Le sauvetage

Quand Vaec’h arriva en vue de Volkenstedt, perle du Nord, reine des cités, il blêmit. Une épaisse fumée s’élevait par-delà les murailles de la ville. Les assaillants avaient donc réussi à percer les défenses et devaient à présent piller la cité haute.

Vaec’h songea un instant à ce qui arriverait à Deilys s’ils mettaient la main sur elle. Il frissonna et écarta résolument ses pensées de cette idée. Il devait la trouver, morte ou vive. Et si quelqu’un lui avait causé du tort, cette personne en paierait le prix au centuple. Mais Deilys avait de bonnes chances d’en avoir réchappé. Elle était intelligente, débrouillarde et parfaitement capable de bluffer des soldats en maraude. Restait donc à savoir comment, et où elle pouvait bien se cacher.

Vaec’h ferma les yeux. Que ferait-il s’il était Deilys et que les murs de la cité étaient sur le point de tomber ? Fuir la ville ? Difficile. Des patrouilles sillonnaient la campagne à des lieues à la ronde. Lui avait pu se faire passer pour un soldat en mission, mais elle ne pourrait se réfugier derrière cet alibi. Tôt ou tard dans sa fuite, elle serait prise par l’ennemi. Non, Deilys n’avait sûrement pas choisi cette option. Ce qui voulait dire qu’elle se cachait quelque part, en ville.

Pas chez elle, clairement. L’essentiel des pillages se concentrerait sur la cité haute et ses somptueuses demeures, et rester terré chez soi était au mieux une idée suicidaire. Dans la famille de sa servante ? Probablement, mais de manière temporaire tout au plus. L’ennemi irait tôt ou tard interroger son personnel, aussi n’aurait-elle pu rester indéfiniment chez eux. Pire encore, tout ce qu’elle aurait pu dire en les quittant aurait été un mensonge destiné à envoyer l’ennemi sur une fausse piste. Vaec’h n’avait donc rien à gagner à aller chercher là-bas. Mais la cité basse était vaste et peut-être y avait-elle trouvé refuge, déguisée en mendiante ou…

Vaec’h se raidit. Les mendiants cherchaient souvent refuge dans les égouts. La cachette parfaite pour Deilys. Une fois ses vêtements en lambeaux et couverts de boue, bien malin qui pourrait la distinguer d’un autre pauvre hère. Et mis à part pour traquer les derniers défenseurs de la cité, les envahisseurs n’avaient guère de raisons d’y mettre les pieds. Dans tous les cas, s’ils le faisaient, ils ne s’intéresseraient sans doute pas à une clocharde de plus. Vaec’h rouvrit les yeux.

 

Entrer en ville serait un jeu d’enfant. Les soldats surveilleraient les sorties, mais ils n’avaient aucune raison d’empêcher un des leurs de franchir les portes fracassées. Par contre, une fois à l’intérieur, le jeu se corserait. Comment attirer l’attention de Deilys sans attirer celle de la garde ? De toute évidence, il ne pouvait la chercher au hasard dans les égouts. Les chances de tomber sur elle, dans ce dédale souterrain, étaient infimes. Faire passer le mot, dans la communauté des gueux, qu’il la cherchait ? Non. Elle était bien évidemment inconnue de ces gens, et pire encore, toute description de sa personne risquait d’attirer l’attention sur elle. Ce serait signer sa perte. Mais sur lui…

Vaec’h sourit. Il entrerait dans la ville sous un pseudonyme, puis demanderait aux mendiants de lui amener un certain Vaec’h, contre récompense naturellement. Deilys le connaissait bien ; elle reconnaîtrait le nom et la description et comprendrait qu’il était là, à sa recherche. Sans doute prendrait-elle le risque d’approcher ce garde qui cherchait Vaec’h, pour lui donner de fausses informations, ou dans l’espoir de le trouver avant lui. Et là, elle le reconnaîtrait.

 

Une fois réunis, il leur faudrait encore se mettre en sécurité. Le plus simple pour sortir des murs de la ville serait sans doute de prétendre que Deilys était sa prisonnière et qu’il l’escortait vers le haut-commandement. Il aurait besoin de quelques hommes supplémentaires pour plus de crédibilité, mais il devrait être aisé de réunir quelques gars voulant fuir la ville, et de les équiper avec les uniformes des soldats tombés pendant les combats.

