Le grenier

1997. Je grimpai jusqu’au grenier. L’escalier était abrupt, et les marches trop hautes. A la porte, une odeur de renfermé chatouilla délicieusement mes narines. La pièce était immense, promesse de mille trésors à découvrir.

2005. Je grimpai jusqu’au grenier. L’escalier était abrupt, avec de petites marches toutes resserrées. A la porte, une odeur de renfermé agressa mes narines. La pièce était minuscule, envahie de centaines de bibelots cassés ou défraichis.

2005. J’avais grandi.

 

Date d’écriture: 2013

Le virus

Un réseau. Des milliards de liens qui s’entremêlent, de la simple connaissance au plus intime des amis. Et nous avons tous nos propres connections dans cette trame. Personne, nulle part, n’est vraiment seul. Oh, bien sûr, certains ont des liens plus nombreux, ou plus solides, ou fort rarement les deux à la fois. Mais nous faisons tous partie de cette gigantesque toile sociale. Maintenant, imaginez un instant que quelqu’un, quelque part, conçoive un virus capable de se propager de relation en relation. Personne sur Terre ne serait à l’abri.

Cette nouvelle arme est en train d’être perfectionnée en ce moment même. On l’appelle sous différents noms : la télévision, Facebook, Twitter… tous ces outils en apparence innocents, je les ai travaillés comme autant de vecteurs de propagation. Mais très vite, je me suis heurté à un obstacle de taille : tout comme les anticorps repoussent l’infection, la pensée critique a combattu ce que je déversais dans le réseau. Dès que quelqu’un perçait à jour un de mes mensonges, il cessait de le diffuser. Pire encore, il diffusait ses propres idées dans le système, empêchant le mensonge d’infecter d’autres gens. J’avais sous-estimé l’esprit humain.

Comment une maladie peut-elle vaincre les anticorps ? Facile : on attaque directement le système immunitaire. Le corps, incapable de produire ses propres défenses, se retrouve à la merci du virus. Alors je me suis attaqué directement à l’éducation. Réduction des budgets, dévalorisation du corps enseignant, nivellement par le bas, banalisation de l’échec scolaire, programmes inadaptés. Tout ça, c’est moi.

Eh bien, je suis fier de vous annoncer que mes efforts ont payé. Le cancer est implanté. La population cesse progressivement de réfléchir. Une rumeur suffit à faire tomber un gouvernement. Un tweet et je contrôle le monde.

Clic. Voilà qui est fait.

 

Date d’écriture: 2017
A la pensée critique. Puisse-t-elle ne jamais disparaitre.

Le plateau

Un immense plateau, des milliards de cases. Les pions ignorent leur but, s’agitent en tous sens pour le trouver. Ils sautent sur les cases les mieux placées, quitte, parfois, à pousser d’autres pions hors du plateau. Les plus chanceux apparaissent au bon endroit et au bon moment, les autres doivent trouver leur voie. Le plateau lui-même se fâche à l’occasion. Ouragans, tremblements de terre, inondations… les cartes d’évènements spéciaux ne manquent pas.

Tu veux jouer ? Parfait. Bienvenue sur Terre !

Date d’écriture: 2014

Œuvre éphémère

Palette de couleurs dans l’instant figé. Ça ferait un joli nom pour ce tableau.

En quelques éléments, la scène est posée. L’immense arbre, tronc marron, dépressif, penché selon un angle impossible, donnerait un premier indice aux plus observateurs. La passagère, lèvres carmin, trop maquillées, ouvertes en un cri inarticulé, indiquerait plus clairement la nature dramatique de l’œuvre. Et pour parachever la toile, le soleil couchant, éblouissant, insoutenable, teinterait la scène d’une pellicule rouge sang. L’avant-goût du désastre à venir.

Il y a une certaine beauté dans cet instant de calme avant la tempête. Mais comme tout instant, il finit par passer. Le charme se rompt, la réalité nous rattrape. Le son revient. Hurlement du vent qui gifle le pare-brise. Bruit de gorge étranglé de Caroline à mes côtés. Plainte de la tôle froissée comme la voiture finit son dernier tonneau et va s’encastrer dans l’arbre. Et puis, plus rien. Le silence à nouveau.

