Historia mundi

Il est né peu avant Jésus Christ. Il a tenu bon pendant que les Huns et les Goths submergeaient Rome. Il a prospéré tandis que Charlemagne se faisait couronner empereur par le pape Léon III. Il a survécu aux croisades, aux hordes de Ghengis Khan et à la chute de l’empire aztèque. Il est resté inébranlable tout au long des guerres d’indépendance et de sécession, puis pendant les première et seconde guerres mondiales.

Et puis un beau jour, un crétin a mal éteint son mégot de cigarette et la forêt s’est embrasée.

Alors seulement, le grand séquoia est tombé, entraînant dans son sillage deux millénaires de l’histoire humaine.

Date d’écriture: 2020

Sens unique

Dès que mes yeux se sont posés sur toi, je t’ai aimée. Mes amis m’ont dit d’aller te parler, que ça ne pourrait qu’être réciproque. Mais tu es restée de marbre.

Mes amis m’ont conseillé de te faire la cour, et je t’ai courtisée. Tu as poliment accueilli mes avances, sans coeur ni passion.

Mes amis m’ont dit qu’une fois mariés, en se cotoyant tous les jours, les sentiments naîtraient. J’ai demandé à ton père l’autorisation de prendre ta main, et j’ai préparé une cérémonie somptueuse. Tout du long, ton sourire est resté froid, distant.

Les années sont passées, nous avons eu des enfants. Eux, tu les as aimés de tout ton coeur. Mais jamais tu ne m’as regardé avec une telle étincelle dans les yeux.

Le temps continuant son oeuvre, nous avons vieilli. Côte à côte, mais pas ensemble. Mon amour n’a jamais été qu’à sens unique. Et maintenant, au soir de ma vie, je dois me rendre à l’évidence.

Mes amis sont des crétins. Et moi plus encore pour les avoir écoutés.

Date d’écriture: 2020

Le chevalier blanc

Le chevalier, couvert d’un sang noir et huileux, sortit du marais aux premières lueurs de l’aube. Seules quelques bosses sur son armure attestaient de la violence du combat qu’il venait de mener, et dont les échos retentissaient encore dans la tourbière. Et tous les cœurs se réjouirent, car le noble chevalier les avait enfin délivrés de la bête.

Quand il demanda le gîte et le couvert, ils l’accueillirent à bras ouverts comme il convenait pour un héros. Quand il demanda paiement pour son acte de bravoure, les villageois tirèrent sur leurs derniers deniers pour le doter d’une prime digne de ses hauts-faits. Quand le chevalier proposa de rester pour les protéger de tout nouveau mal, ils acceptèrent de grand cœur.

Quand le chevalier demanda une fille pour son bon vouloir, les paysans tiquèrent. Mais certaines jeunes donzelles étaient déjà sous le charme du champion du village, aussi ne leur demandait-on rien de contraire à leur volonté. Quand le chevalier exigea qu’on lui verse une taxe sur les affaires menées dans le village, quelques voix dissidentes s’élevèrent enfin. Alors le chevalier marcha sur ses opposants et les passa au fil de l’épée, si bien que nul n’osa jamais plus le contredire.

Et ainsi, le chevalier blanc se transforma peu à peu en chevalier noir. A ce jour, la bête rôde toujours dans les marais. Elle n’est plus de crocs et de griffes, tuant pour manger. Elle est désormais d’armure vêtue, et tue pour son bon plaisir.

Date d’écriture: 2020

Contact

Cette planète était… étrange. Pas de relief, où que porte le regard. Une étrange couche de matière gélatineuse, au sol. Aucune trace de vie, malgré la présence d’une atmosphère. Le vaisseau-mère déploya un petit module-sonde pour enquêter sur place avec, à son bord, Ed Burner.

Ed n’était pas un novice. Quand son module se posa à la surface, il commença par confirmer la composition de l’atmosphère. Elle était un peu plus riche en azote que l’atmosphère standard, complètement saturée en éléments rares (encore un détail étrange !), mais tout à fait compatible avec la vie.

La seconde action qu’entreprit Ed fut de collecter un échantillon de cette matière gélatineuse. Le bras du module se déploya, s’enfonça dans la gélatine et… resta coincé. Ed força légèrement pour le décoller, sans succès. Il n’insista pas. Au-delà, il risquait de dépasser le point de rupture du bras mécanique. Il allait falloir le déloger à la main.