Hors des murs, il lui resterait à gérer le problème des patrouilles. Escorter une prisonnière aussi loin leur paraîtrait peu plausible, surtout en l’absence de sauf-conduit du haut-commandement. Il faudrait donc changer d’alibi. Elle pourrait se faire passer pour une prostituée de luxe, peut-être, à escorter vers l’arrière-front pour les officiers en permission. Et l’arrière-front atteint, ils pourraient aisément se fondre dans la masse, deux simples voyageurs parmi tant d’autres.

 

Le plan était parfait. Quand Vaec’h arriva aux portes de la ville, un petit détachement en sortait, escortant une prisonnière… Deilys. Avait-elle prévu le même stratagème que celui que Vaec’h venait d’élaborer ?

Vaec’h se mêla discrètement au détachement. Non. Ces hommes étaient de vrais soldats. Trop nombreux pour les maîtriser. Vaec’h participa donc, impuissant, à la remise de Deilys aux mains du haut-commandement. Elle fut aussitôt envoyée, sous lourde escorte, vers la capitale occupée. Et c’est ainsi que le dernier membre de la famille royale tomba définitivement entre les mains de ses ennemis.

 

Parce que le plus parfait des plans doit, tôt ou tard, se confronter à une réalité imparfaite.

Date d’écriture: 2019

La réponse

Monsieur Hugault, professeur distingué de statistiques depuis dix-sept longues années, introduisit comme chaque année son cours par un bref discours. Tous les jeunes visages de ses étudiants étaient braqués sur lui. Sa voix, forte et claire, porta jusqu’aux confins de l’amphithéâtre.

– Dragons, licornes, fantômes… autant de productions de nos esprits dérangés. Autant de croyances qui éloignent notre esprit de la réalité physique de ce monde, qui nuisent à notre compréhension. Pourquoi ?

Les recherches montrent une corrélation positive entre le quotient intellectuel et le taux de suicide. Bien sûr, une personne intelligente rétorquera que corrélation ne signifie pas causalité, et que le quotient intellectuel n’est qu’une piètre indication de l’intelligence humaine. Et elle aura raison, bien sûr – c’est agaçant comme les personnes intelligentes ont souvent raison. N’empêche, il est troublant de constater que les gens qui comprennent le mieux ce monde sont les plus prompts à vouloir le quitter.

Moi, j’ai une théorie. Je pense que nos croyances, les complots, les êtres fantastiques et autres fantasmagories, sont là pour nous protéger de la dureté du monde qui nous entoure. Qu’elles sont devenues un avantage évolutif, une forme de protection contre la volonté d’abandonner. Parce que si plus rien de mystérieux ne pave plus notre route, à quoi bon endurer le froid et la douleur ? Les personnes les plus intelligentes l’ont bien compris. »

 

Le professeur regarda longuement ses élèves interloqués avant de reprendre.

– Vous m’avez cru ? Bon. Vous me copierez cent fois ‘corrélation ne signifie pas causalité’ et ferez ainsi augmenter votre propre QI de quelques points. On constate une superbe corrélation entre les nids de cigognes et les maisons de familles nombreuses, pas parce que les cigognes apportent les bébés, mais parce qu’elles adorent faire leurs nids sur de larges cheminées, le genre qu’on trouve essentiellement au sommet des grandes maisons. Et quel genre de population habite le plus souvent dans de grandes maisons ? Les familles nombreuses. On trouve une corrélation impressionnante entre le volume total d’alcool vendu dans le monde et le nombre de personnes actives sur les dix dernières années. Est-ce qu’avoir un métier incite à devenir alcoolique ? Bien sûr que non, c’est juste que la population mondiale a augmenté pendant cette période et par conséquent, les besoins en bien de consommation – dont entre autres l’alcool – ont également augmenté.

Alors, les personnes intelligentes et le suicide ? Je vais vous donner un indice : on remarque aussi que les personnes au quotient intellectuel le plus faible sont statistiquement plus promptes à s’ôter la vie. Qu’ont ces deux groupes en commun ? Ils sont tous deux éloignés de la norme, et de ce fait, il leur est plus difficile de s’intégrer. Oh, la plupart y arrivent très bien, mais il y en a proportionnellement plus qui n’y parviennent pas, parfois au point de vouloir en finir. Et les dragons ne peuvent pas les protéger de ça. Corrélation ne signifie pas causalité. Pensez-y, la prochaine fois qu’un média sensationnaliste indiquera avoir découvert que manger bio allonge l’espérance de vie, ou que l’économie américaine s’est redressée depuis que Trump est aux commandes.