La palette des couleurs a disparu. Ne reste que le noir.

Date d’écriture: 2017

Bon sens

Je suis contre-nature. Mais gaver la terre de produits chimiques, ça ne dérange pas tellement.

Je suis pervers. Par contre les viols c’est pas si grave, on est en 2018 quand même.

Je détruis la famille. Mais laisser ses enfants livrés à eux-mêmes toute la journée, c’est tolérable.

Je suis un danger pour la civilisation. Pas comme le racisme et l’inculture.

Je suis homosexuel. Et ça, visiblement, ça c’est un vrai problème qui mérite qu’on s’y attarde.

Date d’écriture: 2018

La fin des temps

Apparemment, la fin des temps, c’était hier. Sauf que moi, je me suis pas réveillée, et visiblement on m’a juste oubliée dans un coin. Je veux dire, la ville est toujours là, intacte, les feux passent encore du rouge au vert, il y a de l’électricité, mais dans les rues, personne. PERSONNE ! Nom de dieu, mais qu’est-ce que je vais faire toute seule sur ce monde ? Je veux pas finir comme ces naufragés qui en viennent à parler à des ballons de volley pour se tenir compagnie, ou ces mecs en cellule d’isolement qui finissent par oublier leur propre nom. Céline, Céline, Céline, Céline, Céline ! Wilson ?

Et mes parents, mes amis, où ils sont ? Il n’y en a pas un qui a pensé à dire au cortège céleste « eh, attendez, Céline n’est pas là, faut retourner la chercher » ? Est-ce qu’ils pensaient que ce serait mieux pour moi de ne pas partir avec les autres, de rester, dernier vestige de l’humanité dans ce monde perdu ? Ou est-ce que ça leur fait plaisir de ne plus voir ma tronche, ah tiens on a oublié Céline, bon débarras, elle faisait que nous causer des ennuis de toutes façons ? A bien y réfléchir, maman m’a toujours regardé bizarre, genre « qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter un tel purgatoire », c’est surement pas elle qui m’aurait repêchée. Et papa a toujours fait ses quatre volontés, il se serait juste rangé derrière elle, comme d’habitude. Quand à mes amis… Elsa et Antoine sont toujours à me faire des crasses, Julie est carrément jalouse depuis que j’ai chopé son ex Théo en soirée, Nathalie est une vraie vipère, je la déteste. Vraiment pas un pour rattraper l’autre.

Je… oh, ça bouge par là-bas. Un chien errant ? Non, on dirait plutôt un type en voiture. Hhmmm, peut-être que c’était pas la fin du monde en fin de compte. On est juste très tôt, 4h32, samedi matin, et la ville est plus déserte que jamais. Ouf ! Mais la prochaine fois que c’est la fin du monde, ils ont pas intérêt à me refaire un coup pareil, c’est moi qui vous le dis !

 

Date d’écriture: 2017

Le piège

L’insecte voletait de ci de là en quête de nourriture. De temps à autre, quelque fleur au parfum délicat attirait son attention. Il s’arrêtait alors, la butinait quelques instants et repartait. Jusqu’au jour où ses récepteurs olfactifs s’emballèrent : jamais il n’avait senti une odeur si suave, si excitante.

Il remonta la piste en un éclair ; quand il parvint à la fleur qui dégageait un parfum si capiteux, ses yeux à facettes s’embrasèrent d’un kaléidoscope de couleurs chatoyantes. Il se jeta dans la corolle et goûta. Des sensations nouvelles, exquises, affluèrent aussitôt de son système nerveux. Il y avait plus encore de nectar plus profondément dans la corolle, et l’insecte s’y enfonça sans hésiter.

La lumière décrut comme la corolle se refermait, mais l’insecte n’y accorda aucune attention. Il mourut noyé dans le nectar, au plus profond de la plante carnivore. Heureux.

 

Date d’écriture: 2014