Il enfila sa combinaison, descendit l’échelle, posa le pied sur le sol extra-terrestre et essaya de faire son premier pas sur cette planète. Son pied resta collé au sol. Impossible de le bouger, quelle que soit la force qu’il déploie. Il abandonna sa botte sur place – une chance que l’atmosphère soit tolérable ! – et remonta dans le module en faisant bien attention à ne pas toucher plus de gélatine.

L’heure était venue de faire le point. Il était bien entendu exclu de décoller. Le bras mécanique était complètement coincé, et sans doute également les pieds du module. Impossible aussi d’analyser la gélatine dans le module. Mais il pouvait tester la réaction de la gélatine à différents produits chimiques. A commencer par l’alliage en titane qui composait sa botte.

Il dirigea le bras-caméra vers l’échelle du module. La botte était toujours là, coincée dans la gélatine. Mais elle était complètement corrodée, au point où il était difficile de savoir que c’avait été une botte en la regardant. Impossible de voir, dans la gélatine translucide, où la matière qui composait la botte était allée. C’est comme si la gélatine avait assimilé la matière de la botte pour se reproduire.

Ed eut un frisson en comprenant. Il avait atterri sur un organisme vivant qui dévorait tout ce qui entrait en contact avec lui. Un organisme si efficace qu’il avait, petit à petit, éliminé toute compétition de sa planète d’origine. Horrifié, il déplaça le bras pour voir la base du module. Les pieds avaient été sérieusement attaqués. Dans quelques heures, la coque elle-même serait en contact avec la gélatine.

Il lança aussitôt un appel au secours, qui fut relayé jusqu’au vaisseau-mère. On lui envoya sur-le-champ un vaisseau d’extraction. Le sortir de ce mauvais pas ne fut pas chose aisée – le vaisseau d’extraction ne pouvait, naturellement, se poser sur la planète – mais l’équipe de sauvetage était expérimentée. Ils amenèrent un homme sur le toit de la sonde. L’homme découpa une écoutille au laser, puis un hélitreuil les souleva jusqu’au vaisseau de secours. Enfin, ils firent rugir les moteurs pour fuir au plus vite cette planète inhospitalière, creusant un grand cratère dans la gélatine au point de décollage.

Ed fit un rapport détaillé. On plaça la planète en quarantaine, pour que personne n’ait jamais à vivre l’horreur d’être assimilé à petit feu par la gélatine. Et Ed put enfin s’endormir, quelque peu secoué mais fier d’avoir accompli son devoir.

L’équipe de sauvetage remit le vaisseau d’extraction au service d’entretien pour une inspection et une révision de routine, comme après tout retour de mission. Mais le service d’entretien était débordé, et il plaça le vaisseau en liste d’attente. Rien ne pressait, de toute façon.

Dans la nuit, l’alerte générale fut lancée. Le pont d’entretien était recouvert de gélatine.

Quelques heures plus tôt, au décollage du vaisseau d’extraction, une minuscule gouttelette avait été expulsée en l’air et s’était accrochée à la coque.

Date d’écriture: 2020

Le pouvoir

Elle, c’est Alice. Une petite fille de neuf ans, cheveux blonds avec deux nattes et un ruban, une petite robe blanche à pois bleu foncé, et son attention entièrement prise par un jeu avec ses copines. La marelle, si je vois bien.

Moi, c’est John, et j’ai le pouvoir de décider ce qu’il adviendra de sa vie.

Je ne suis pas son professeur.

Je ne suis pas son père.

Je ne suis pas son tuteur.

Je suis un gamin de neuf ans qui s’est embrouillé avec elle.

Je suis un gamin de neuf ans qui l’a en ligne de mire, dans le viseur du fusil de chasse de son grand-père.

Date d’écriture: 2020
Aux victimes des trop nombreuses fusillades à travers le monde.

Le début de la fin

Je regardais la vaste plaine en contrebas, bien à l’abri de notre vaisseau. Gelt me salua et attendit que je lui accorde mon attention.

Explorateur Gelt, quel est votre rapport ? »

Il hésita un instant.