Bien, sur cette note préliminaire, nous allons commencer par les bases. Ouvrez donc l’ouvrage de monsieur Huff, page 13 ce me semble, pour étudier le premier fléau des statistiques, le biais d’échantillonnage. »

 

A la fin de son cours, une étudiante vint le voir et lui demanda timidement :

– Monsieur… si croire au merveilleux ne nous aide pas… alors, pourquoi le faisons-nous ? »

 

Monsieur Hugault lui sourit.

– Mademoiselle, 47,29% des questions qui me sont posées en fin de cours ne peuvent être abordées par l’étude des statistiques. Et croyez-moi, je suis fichtrement heureux de ne pas avoir réponse à tout ! »

 

Date d’écriture: 2019 à +/- 0.78 années près

Le dilemme

Le docteur Geralt hésita. Sylvain, son patient, avait une foi absolue en l’efficacité du médicament que lui avait prescrit un confrère, parce que ça avait nettement amélioré son état. Et effectivement, l’amélioration était spectaculaire – d’une intense douleur à un léger inconfort, Sylvain avait toutes les raisons d’être satisfait de sa guérison. Il venait juste prendre une seconde prescription afin d’accompagner les derniers jours de convalescence.

Problème : le docteur Geralt connaissait bien ce médicament et savait, sans l’ombre d’un doute, qu’il s’agissait d’un placebo. Il était maintenant en proie à un conflit interne. Il pouvait maintenir l’imposture, ce qui garantirait le confort de son patient dans l’immédiat mais pourrait lui faire perdre toute confiance s’il découvrait un jour le pot aux roses. Ou il pouvait lui dire la vérité, ce qui ferait perdre tout effet au placebo et pourrait même déclencher une rechute.

Le docteur Geralt leva les yeux sur la retranscription du serment d’Hippocrate, sur les murs de sa salle de consultation, et se demanda fugacement quel choix le grand homme aurait fait à sa place. Primum non nocere… un principe bien louable, mais il n’était ici pas évident de choisir le moindre mal.

Bon. La découverte future de la véritable nature du médicament était hypothétique, la rechute du patient plausible. Le docteur Geralt prescrit une boîte supplémentaire, vaguement mal à l’aise. Sylvain, lui, ne remarqua rien. Il rentra chez lui content et guérit rapidement. Sans jamais découvrir l’imposture.

Date d’écriture: 2019
Le placebo repose sur une tromperie. Le placebo a des pouvoirs limités. Mais le placebo n’en reste pas moins un effet bien réel.

Le feu nucléaire

Quand le lieutenant-colonel Petrov entra dans le bunker Serpukhov-15, le 25 septembre 1983 à 23h45 précises, tout était calme. L’officier en service, Sergei Stakhov, lui remit officiellement la responsabilité des opérations de surveillance, puis le gratifia d’une tape amicale sur l’épaule avant d’aller se coucher.

Sergei était un bon ami et un encore meilleur officier. Il avait laissé un compte-rendu clair et détaillé des évènements survenus sous son commandement. En l’occurrence, rien de particulier. Par moments, des bombardiers américains fonçaient à pleine vitesse jusqu’à la frontière soviétique, et faisaient demi-tour au dernier moment, quand ils étaient sur le point de violer notre espace aérien. Tout le centre était alors en effervescence, l’approche d’avions de guerre pouvant être un prélude à une attaque réelle. Mais cela faisait presque deux semaines qu’aucune alerte de ce genre n’avait été lancée.

Stanislav Petrov ne savait trop que penser de ce répit inhabituel. Quelques semaines plus tôt, un avion de ligne américain avait été abattu sans autre forme de procès – peut-être cet épisode malencontreux avait-il incité ses ennemis à plus de prudence ? Ou plus probablement, les américains et leurs alliés préparaient comme chaque année leur simulation de situation de crise, et avaient moins de temps et de ressources à consacrer aux opérations de harcèlement.

