Une fenêtre sur l’esprit

Comment décrire la relation si particulière que j’entretenais avec John Carlst… nous étions amis, confidents, amants à l’occasion. John avait une personnalité extravagante bien avant que le grand public ne le découvre. Je l’ai toujours connu fasciné par la neurochirurgie. Je me souviens d’une fois où, dans les bras l’un de l’autre dans son petit studio, il m’a expliqué ce qu’il faisait. Le cerveau humain était un incroyable iceberg dont nous ne percevions qu’une infime partie, selon lui. Pour illustrer ses propos, il avait marché jusqu’à l’unique fenêtre de son appartement, nu comme un ver, et m’avait montré la vue. Il y avait tout un univers à l’extérieur, et pourtant depuis ici nous ne pouvions en observer qu’une portion restreinte. Son boulot, c’était de s’assurer que la fenêtre de ses patients ne se ferme pas, qu’ils continuent d’avoir accès à la zone exploitable de leur cerveau. Bien sûr, par la suite, il a développé ses travaux que tout le monde connaît aujourd’hui, sur le potentiel mental humain et la manière de le déverrouiller. Et toutes ces années, nous sommes demeurés aussi proches. Il n’a jamais déménagé, même quand ses travaux lui ont assuré une fortune colossale. Et d’aussi loin que je me souvienne, jamais je n’ai vu sa fenêtre close.

Mais je vois que je n’ai pas répondu à votre question. Non, je ne savais pas que John m’avait légué toute sa fortune. Il ne m’en avait jamais parlé en ces termes. Oh, il a bien essayé une fois ou deux de me donner de l’argent, il y a quelques années. Cela s’est généralement mal passé. J’avais le sentiment de n’avoir rien fait pour mériter ça. Tout ce qui m’importait, c’était sa compagnie et occasionnellement son corps, et je jugeais offensant qu’il me paie pour ça. Sans compter que je gagne bien ma vie, ce n’est pas comme si j’avais besoin de son argent. Nous avons eu des disputes parfois violentes à ce sujet. Et il a fini par voir que je ne cèderais pas, et il a renoncé à l’idée. Enfin, c’est ce que je croyais. Je vois maintenant qu’il attendait seulement que je ne puisse plus argumenter contre lui. Je ne compte d’ailleurs toujours pas accepter. Vous pouvez demander à son notaire. J’ai pris des mesures pour que son argent finance la poursuite de ses travaux en neurochirurgie expérimentale. Je ne toucherai pas un seul centime de son pactole.

Oh, je vois… si mon motif n’était pas l’argent, vous vous demandez pourquoi je l’ai assassiné. En réalité, c’était par pure mégarde. Oui, inutile de hausser les sourcils, je sais pertinemment qu’il était à des milliers de kilomètres de distance, en train de discourir à cette énorme conférence à Boston, et que j’étais simplement dans son appartement dont il m’avait laissé les clefs. Je… vous ne pourriez pas comprendre… eh bien, vous savez comme il faisait remarquablement froid hier soir ? J’étais donc chez lui, à préparer un petit repas de fête pour célébrer son retour. J’avais créé une ambiance romantique, les bougies, Smooth Operator de Sade, et quand la neige a commencé à tomber j’ai tout naturellement fermé pour ne pas laisser s’échapper la chaleur. Quand j’ai fini mes préparatifs, j’ai allumé les informations et c’est là que j’ai appris la nouvelle. John avait été victime d’un accident vasculaire cérébral à Boston et n’avait pu être sauvé. Mon regard, instinctivement, s’est tourné vers l’extérieur, et c’est là que j’ai réalisé.

La fenêtre, sa fenêtre, était fermée. JE l’avais moi-même fermée. Voilà, inspecteur. Voilà comment j’ai tué l’homme que j’aimais.

Date d’écriture: 2017

Pierre, papier, ciseaux

L’architecte construisit patiemment le château un moellon à la fois, et décréta que la place forte était sienne une fois son oeuvre achevée.

Le riche marchand signa l’acte d’expropriation de sa plume favorite, et décréta que la place forte était sienne une fois son forfait achevé.

Le guerrier trancha brutalement la gorge du marchand de sa propre lame, et décréta que la place forte était sienne une fois son crime achevé.

Pierre, papier, ciseaux. Un jeu des plus dangereux.

Date d’écriture: 2017

Amnésie

Ces paroles résonnaient de manière obsessionnelle dans son esprit :
– Nous nous reverrons, mon ami ! »

Rien d’autre. Pas de souvenir. Pas de signe distinctif sur lui. Rien.