Ça va demander un sacré boulot, dirigeant Iann, mais… oui, la planète peut être reformée pour correspondre à nos besoins. »
Un sacré boulot ? Quel est le problème ? »
Vous voyez ces structures sous nos pieds ? »

Je dirigeais mon attention vers le sol. Il y avait effectivement, de-ci de-là, un fouillis invraisemblable de structures biologiques immobiles et indéterminables. Rien qui me soit familier, en tous cas.

Ces structures rejettent en abondance un composé hautement toxique dans l’atmosphère. Bien plus que ce que nous pouvons supporter, et même la coque de nos vaisseaux ne tiendra guère que quelques cycles si nous les exposons de manière continue. Il va falloir en purger l’atmosphère avant que cette planète ne devienne vivable. »

Purger l’atmosphère ! C’était le travail de plusieurs dizaines de cycles, au minimum. Et cela demanderait des ressources considérables. Mais au vu de la rareté des planètes colonisables dans ce secteur de la galaxie, il m’était difficile de faire la fine bouche.

Je vois… d’autres surprises de la part de cette planète ? »
Rien de particulier. Comme la plupart des planètes de ce genre, elle abrite une foule de formes de vies inférieures, dont certaines semblent même former des colonies et utiliser des outils rudimentaires. »
Des colonies et des outils ? Y a-t-il la moindre chance qu’elles parviennent un jour à la conscience ? Je ne tiens pas à me mettre le Conseil Interstellaire à dos ! »

Je sentis la dénégation de Gelt avant qu’elle ne me parvienne.

Non, dirigeant Iann. Aucune d’entre elles ne présente la moindre capacité télépathique, condition nécessaire à la conscience. »
Ces formes de vie représentent-elles un danger quelconque ? »
Probablement pas. Les colonies pourraient avoir un mouvement instinctif d’auto-défense, mais leur équipement est trop rudimentaire pour présenter la moindre menace. Pas d’armes psioniques, aucun perturbateur cortical… bref, pas de capacité de frappe mentale, si bien que nous n’avons rien à craindre de leur part. »

Rassuré, je me retournais vers la planète. Bien. Elle ferait l’affaire.

Comment comptez-vous procéder, explorateur Gelt ? »
Ce composé toxique, le dioxygène, est très inflammable. Nous allons simplement le faire brûler, ce qui détruira également les structures biologiques qui le produisent. Après quoi nous pourrons progressivement éliminer les traces résiduelles par des méthodes plus conventionnelles. »

Je hochais la tête, posais un tentacule contre la vitre du vaisseau, et pris ma décision.

Fort bien, explorateur Gelt. Lancez le projet de reformation de cette planète. Rasez tout, et virez-moi au plus vite ce truc toxique de notre atmosphère ! »

Ainsi commença la guerre entre les blobs et les humains.

Date d’écriture: 2020

Destruction mutuelle assurée

L’humanité avait détruit toutes les planètes des blobs, comme la presse avait jadis baptisé l’espèce extra-terrestre. Difficile d’affirmer qui avait commencé à attaquer l’autre, mais l’humanité avait remporté le premier combat décisif. Une attaque surprise, alors que la flotte blob était encore engagée dans des manœuvres de combat dans l’espace profond, quelques milliers d’ogives, et le monde central des blobs avait été noyé sous le feu nucléaire. Encore quelques heures, et les mondes périphériques subissaient le même sort.

Tous s’attendaient à une reddition sans conditions de la flotte blob, ou à sa fuite dans les confins les plus reculés de la galaxie. Au lieu de quoi, les blobs répliquèrent avec fureur et incinérèrent les mondes humains. Notre flotte revint bien sûr au plus vite, mais les vaisseaux étaient trop éloignés pour pouvoir les arrêter à temps. Des milliards de vies furent réduites en cendres en quelques instants… le parfait reflet des milliards de blobs qui avaient été anéantis quelques jours plus tôt.

Leurs forfaits accomplis, les deux flottes convergèrent ensuite l’une vers l’autre. Une bataille épique eut lieu durant plusieurs semaines, dans laquelle 99% des deux flottes s’anéantirent mutuellement. A la fin, ne restèrent qu’une dizaine de vaisseaux de chaque camp.