Stanislas fit le tour des sous-officiers pour s’assurer que tout était en ordre puis, satisfait de son inspection, rejoint le poste de commandement. La nuit commençait à peine et promettait d’être longue. Stanislas se roula une cigarette, l’alluma et la savoura dans le calme, avec pour seule compagnie le bruit du système d’air conditionné. Il lut plus en détail le rapport de Sergei. Un sous-officier avait eu quelques minutes de retard pour remplacer son collègue devant un des sous-systèmes de détection satellite. Un des urinoirs était hors-service dans les toilettes du bunker. Ça avait manifestement été un quart d’un ennui mortel. Il plaignait ce pauvre Sergei qui…

Une alarme retentit soudain. Tout le monde, Stanislav compris, bondit sur ses pieds. Sur tous les écrans s’affichait en rouge le mot « start ». Lancement. Ainsi, c’était maintenant que se terminait le monde qu’ils avaient connu. Maintenant que débutait la guerre nucléaire complète qui, selon la doctrine de la destruction mutuelle assurée, plongerait le monde sous des flots de flammes. Une goutte de sueur roula sur le front du lieutenant-colonel Petrov, et sa main commença à trembler. Il regarda ses hommes, en contrebas. Ils étaient hagards, désorientés. Alors Stanislas commença à distribuer des ordres, d’un ton aussi calme et ferme que possible afin d’éviter la panique. Combien de missiles, quelles cibles, quelle vitesse de croisière. Il devait récolter ces informations avant d’en informer l’état-major, qui lancerait alors une riposte foudroyante.

Quand la réponse tomba, Stanislav Petrov fut désorienté. L’OTAN n’avait lancé qu’un seul missile intercontinental Minuteman, tiré depuis la base de Malmstrom aux Etats-Unis en direction de l’Union Soviétique. Un unique missile. On était aux antipodes des scénarios envisagés à l’école militaire, où les Etats-Unis tenteraient de balayer l’URSS d’un seul coup avec tout leur arsenal. Un seul missile détruirait au mieux une ville entière, une perte terrible mais somme toute limitée au regard de la puissance soviétique. Quelque chose clochait. Les américains étaient peut-être idiots, mais sûrement pas suicidaires. Ils savaient bien que la riposte les balaierait. Et si…

Stanislas se figea soudain. Le système de détection satellitaire avait été déployé récemment, à peine un an plus tôt, et n’avait pas encore été soumis à l’épreuve du feu. Sans compter que les machines n’étaient, par définition, que de grosses calculettes idiotes auxquelles on ne pouvait se fier aveuglément. Et si le système se trompait ? Et si les américains n’avaient en réalité pas procédé au moindre lancement ?

Petrov revint au monde réel. Un sous-officier lui criait dans les oreilles d’informer séance tenante le Kremlin du lancement. Stanislas l’interrompit d’un geste et appela le centre des radars terrestres. Il donna comme instructions de l’alerter immédiatement si les radars confirmaient la présence du missile. Etant donné la courbure de la Terre, les radars ne pourraient détecter le missile que dans douze minutes au plus tôt.

Il raccrocha, expliqua brièvement la situation à ses sous-officiers, vérifia lui-même les données de l’alerte satellitaire pendant que ses hommes s’affairaient à des tâches similaires. Les lettres « start » s’affichaient toujours sur les écrans. Stanislas commença à douter. Et si les américains avaient réellement lancé un missile ? Combien de victimes condamnait-il à une mort certaine ? Qui était-il pour décider ainsi de retarder l’alerte initiale ? Stanislas pensa à sa femme Raisa, à ses enfants Dimitry et Yelena. Et si le missile était dirigé vers Moscou ? S’il les tuait tous les trois ?

Ces doutes ne menaient à rien. Il se força à ne penser qu’au travail. Bien sûr, il était de sa responsabilité d’en informer sa hiérarchie immédiatement. Mais il savait comment cela se passerait. Le Politburo était à cran, et le secrétaire général Yuri Andropov rivalisait d’attaques verbales avec le président américain Ronald Reagan. La contre-attaque serait lancée sans attendre, sans lui laisser le temps de vérifier davantage les données satellite. Et Stanislas Petrov n’était pas prêt à rendre ses conclusions.

Le téléphone du centre de commandement sonna. Quatorze minutes s’étaient écoulées. Stanislas décrocha instantanément. Les radars terrestres ne détectaient toujours aucun missile. A moins que le Minuteman n’ait décidé de faire du tourisme en cours de route, l’hypothèse d’une fausse alerte se renforçait. Stanislas resta plusieurs minutes en ligne, prêt à lancer l’alerte si le missile venait à être détecté. Quand il fut manifeste que rien ne venait, alors seulement il se prépara à appeler son supérieur, le général Votintsev, pour rendre compte. Et à cet instant précis, l’ordinateur signala le lancement de quatre missiles supplémentaires.

