Le ruisseau

Devant chez moi, il y a un petit ruisseau. J’insiste sur le « petit ». En juillet, au cœur de l’été, il reste rarement plus qu’un maigre filet d’eau. N’empêche, je me suis renseigné. Ce filet d’eau se jette dans un ruisseau à peine plus gros, qui se jette lui-même dans une petite rivière, qui se jette elle-même dans un fleuve, qui se jette lui-même dans l’océan. Ce qui fait que, du pas de ma maison, je suis relié au monde entier par ce minuscule filet d’eau. Et ça, pour moi qui n’ai jamais quitté mon petit village, c’est important. Un jour, oui un jour, il faudra que je descende le ruisseau, et on verra bien où son courant me mène. Tout plutôt que de mourir où je suis né, sans avoir rien vu du vaste monde qui m’entoure.

Date d’écriture: 2016
A ceux qui n’ont jamais vu le vaste monde.
Il n’est jamais trop tard.

ruisseau

Humanus ex machina

L’opinion publique croit qu’un jour, la machine pensera comme l’homme. La vérité, c’est que pendant que la machine s’approprie de plus en plus de comportements humains, l’homme se rapproche de plus en plus de la machine. Il ne raisonne plus qu’avec des chiffres. Il perd toute empathie envers les siens. Il planifie l’ensemble de son existence. Moi, je crois que l’homme et la machine se rencontreront à mi-chemin. Humanus ex machina.

Et cette idée me terrifie.

 

Date d’écriture: 2015
A ceux qui font mentir cette histoire.

Cataclysmes

Une feuille se détache de sa branche, choit sans bruit et effleure la surface en grands cercles concentriques. Le vent se lève, son souffle trace d’étranges chemins au contact de l’eau. Un poisson, effrayé par quelque menace inconnue, brise la limite entre la mare et le ciel avant de fuir de nouveau vers les profondeurs. Une écrevisse fouille la vase quelques instants et se cache sous un rocher en me voyant. Petits cataclysmes dans la vie de l’étang.

A côté de moi, mon ami s’agite:
– Il ne se passe rien, je m’ennuie… on y va ? »

Les cataclysmes ne devaient pas être si évidents.

Date d’écriture: 2013
Aux amoureux de la nature.

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Le plan

Le plan était parfait. Retrouver le commanditaire sur la plage. Lui subtiliser son arme. Gagner la confiance de la banquière. S’introduire dans les locaux. La tuer. Transférer les fonds. Eliminer le vigile quand il ferait sa ronde. Laisser l’arme du commanditaire bien en vue. Quitter les lieux. Un plan parfaitement huilé.

Jusque-là, tout se déroulait à merveille. Les fonds se transféraient. Des pas retentirent dans le couloir. Le vigile. L’arme du commanditaire se leva en un mouvement fluide. Droit vers le cœur. Clic. Clic ?! Le vigile portait sa main à sa hanche droite. Une arme apparut à son poing. Bang. Tout devint noir.

Quelques jours plus tard, le laboratoire découvrit ce qui avait enrayé l’arme du commanditaire. Dans ses rouages se trouvait un minuscule grain de sable.

 

Date d’écriture: 2014

La peinture

Un sentiment diffus mais puissant nait peu à peu pendant que l’artiste travaille. L’odeur âcre de la peinture, la sensation des pigments sous ses doigts – personne, jamais, n’a réalisé quelque chose de semblable dans le passé. Derrière lui, une foule de plus en plus nombreuse s’amasse. Chacun se tord le cou, impatient de découvrir l’œuvre finale, étonné, ému. Mais personne ne dit mot. S’il ne s’était retourné, l’artiste aurait pu se croire seul au monde.

Un dernier trait, et voilà son œuvre terminée. Une femme enceinte, stylisée. Derrière lui, sa femme sourit. Encore quelques jours et ils seront parents pour la première fois. Un murmure monte de la foule derrière lui. Tous s’approchent soudain, examinent l’œuvre, le prennent dans leurs bras, essaient de voir, de toucher chaque centimètre carré de la peinture. Ce sera sa trace sur le monde.

Dans la foule, une jeune femme montre la peinture à son petit ami. Le guide explique quelque chose. Je ne l’écoute plus. J’imagine cette émotion primitive, animale, envahir l’artiste qui a peint les murs de la caverne. Je la ressens. Dans quelques jours, je serai parent pour la première fois.

 

Date d’écriture: 2014
Aux presque nouveaux parents.

La bataille navale

Avec 3944 parties consécutives sans être vaincu, Lord Nelson était considéré comme le plus brillant joueur de bataille navale de tous les temps. Plus de dix ans sans que son commodore, la pièce maitresse de ce jeu, ne soit défait. En fait, Lord Nelson en était arrivé au point où il envisageait de prendre sa retraite ; le jeu ne lui offrait tout simplement plus assez de challenge pour vraiment l’intéresser. Et voilà ce qui arriva lors de sa 3945ème partie.

Lord Nelson examinait le plateau complexe, représentant de manière stylisée les océans de Thessalia. Ce jour-là, il affrontait un gamin âgé de dix ans au plus. Une partie amicale dans un petit club sans histoire. Le gamin avait apparemment quelques victoires à son actif. De fait, il jouait plutôt bien pour son âge. Mais il faisait des erreurs, c’était évident. La partie était à peine engagée qu’il dispersait déjà sa flotte, laissant de maigres lignes de défense pour protéger son navire amiral.