Ces vaisseaux, naturellement, continuèrent de s’affronter. Simplement, ils passèrent de l’affrontement frontal à un jeu du chat et de la souris, chacun tentant de prendre l’autre par surprise, puis de battre en retraite avant de s’attirer le feu ennemi. En vingt ans, les maigres escadres survivantes s’annihilèrent l’une l’autre à leur tour.

Et maintenant, il ne restait plus qu’un vaisseau humain luttant bec et ongle contre un vaisseau blob. Mais le statu quo était sur le point de se terminer. Jill avait sous les yeux le dernier ennemi, dont elle venait de réduire en miettes les derniers drones de combat. Le blob, qu’elle avait baptisé Bob pendant les années qu’avait duré leur combat, était enfin à sa merci.

Elle allait terminer cette guerre. Venger l’humanité toute entière. Elle débloqua le verrou du silo de missiles, et posa le doigt sur la commande de lancement. Mais elle n’appuya pas. Une étrange pensée venait de traverser son esprit.

Bob et elle étaient les dernières lueurs de conscience de toute la galaxie. Si elle le tuait, il ne resterait plus qu’elle. Que faire, seule, pendant les décennies qui lui restaient ? Quelle victoire serait-ce, que de se condamner à la solitude pour le reste de sa vie ?

Bien sûr, Bob était un meurtrier. Il avait participé de manière directe au génocide de sa race, et avait personnellement tué bon nombre de ses amis pendant leurs vingt ans de lutte. Tout comme elle.

Elle regarda le vaisseau blob sous un nouveau jour. Elle l’avait sérieusement endommagé pendant son attaque surprise, mais Bob devrait encore être en vie. Les blobs étaient du genre coriace. Peut-être était-il encore temps pour le sauver.

Elle enfila sa combinaison et sortit apporter son aide, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, au dernier des blobs.

Date d’écriture: 2020

Le kraken

La mer avait réagi étrangement toute la matinée. Les courants changeaient abruptement de direction, sans raison apparente. Des remous suspects apparaissaient de ci de là, à quelque distance de la barque catalane. Des bancs de poissons entiers sautaient hors de l’eau, en telles quantités que certains tombèrent dans le petit voilier, fournissant une manne bienvenue. Car aucun poisson ne semblait très intéressé par les lignes que Miguel avait tirées.

Et sans prévenir, l’eau se mit à bouillonner autour de Miguel. Il se jeta sur la voile pour tenter de maîtriser son embarcation, qui tanguait dangereusement. Il luttait encore quand, d’un seul coup, surgit devant lui une tête gargantuesque. L’œil du monstre était braqué sur Miguel.

Il se mit à trembler. L’œil était plus grand que lui. La pupille semblait contractée sous l’afflux de lumière, et Miguel songea que la bête devait être plus habituée aux ténèbres des profondeurs qu’à la vive lumière du soleil de la Galice. Pensée étrange, seul face au kraken. L’iris, largement révélé par la contraction de la pupille, était d’un bleu profond, du bleu des abysses. Le corps de la bête affleurait maintenant à la surface de l’océan, plus long que la jetée du village de Miguel.

La bête ne bougeait pas. Elle attendait, observait. Impossible de dégager le bateau pour fuir sans la percuter. Mais étrangement, le monstre marin ne semblait pas hostile. Curieux, peut-être, envers ces fourmis qui se déplaçaient à la lisière de son univers. Miguel s’agenouilla pour prier le Seigneur, oscillant entre reconnaissance pour ce qu’il était en train de vivre, et peur de mourir. La pupille de l’œil gargantuesque se dilata légèrement. Le kraken étudiait toujours attentivement Miguel.

Ses actes de dévotion terminés, Miguel se redressa. Il était maintenant prêt, quoi qu’il puisse arriver. Il fit face à la bête. Elle était si proche… il lui suffisait d’avancer la main… et si ? Comme dans un rêve, Miguel leva le bras et posa la paume sur la tête du monstre. Elle était humide et fraîche, et le contact était surprenamment agréable. La pupille du kraken se dilata un peu plus encore.

Était-ce ce qu’il attendait ? Toujours est-il qu’il se dégagea doucement, leva en signe d’adieu un tentacule plus épais que le tronc d’un chêne centenaire, et s’enfonça doucement sous les flots pour y disparaître.