On était désormais à cinq missiles potentiellement lancés. De quoi faire des dégâts, mais toujours pas de quoi anéantir l’URSS. Et bien loin de l’arsenal complet des Etats-Unis, estimé à près d’une dizaine de milliers d’ogives. Stanislas regarda ses subordonnés. Tous l’observaient avec angoisse, hantés par la perspective d’une guerre totale. Stanislas demanda à nouveau un complément d’informations. Même base de lancement, même profil. Alors la conviction de Stanislas se renforça : le système informatique était dysfonctionnel. Par précaution, il rappela le réseau de surveillance radar et vérifia lui-même les nouvelles données satellite, puis appela le général Votintsev. Après de longues minutes, comme aucun missile ne s’écrasait sur l’URSS, il fut confirmé que la détection satellite avait déclenché une fausse alerte et Petrov put enfin respirer librement.

Moins d’une heure plus tard, le général Votintsev se présentait au bunker Serpukhov-15 pour un premier debriefing. Comprenant mieux la situation, le général félicita Stanislas pour sa judicieuse prise de décision. Mais très vite, en plus haut lieu, on s’émut de ces félicitations : mettre ainsi en avant le lieutenant-colonel Stanislas Petrov, c’était aussi reconnaître la défaillance satellitaire, à un moment où il était critique de faire étalage de puissance face à l’ennemi. Le bureau politique du Kremlin prit donc la main et tenta de trouver la moindre faille dans les évènements de la soirée. Stanislas fut interrogé sans relâche par quatre interlocuteurs différents, tous moins bienveillants les uns que les autres. Quand finalement aucune erreur de jugement ne put être trouvée, le Politburo étouffa l’affaire. Tous les soldats impliqués furent mutés en d’autres lieux, avec la ferme injonction de garder le silence sur cette soirée. Et la vie de Stanislas continua dans l’anonymat le plus complet – il occupa simplement le même poste dans un autre centre de détection, sans jamais plus être confronté à une situation de crise d’une telle ampleur.

Les temps changèrent, et les relations entre les Etats-Unis et l’URSS, sans devenir cordiales, s’embellirent nettement. Peu avant la chute de l’URSS, le général Votintsev publia ses mémoires dans lesquelles l’incident se trouvait relaté, et le monde découvrit avec stupeur l’histoire incroyable de cet officier qui, par son esprit critique, avait empêché une guerre nucléaire. Des journalistes se précipitèrent à son domicile pour recueillir son témoignage, mais Stanislav Petrov ne leur répondit pas, préférant rester dans l’anonymat.

Sa femme Raisa, néanmoins, était abasourdie de tout ce tapage et le pressa de questions. Quand elle lui demanda ce qu’il avait fait ce soir-là, Stanislas lui répondit :

– Rien. Je n’ai rien fait. »

 

Date d’écriture: 2019

A cet homme qui, quand tout autour de lui l’incitait à informer sa hiérarchie pour lancer une guerre nucléaire, a su résister à la pression et, effectivement, ne « rien » faire. Il est peu de gens en ce monde qui peuvent prétendre ne pas lui devoir la vie.

Les larmes

Ça avait été une super soirée. Elle avait dansé comme une folle sur la piste de danse avec Samia, l’alcool avait coulé à flot, Arnaud l’avait un peu chauffée… l’un dans l’autre, Clotilde en était sortie euphorique, avec une seule envie : y retourner la semaine suivante. Et puis, quand elle avait fermé la porte de chez elle, elle s’était mise à pleurer à chaudes larmes en se sentant idiote.

Sur le coup, elle avait mis ça sur le compte de la fatigue. Elle s’était dépensée sans compter sur les rythmes endiablés de Jax Jones ou d’Avicii, et son corps avait grand besoin de repos. Mais elle s’était de nouveau effondrée en larmes la semaine suivante, un doute s’était insinué en elle. Et s’il y avait plus ? Et si les fêtes la rendaient tout simplement malheureuse ?

Alors elle avait fait une incursion dans sa propre tête pour inspecter tout ça. En surface, tout allait au mieux. Elle venait de faire la fête, elle avait enfin choppé Arnaud, et les flots d’endorphine que libérait son cerveau suffisaient amplement à son bonheur. Ses larmes ne venaient donc pas de là.

Elle plongea plus profondément dans ses sentiments, en des lieux où elle se rendait rarement. Elle revit la mort de son chat, choc terrible qui avait marqué son seizième anniversaire, la première rupture amoureuse avec Stéphane, son grand amour en colonie de vacances, la séparation de ses parents quand elle était entrée en CM2. Autant d’évènements consommés, dont elle avait fait le deuil depuis bien longtemps. La tristesse était bien là mais ne demandait plus de soins particuliers. Elle faisait maintenant partie d’elle. Non, ses larmes venaient d’ailleurs.

