La bibliothèque

Léonard n’avait jamais vraiment cessé d’apprendre de son vivant, aussi, une fois dans l’après-vie, décida-t-il de se cultiver encore et sans relâche. Après tout, il avait désormais l’éternité pour assouvir sa passion. On lui présenta le bibliothécaire, qui l’amena au saint des saints, la grande bibliothèque universelle où se trouvait archivé tout le savoir humain, mais aussi tout ce que les humains n’avaient jamais découvert, en bref, tout ce qu’il était possible de découvrir. Et il y avait même, lui avait-on dit, des archives retranscrivant tout ce qui existait mais ne pouvait être découvert, car la plus discrète des observations aurait apporté trop de modifications pour permettre l’observation du phénomène.

La bibliothèque était immense. Un véritable monde dans l’univers de l’après-vie, telle fut la première impression de Léonard quand il arriva sur le seuil. Il remarqua avec étonnement qu’il était seul. Le bibliothécaire s’arrêta au pas de la porte et lui fit signe d’avancer.

Vous n’entrez pas ? » demanda Léonard, surpris.
Oh non ! » répondit le bibliothécaire. « Voilà de nombreux fragments d’éternité que nul n’est plus entré ici. »
Mais alors, qui classe les nouvelles découvertes ? » s’étonna Léonard.
Personne ne les classe. Les nouvelles découvertes arrivent et s’ajoutent d’elles-mêmes à l’édifice, si bien que la bibliothèque ne cesse de croître. Mais tout ceci grandit bien trop vite pour que quiconque puisse encore y mettre de l’ordre, même moi. »
Alors si je veux savoir, par exemple, comment fonctionne le corps humain, comment ferai-je donc pour trouver ce que je cherche ? »

Le bibliothécaire sembla soudain pensif.

Eh bien… il existe bien un moyen, mais… »
Quel est ce moyen ? » insista Léonard.
Il n’existe aucun classement, aussi vous ne pourrez trouver l’information que vous cherchez qu’avec une chance infinie. Mais qu’à cela ne tienne, il vous suffit de lire l’ensemble de la bibliothèque. Vous finirez tôt ou tard par savoir ce que vous voulez. »

Léonard considéra l’édifice imposant, qui avait déjà sensiblement grandi durant les quelques minutes qu’avait duré leur discussion. Cette nouvelle aile, dans la partie ouest, par exemple… Léonard aurait juré qu’elle n’y était pas, quelques instants auparavant.

Tout lire ? Mais quelle est la taille de cette bibliothèque ? »
Elle contient tout le savoir du monde, qui est infini. Aussi est-elle, nécessairement, elle aussi infinie. Fort heureusement, vous disposez d’autant de temps que vous n’en voulez en ce lieu, aussi aurez-vous le temps de tout lire si tel est votre bon plaisir. »

Léonard réfléchit un moment. Avait-il vraiment une telle soif de connaissances ?

Et votre maître, Dieu, ne pourrait-il pas y mettre un peu d’ordre ? »

Le bibliothécaire sourit.

Où donc pensez-vous que soit Dieu ? » demanda-t-il d’un air malicieux.

Léonard fut soudain perplexe. A bien y réfléchir, on lui avait fait visiter l’ensemble des lieux, mais nulle part il n’avait été mention de la demeure de Dieu, et Léonard ne lui avait pas encore été présenté.

Sur Terre, on avait pour coutume de dire que Dieu était partout et en toute chose. » réfléchit-il à haute voix.
Une remarque appropriée. » approuva le bibliothécaire. « Et qu’il sait tout, une façon détournée d’affirmer qu’il contient tout le savoir du monde. Tout comme cette bibliothèque. Il, ou elle, selon la façon dont il vous plait de le ou la nommer, est omniscient.e. En un sens, il/elle contient le monde. Je vous repose donc la question : où pensez-vous que soit Dieu ? »

Léonard contempla la bibliothèque et comprit. Dieu n’avait rien d’un vieil homme barbu. Il était le réceptacle du savoir du monde, toujours avide d’en connaitre davantage, et c’est en ce sens qu’il avait créé l’homme à son image.

Il se prosterna devant l’édifice qui était en fait son Dieu, puis, sur un signe de tête approbateur du bibliothécaire, entra à l’intérieur.

Date d’écriture: 2020

It’s a kind of magic

Des fosses si profondes que leur pression m’aplatirait comme une crêpe. Un immense orage spatial de cent cinquante mille années-lumière autour de la galaxie 3C303. Une diversité animale si importante que jamais je ne connaîtrai le centième des espèces qui peuplent ma planète. Des gens que j’aime autour de moi, et qui me rendent mon amour.