Miguel ne le revit jamais. Mais parfois, quand les courants se montraient bizarrement capricieux, il sentait sa présence amicale autour de lui. Et que ce soit par hasard, ou parce que le monstre veillait sur lui, jamais plus Miguel ne rentra bredouille au village.

Date d’écriture: 2020

Le coup de foudre

J’ai dansé sous l’orage. Les gouttes frappaient mon visage, battant la cadence au rythme de mes pas. Le tonnerre a éclaté comme je tapais dans mes mains, et la foudre jailli au premier entrechat. Le vent m’a enveloppé d’un tourbillon, amenant dans son sillage une entêtante fragrance d’ozone.

Elle se tenait devant moi. Amie ? Ennemie ? Je ne sais plus trop. Je me souviens d’être venu pour l’affronter, mais je ne lui voulais aucun mal. On m’avait ordonné de la tuer, je me contentais de faire mon boulot. Elle aurait pu me foudroyer sur place, mais… non. A la place, elle m’a ensorcelé. Difficile de tuer quelqu’un quand on danse sous l’orage.

Quand la tempête est passée, je me suis effondré, épuisé. L’enchanteresse était partie, mais son visage était gravé de manière indélébile dans mon esprit. Sa beauté, terrible, envoûtante. J’ai mobilisé mes muscles tétanisés pour me lever. Il y avait toujours, dans le vaste monde, des gens qui lui voulaient du mal. Je devais la retrouver, l’accompagner, la protéger.

C’est ainsi que je rencontrais Viviane pour la première fois.

Date d’écriture: 2020

Moi

J’ai des souvenirs de moi enfant. Une gamine turbulente, hyperactive, toujours à faire des mauvais coups. Je ne suis plus cet enfant. J’ai changé.

J’ai des souvenirs de mes études, de ma remise de diplôme. Docteur en robotique. Une jeune femme pleine d’assurance, confiante en l’avenir. Je ne suis plus cette femme. J’ai changé.

Je ne me souviens pas de ma transformation. Quand ils ont ajouté une composante cybernétique à mes fonctions cérébrales, j’étais dans un coma artificiel. Un succès à 99,99586735%, m’ont-ils assuré. Aucune différence perceptible.

D’accord, mais est-ce que je suis toujours moi-même ? Si je n’avais pas eu cet accident vasculaire cérébral, la semaine dernière, serais-je aussi de 0.00413265% différente de ce que j’étais alors ?

Les plus extrémistes des philosophes prétendent que ma question n’a pas de sens. Que le moi n’existe pas. Que… je n’existe pas. Oui, je change constamment. Le moi, s’il existe, est mouvant. Je suis déjà différente de celle que j’étais, deux minutes auparavant, quand j’ai commencé à coucher ces mots sur le papier vélin. A chaque instant, le changement est imperceptible. Il n’en existe pas moins.

Mais dire que le moi n’existe pas, c’est nier une continuité entre ces états successifs par lesquels je passe. Ajouter une partie mécanique à mon cerveau constitue-t-il une rupture significative avec cette continuité ? Suis-je toujours moi-même ? 0.00413265%, c’est un nombre infime. J’aurais surement plus évolué que ça, sans l’opération. En un sens, c’est donc un échec. On m’a volé du temps, du temps que j’aurais utilisé pour changer dans une direction imprévisible.

Une autre façon de voir les choses, comme me l’a fait remarquer ma mère à mon chevet, c’est que le temps qui s’écoule maintenant, je le dois aux docteurs. Sans eux, je serais morte, et le moi qui me représente aurait disparu avec mes fonctions biologiques. Ma mère est pleine de sagesse, mais elle n’a pas des circuits imprimés dans le cerveau. Elle n’a pas à se questionner sur son identité. Je me suis endormie sur ces pensées angoissantes.

Et au réveil, j’ai eu une épiphanie. Je crois… je crois que je ne peux être autre chose que moi. Je ne suis plus celle que j’étais dans n’importe lequel de mes passés, que ce soit il y a cinq secondes ou deux décennies. Je ne le serai jamais plus. Mais j’existe toujours. Physiquement. Psychiquement.

Biologique, mécanique, quelle importance ? J’ai changé. Mais quoi que je sois devenue, quoi que je puisse devenir à l’avenir, je serai toujours moi.

Le reste de ma vie a commencé sur cette pensée rassurante.

Date d’écriture: 2020