit :
– Je veux le pouvoir d’exaucer n’importe quel vœu, ô djinn ! »

Le djinn sourit et exauça le vœu : il transforma le dernier de la famille en djinn pour qu’il puisse exaucer tous les vœux… mais ceux de ceux qui l’extirperaient de la bouteille, pas les siens !

La saga familiale s’arrête avec ce dernier descendant, fort heureusement pour les enfants qu’il n’eut jamais. Quant au djinn, ma foi, il se repose désormais dans sa bouteille : les gens ne sont pas fous et préfèrent invoquer le nouveau venu, moins imaginatif quand il s’agit de déformer leurs rêves !

 

Date d’écriture: 2005

L’acacia

Ça avait été jadis une forêt verdoyante où grouillait la vie. Des ruisseaux, des gazelles, des oiseaux bariolés, où que porte le regard. Et puis, la sécheresse était venue. Pas d’un coup, non, lentement, comme une maladie dégénérative. Le sol s’était fait plus sec, la végétation plus clairsemée, les animaux plus discrets. La forêt avait reculé, était devenue savane. Et puis, les arbres étaient morts. Mais pas lui, non. Pourquoi il avait survécu ? Était-il plus grand et plus fort que ses confrères? Plus teigneux? Ses racines s’enfonçaient-elles un peu plus loin sous la terre? Peu importe, il avait survécu. Longtemps après que les autres acacias aient tous disparu, il continuait de se dresser seul au beau milieu du désert. Lui, relique d’un âge d’or à jamais perdu, il s’entêtait à survivre dans cet environnement hostile.

Et pourtant, un jour, l’arbre mourut. Un camionneur, ivre, transportait du matériel à travers le désert. Avec des centaines de kilomètres de vide tout autour de lui, l’homme réussit, on ne sait comment, à heurter de plein fouet l’acacia. L’homme poursuivit sa route et, arrivé à destination, en fut quitte pour quelques centaines de francs CFA pour réparer son camion. L’arbre, grièvement blessé, dépérit lentement au milieu du Sahara.

Quelques mois plus tard, une expédition fut lancée pour arracher sa carcasse desséchée au désert. On construisit un monument pour abriter ses restes (que l’on peut encore visiter aujourd’hui) en ultime hommage à l’extraordinaire résistance de ce petit acacia.

Date d’écriture: 2016
Inspiré de l’histoire vraie de l’arbre du Ténéré.

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Crédits photo: Valérie et Michel Mazeau

Une seconde

Tic, tac. Un homme parle au téléphone en faisant de grands gestes. Un couple fait sauvagement l’amour rue des roses à Dijon. Un adolescent aux jeans troués écoute de l’opéra dans son casque. Une femme enceinte achète un paquet de cigarettes. Un jeune délinquant aide un aveugle à traverser. Un enfant tombe de son vélo et pleure. Une grand-mère achète une demi-livre de jambon. Une fille crie dans la rue. Tic, tac. Une seconde vient de s’écouler. Et nous, que faisions nous à cet instant ?

 

Date d’écriture: 2014

Le trésor

Des éclairs sous mes paupières. Aie. Le sang fait un boucan du tonnerre dans mes tempes. L’odeur des embruns investit mes narines. Je renifle. Quelque chose d’autre, dans l’air. Ca agresse mes sens. Sous mes doigts, la texture métallique du pont. Poisseuse. Ça ne va pas. Pas du tout. Je fouille dans ma mémoire. On a bu hier soir. Beaucoup. On fêtait quelque chose. On avait trouvé… quoi ? C’était important. Enorme. C’était… c’était…

J’ouvre les yeux un instant, les referme de suite. Trop de lumière. L’image colle à ma rétine. S’atténue tout doucement. Il y avait un cadavre à ma gauche. Je crois. Il faut que je me reprenne. Quelque chose s’est produit, quelque chose de terrible. J’ouvre les yeux. Le sang pulse dans mon crane. Pourquoi est-ce qu’il bat aussi fort ? Je tiens bon, mes yeux s’accommodent tout doucement. C’est bien un cadavre. Jorgen, le bosco. Jamais pu le saquer. De ce que je vois, le salaud a eu la gorge tranchée. Il ne méritait pas de mourir comme ça.

J’essaie de me redresser. Trou noir. Je crois que je me suis évanoui.

 

J’ouvre les yeux à nouveau. Le soleil est allé prendre sa pause pour la nuit. Je me sens faible. L’un dans l’autre, ça va quand même mieux qu’à mon réveil précédent. Bon. J’essaie de me lever pour la deuxième fois. Ça fait mal, mais je tiens sur mes jambes. Il y a du sang un peu partout. A première vue, pas le mien. Qu’est-ce qu’on avait trouvé ? Ça me revient. On avait déchiré le chalut sur une épave, dans les bas-fonds. On l’avait remonté, on avait dû en dégager pas mal de débris. Et dans les débris, il y avait ce coffre rempli de doublons.

Je pose la main sur la rambarde. Ca vibre. Bizarre. Le moteur du bateau tourne encore. Quelqu’un rit. Ça vient de la cabine du capitaine. Pas normal. Réfléchis, vite. Qu’est-ce qui s’est passé ? Ça me revient. J’étais ivre mort. Juste avant de sombrer, j’ai entendu des cris. Ça ressemblait à une bagarre. C’était…

Quelqu’un est en train de sortir de la cabine. Au même instant, je reconstitue la scène. Les cris. C’était une partie de l’équipage, en train d’assassiner l’autre. Question de mathématiques élémentaires. Moins de parts, plus de butin.

 

Je me rallonge en hâte, dans la même position qu’à mon réveil. Est-ce qu’il m’a vu bouger ? Des pas résonnent sur le pont. Ils peuvent garder le trésor. Les pas se rapprochent. Il ne m’a pas vu… Il ne m’a pas vu… Faites qu’il ne m’ait pas vu…

 

 

Date d’écriture: 2014
Aux victimes des pirates des temps modernes.

La liste des morts

On prétend que la Mort conserve chez elle une liste de tous les noms, qu’elle raye à chaque fois qu’elle prend une vie. On raconte aussi qu’après avoir entendu cette légende, un homme s’introduisit dans la demeure de la Mort et, profitant qu’elle exerçait ses talents, effaça son propre nom de la liste.

Cet homme vécut une longue, longue, loooooooongue vie. Il vit mourir sa femme, et ses enfants, et les enfants de ses enfants. Alors enfin, il souhaita quitter ce monde où il n’avait plus sa place. Il se coucha et appela la Mort de ses vœux. La Mort, l’entendant, ne répondit pas. Son nom n’apparaissait sur aucune de ses listes.

 

Date d’écriture: 2013