C’est étrange qu’on ressente le besoin de faire appel au surnaturel pour ajouter de la magie à notre monde.

Date d’écriture: 2020

Héroïque

Luisants. Tes yeux brillent, plus encore qu’à l’accoutumée. Une larme coule paresseusement jusqu’au bout de ton nez.
Maman, est-ce qu’on va mourir ? »

Je ne l’avais pas réalisé jusqu’à présent. Tu as peur. Peur de cette maladie inconnue, de cette maladie qui vient d’entrer dans ta vie. Qui perturbe ton quotidien, ces mille gestes rassurants qu’on répète jour après jour.
Pas aujourd’hui, ma chérie. Ca… ça t’inquiète, tout ça ? »

Pas besoin de mots. Tu baisses légèrement la tête, la lèvre tremblante. Je te serre dans mes bras.
Tu sais pourquoi tu restes à la maison ? »

Infime hésitation.
Euh… pour pas qu’on l’attrape ? »

Je souris gentiment, t’embrasse sur le front.
Oui, bien sûr. Mais aussi, pour ne pas la transmettre aux autres. En restant à la maison, tu sauves des vies. »

Tu redresses la tête, un éclair de fierté traverse ton regard. Tu ne le savais pas. Je te le dis doucement.
Tu es une héroïne, ma chérie. »

Date d’écriture: 2020

Prison de temps #7

Je vis dans une prison de temps. Je suis paraplégique depuis mes dix-huit ans. Mon esprit est intact, mais mon corps ne retranscrit pas ses signaux en actions. Et pour cause, le contact électrique s’est rompu quelque part le long de ma colonne vertébrale. Impossible de communiquer, de prendre de décision, d’exister. Impossible, aussi, de décider de m’extraire de cette existence. Je ne peux qu’attendre. Attendre la mort.

Ce qui me reste d’intégrité physique n’a rien d’une bénédiction. C’est ma prison.

Date d’écriture: 2020

Prison de temps #6

Je vis dans une prison de temps. Une course permanente contre la montre, du matin au soir. La sonnerie du réveil, un café bien serré pour tenir le coup, et hop, direction le boulot. Réunions de direction, analyse des dernières tendances du business… quand j’ai de la chance, il me reste un quart d’heure pour engloutir un sandwich entre 12h30 et 12h45. Mais pas toujours. Quand je rentre vers 22h, ma vie sociale se résume à m’effondrer dans mon canapé devant la télé en attendant le lendemain. Et bien sûr, si je tente de prendre du repos, de m’en extraire quelques jours, la charge de travail ne cesse d’augmenter en mon absence. On m’a conseillé de démissionner, mais je ne peux envisager ma vie sans mon job.

Mon boulot n’a rien d’une bénédiction. Il est ma prison.

Date d’écriture: 2020

Prison de temps #5

Je vis dans une prison de temps. Je suis immortelle. La vieillesse, l’éternelle ennemie, a été vaincue. Je me suis affranchie de mon corps, j’ai placé ma conscience dans le réseau informatique mondial. Un espace passionnant, empli de connaissances, de ragots, de partage. Et cinq cent ans plus tard, je suis toujours là. J’ai tout vu, tout entendu, tout fait. J’ai parcouru des univers virtuels à couper le souffle. J’ai tout fait et je suis maintenant lasse de cette vie. J’ai essayé de m’en extraire, mais il faut se rendre à l’évidence. Ma conscience est trop bien répartie sur le réseau. Je ne peux pas mourir.

La technologie n’a rien d’une bénédiction. Elle est ma prison.

Date d’écriture: 2020

Prison de temps #4

Je vis dans une prison de temps. Depuis le traumatisme crânien consécutif à mon accident, je me trouve incapable d’évaluer le temps qui passe. Les jours défilent sans avoir de prise sur moi. Impossible de me rendre au moindre rendez-vous sans assistance. Bien sûr, j’ai une montre, mais il peut aussi bien s’écouler trois secondes que trois jours avant que je ne la consulte. Les thérapeutes m’ont conseillé de profiter de mon état tant qu’il dure. Mon cerveau, disent-ils, se reconstituera probablement. Quand je pourrai m’extraire de mon handicap, c’est un mystère. En attendant ce jour, carpe diem. Tu parles.

La vie au jour le jour n’a rien d’une bénédiction. Elle est ma prison.

Date d’écriture: 2020