Il s’était réveillé, seul, sur cette paillasse miteuse à l’auberge. Sans savoir qui il était. L’aubergiste n’avait rien pu lui dire, pas plus que les clients autour. Il ne les reconnaissait pas, ils ne le reconnaissaient pas.

Il était sorti pour se trouver lui-même.

Depuis, il errait de ville en ville. En quête de quoi ? Il ne savait pas.

Pas de passé, pas d’avenir. Impossible de rêver à quoi que ce soit d’autre que son identité. La réponse était là, quelque part. En lui. Elle n’attendait qu’une étincelle pour ressurgir. Et il y avait ce besoin… un besoin physique de bouger, sans cesse, de creuser plus profondément, d’avoir des réponses. Quelque chose l’appelait, un peu plus pressement chaque jour. Comme une attirance magnétique. Sa mémoire ! Il la retrouverait. L’appel guidait ses pas, le rapprochant du but de jour en jour. Il y arriverait, il la retrouverait.

Et un soir, alors que l’appel hurlait dans l’ouragan de ses pensées, quelques lambeaux lui revinrent. Cette racine, là, tordue comme si elle avait été prise d’une terrible agonie… ces rochers biscornus… oui, il était déjà venu par ici ! Il se mit à courir jusqu’à la porte qu’il avait si souvent poussée. Enfin un lieu qui ne lui soit pas étranger ! Son foyer ?!

Derrière la porte, une nécromancienne l’attendait. Derrière elle, un globe où flottaient ses souvenirs. On pouvait y voir un nombre incalculable de parties de lui-même – il distinguait, de ci de là, des images fugitives de celui qu’il avait été, implorant de retourner dans son esprit.

Mais la nécromancienne sourit :
– Ah, je vois que tu as une fois de plus trouvé le chemin. Eh bien… une fois de plus, je suis prête à t’accueillir. Voyons voir ce que tu as vécu depuis la dernière fois. »

Et le sort fondit sur lui sans lui laisser la moindre chance. Comme le maléfice transférait ses souvenirs récemment acquis vers le globe, il entendit la voix moqueuse de la nécromancienne :
– Nous nous reverrons, mon ami ! »

Il se sentit repoussé vers une destination inconnue, avant que le néant ne s’impose à nouveau dans son esprit.

Le lendemain, il s’éveilla sur une paillasse miteuse. Où était-il ? Et quelle était cette voix étrange qui résonnait dans son crâne meurtri ?

Il sortit de l’auberge en quête de réponses.

Date d’écriture: 2007

Eyes wide shut

Quand vous fermez les yeux, vous voyez quoi ? Rien, comme tout le monde ? Moi… moi je me vois. Ou plutôt, je me revois tel que j’étais cinq minutes plus tôt. Le même moi, exactement, le sourire bancal, le bouton naissant sur le front, la même blague pas drôle pour désespérément arracher un sourire à la fille en face… le même moi qui m’exaspère dans tous ses défauts. Je ne peux plus me voir en peinture, j’en viens à ne plus fermer l’œil pour éviter ce désastreux replay.

Alors oui, j’ai consulté. Les psys m’ont parlé de dissonance cognitive liée à un rejet de soi. La voyante m’a parlé d’expérience extrasensorielle extralucide extrachère (100 euros la séance quand même). Mes amis m’ont parlé d’hallucinations liées à une trop grande consommation d’alcool et de cannabis. En fin de compte, ça a servi à rien. Dès que je ferme l’œil je me vois encore et toujours, consternant de banalité.

Si au moins mon don servait à quelque chose, genre voir l’avenir proche à la place du passé proche, là ça serait la classe. Mais non. Mon don ne sert à rien.

Je suis un miracle moderne. Consternant. Stupide. Inutile.

Date d’écriture: 2017

Der General ist tot

Un halo de lumière. Brève lutte contre l’obscurité. Il vacille. S’éteint. Je sais où se trouve la voiture. Le dernier lacet de la route. Encore un instant et elle apparaîtra.

La lumière revient. Repousse les ténèbres. Ma cible arrive.

Inspire. L’air investit mes poumons. Expire. Un petit nuage de buée s’échappe dans la nuit. La voiture apparait enfin. Immobile maintenant. Là, sur le siège arrière, un homme lit le journal. Son képi masque son visage, mais ses épaulettes le trahissent.

J’ajuste ma visée. Sensation de métal contre ma joue. Froid. Mon doigt se crispe sur la gâchette. Une fraction de seconde, je vois du sang. Les phares font une embardée. S’éteignent. Les ténèbres dominent à nouveau.

Confusion. Quelqu’un crie quelque chose. Der General ist tot, der General ist tot. Des hommes tirent au hasard, dans la mauvaise direction. Eclairs fugitifs à chaque détonation. Trop tard, j’ai déjà disparu. Je ne suis plus qu’une ombre dans la nuit.