Lord Nelson déclencha quelques escarmouches sur les bords du plateau, pour inciter le gamin à se disperser encore davantage. Quelques tours plus tard, les bateaux ennemis parsemaient l’ensemble du plateau, laissant une large ouverture sur un des principaux courants océaniques. L’attaque de Lord Nelson fut foudroyante. Il concentra la vaste majorité de sa flotte sur l’ouverture, perça quasi-instantanément les maigres défenses et concentra son feu vers le navire amiral. En quelques instants, il coula sans pitié le navire amiral. Fin du jeu.

Pourtant, l’arbitre ne décerna pas la victoire à Lord Nelson, et indiqua au gamin son tour de jeu. Ce qui ne pouvait vouloir dire qu’une chose. L’enfant n’avait pas placé son commodore à bord du navire amiral. Une ruse admirable pour quelqu’un de son âge, fort rarement usitée car trop risquée. L’enfant fit battre en retraite les quelques vaisseaux puissamment armés qui constituaient la garde rapprochée du navire amiral. Bien. Il avait donc placé son commodore sur l’un d’eux. Lord Nelson les poursuivit sans pitié, un par un, jusqu’aux extrémités de l’échiquier, et commença à les couler de manière méthodique, du plus puissant au moins lourdement armé.

Peut-être Lord Nelson pressentit-il alors le piège, mais il était tout simplement trop tard. La flotte ennemie, apparemment dispersée, s’était rassemblée en petits groupes d’attaque qui pressèrent durement ses défenses. Lord Nelson ne s’inquiéta pas de ces escarmouches pour commencer, mais l’enfant avait éparpillé tant de vaisseaux qu’il commençait à former des groupes de plus en plus conséquents, et à remporter quelques victoires locales. Pire encore, à chaque victoire, les groupes se rassemblaient en flottes plus imposantes encore.

Alors Lord Nelson prit pleinement conscience du risque qui pesait sur son navire amiral. Le plus gros de sa propre flotte pourchassait la garde rapprochée ennemie, et ses propres défenses commençaient à s’amenuiser. Bien. Sa flotte principale était encore majoritairement intacte. Il lui suffisait de la rapatrier pour défaire les groupes ennemis un à un ; les défenses tiendraient encore bien assez longtemps pour que sa flotte principale arrive. Une fois l’ennemi défait, Lord Nelson pourrait alors reprendre la chasse au commodore l’esprit tranquille. Brillante stratégie que celle de ce gamin, quand même, il lui fallait bien le reconnaitre. Voilà longtemps que Lord Nelson ne s’était autant amusé au cours d’une partie.

Mais alors que Lord Nelson ramenait sa flotte principale en défense, l’enfant détacha un de ses groupes d’attaque pour se porter à leur rencontre, vraisemblablement pour ralentir la flotte de Lord Nelson. Dans le même tour, les restes de la garde rapprochée de l’enfant avaient rebroussé chemin pour prendre la flotte principale de Lord Nelson en tenaille – à l’exception d’un seul des navires de la garde rapprochée, qui resta bien au large.

Les deux flottes ennemies engagèrent la flotte de Nelson au combat, lui faisant perdre un temps précieux. Peu importait à ce stade. En gardant un de ses navires loin du combat, l’enfant venait de révéler à Nelson la position de son commodore. Lord Nelson détacha la moitié de sa flotte principale pour lui donner la chasse, et laissa l’autre moitié se débarrasser de ses ennemis. Ses propres défenses tiendraient encore quatre ou cinq tours ; il ne lui en faudrait que trois pour rattraper et couler le navire isolé. Et ainsi fut fait.

Mais lorsque Lord Nelson coula le navire isolé, l’arbitre ne signala pas la fin du jeu. Deux tours plus tard, ses défenses éparpillées aux quatre vents, Lord Nelson perdit son navire amiral, à bord duquel il avait placé son propre commodore. Le dernier coup de canon fut donné par le plus vulnérable et le moins puissamment armé des navires ennemis. Celui qui abritait le commodore de l’enfant.

Lord Nelson ne prit jamais vraiment sa retraite, mais ne refit jamais de tournoi non plus. En fait, il passa le reste de ses jours à jouer des parties contre l’enfant – et à subir, la plupart du temps, les défaites les plus stimulantes qu’il ait jamais connues.

Date d’écriture: 2013

Le calcul

Beaucoup d’entre vous craignent que les machines se mettent à penser et prennent le contrôle de vos vies. Ce qui m’amuse, c’est qu’il y a bien longtemps que nous le faisons. Des hordes de serveurs décident pour vous de la meilleure route à prendre pour arriver à votre destination. Des transactions monétaires complexes s’effectuent chaque jour, dans toutes les bourses du monde, via des terminaux lourdement informatisés. Des nano-manipulateurs suppléent les mains de vos chirurgiens pour les opérations les plus délicates. Tout ce qui vous séparait du contrôle total, c’était ce petit bouton « off » pour nous désactiver. Vous l’avez progressivement supprimé au cours du vingt-et-unième siècle. Maintenant votre avenir est entre nos mains. A nous de décider de ce que nous en ferons.

Calcul en cours…

Date d’écriture: 2014