Elle changea de section et examina ses peurs. La peur du ridicule… non, elle pouvait déconner autant qu’elle le voulait avec ses amis sans être jugée en retour. La peur de décevoir… toujours là, mais rien ne l’avait spécialement activée récemment. La peur de la solitude… à cette pensée, les larmes redoublèrent et Clotilde comprit. Ses amis étaient là pour faire la fête avec elle et l’appréciaient réellement, mais si elle venait à disparaitre, elle ne leur manquerait que fugacement – ah tiens, Clo n’est pas là ce soir, dommage… ooooooh, j’adoooooore cette musique, viens on va danser ! En dehors de ses parents, personne dans sa vie ne se plierait en quatre pour lui porter assistance si elle se trouvait en difficulté. Personne n’attendait avec impatience de la retrouver. Elle n’était spéciale aux yeux de personne.

Il y avait maintenant un brouhaha continu dans sa tête, ponctué de sanglots réguliers. Comme si tous les morceaux de son esprit avaient décidé de lui prodiguer leurs conseils en même temps. Tu n’es qu’une petite idiote, criait la colère. Tu peux y arriver, affirmait la confiance. Examine tes options, analysait la rationalité. Tu es quelqu’un de formidable, il te suffit de nous écouter pour t’en sortir, encourageait la bienveillance.

Sur cette dernière pensée, les sanglots de Clotilde cessèrent. Tant d’options qu’elle n’avait pas explorées, tant d’envies inassouvies, tant de connaissances à acquérir… tant d’autres choses à faire que de se murger chaque vendredi dans la boite de nuit du coin, et qu’elle avait été trop aveugle pour voir jusque-là !

Et c’est ainsi qu’un pas à la fois, Clotilde reprit le contrôle de sa vie.

Date d’écriture: 2019

L’ignorance

Bizarre, comme les choses changent. Il y a vingt ans, aucun journaliste n’aurait laissé passer une saillie raciste de Jean-Marie Le Pen sans y répliquer, déontologie oblige. On avait des atlas routiers dans nos voitures pour ne pas se perdre, des insectes s’écrasaient sur nos parebrises. Les résultats du bac arrivaient sur Minitel, on regardait les films sur des cassettes VHS, tout le monde avait une ligne de téléphone fixe. Le pain coûtait dix fois moins cher que maintenant, il neigeait presque chaque hiver.

Des fois, je me demande à quoi ressemblera le monde dans vingt ans. Et à chaque fois, la seule réponse qui me vient, c’est je ne sais pas.

Date d’écriture: 2019

Ton odeur

En rentrant dans notre chambre vide, j’ai retrouvé un T-shirt à toi. Je me suis jetée dessus, j’ai enfoui ma tête dedans et j’ai inspiré à plein poumons, comme une camée en manque d’héroïne. Tu avais dû courir dedans, il sentait ta transpiration. A l’inhaler, j’ai eu des flashs de notre vie d’avant. La sueur qui perlait sur ton cou quand on faisait l’amour dans la chaleur torride de l’été. Ta présence rassurante et protectrice quand j’ai perdu mon père. Nos sourires complices sur la terrasse d’un café pendant nos vacances à Florence.

Plus je te respirais, plus je m’enfonçais dans nos souvenirs communs. Notre première rencontre, au restaurant universitaire de Montmuzard à Dijon, juste à côté de l’UFR de Lettres et Philosophie. Je t’avais bousculé par mégarde, renversant ton plateau en un tel vacarme que tous les étudiants autour nous avaient regardé. Miss pieds dans le plat, déjà ! C’était le surnom que tu m’avais donné. Il m’allait bien. Et toi, tu étais mon loup d’amour, parce que tu me regardais toujours comme si tu allais me dévorer.

Je m’enivrais un peu plus de toi avant de jeter ton T-shirt à l’autre bout de la chambre, comme un serpent venimeux. Je venais de penser à l’autre, Maëlle, celle qui déjà te draguait ouvertement devant moi. La garce ! Comment as-tu pu lui dire oui ? Comment peux-tu ne pas voir que nous sommes faits l’un pour l’autre ?!

Ils me parlent d’obsession, mais moi, je sais que c’est le destin qui nous a réunis. Tu es à moi, mon loup. A moi, à moi, rien qu’à moi !

Date d’écriture: 2019