 

Date d’écriture: 2014

Trolls et poésie

Ma haine vit sur les réseaux où je mords, mutile, matraque,
Quand, à mes heures insomniaques, je m’en prends à ces blaireaux
Qui objectent à mes propos, me traitent de paranoïaque
Parce que j’amalgame en vrac fachos, gauchistes, libéraux.

Mais je ne fais que cracher toutes ces idées puériles
A l’abri où le péril reste du domaine de l’abstrait,
Où je peux les menacer et prétendre qu’ils se défilent,
Car un troll est plus fragile qu’on ne pourrait le penser.

Date d’écriture : 2018
A tous ces crétins qui hantent les réseaux,
A vous trolls, haineux, et autres idiots.

Echec et mat

Il était une fois un véritable génie des échecs, capable de déjouer n’importe quelle stratégie avec une aisance déconcertante. En d’autres circonstances, cet homme aurait fait fortune en conseillant les nobles de la cour. Mais pas ici, pas en ces temps-là. Comme plus de la moitié de la population du royaume, l’homme était né esclave et mourrait donc esclave.

Un jour, un courtisan apprit ce jeu au roi qui l’aima de suite. Il adorait faire chuter bruyamment les rois ennemis, se prenait pour un grand stratège militaire au bruit de ses enjoués « échec et mat », élaborait des stratégies alambiquées qu’il ne mettait jamais en œuvre. Car il faut l’admettre, le roi n’était au plus qu’un joueur médiocre, sans entraînement, fonçant dans la moindre ouverture comme un taureau et incapable de discerner les pièges qu’elle recelait. Mais la cour entière cherchait ses faveurs : nul ne se serait permis de le lui faire remarquer, nul n’aurait osé le mettre en échec. Et plus cela durait, plus le roi était convaincu de sa supériorité intellectuelle.

 

De fil en aiguille, une servante vint à parler de l’esclave alors qu’il tendait l’oreille. Un esclave jouant aux échecs ? Quelle idée saugrenue ! Comment ces bouseux pourraient-ils pénétrer le noble art de la stratégie ?! Seul un fou pourrait croire cela !

La servante, tout en baissant les yeux, répondit au monarque que jamais nul noble n’avait su mettre l’esclave en déroute. A ces mots, le roi entra dans une colère noire. Il renvoya la bonne – il l’aurait jetée au cachot si la reine n’était intervenue pour protéger sa servante – et envoya un cavalier chercher ce maudit esclave. Il prouverait à tous, nom de nom, que ce moins que rien ne l’égalerait jamais !

Mais comme le cavalier faisait route, il se calma et y réfléchit plus posément. Plus il y pensait et plus une rencontre à la cour lui paraissait inconvenante. Un esclave crasseux admis en haut de sa tour ? Quel déshonneur ! Il manda le capitaine de sa flotte et lui ordonna d’affréter son navire amiral. La rencontre se ferait sur les flots, sa précieuse cour resterait bien à l’abri de la souillure.

 

Le jour fatidique, il décida d’un tournoi en trois parties. On vit rarement tournoi plus bref… deux coups du berger et un mat classique : l’esclave innocent ne cherchait pas à ménager le roi, pensant qu’il cherchait à apprendre et non à vaincre. Grave erreur de stratégie… le roi fulminant ordonna séance tenante la mort de l’esclave. Quel impudent pour oser humilier son roi, le seul maître du royaume après Dieu ! Qu’ils voient donc ce qu’il en coûte de le mettre ainsi en échec !

On pendit donc l’esclave tout en haut du grand mât, sous les yeux désolés des autres esclaves présents à bord. Plus d’un pleura ouvertement en voyant tomber de la main du supplicié le légendaire pion qui lui avait ouvert sa première victoire. Il ne l’avait jamais quitté jusqu’à présent…

Le roi, voyant l’émotion que suscitait la pendaison, décida que ce petit jeu ne l’amusait plus. Il ordonna le retour immédiat au port et les marins entamèrent immédiatement les manœuvres. Pourtant…  pourtant, la poulie du grand mât refusait de jouer. La grand-voile restant bloquée, le navire partit à la dérive et s’empala sur des récifs tous proches. Les esclaves, en bonne condition physique, réussirent à nager jusqu’à la côte. En revanche, le roi et ses courtisans manquaient d’entraînement. Presque tous périrent corps et bien dans le naufrage.

 

Quelques semaines plus tard, la mer recracha sur la plage une grosse poulie. Un pion noir à moitié écrasé par la grosse corde se trouvait dedans. Le dernier mat du maître d’échecs.

 

Date d’écriture: 2005