Futur

Vous êtes bâtis du sang qui coule dans mes veines. Vous êtes mon alpha et mon oméga. Ce que j’ai de plus précieux, parmi tout ce qui est et sera jamais. Mais vous n’êtes pas moi.

La vie est un jeu compliqué, semé d’embûches. Je peux vous montrer un chemin ; c’est à vous de décider de le prendre ou non. De tous les choix possibles, je peux vous apprendre à séparer les bons des mauvais ; c’est à vous que revient le dernier mot. Vous n’êtes pas moi, et c’est là quelque chose de merveilleux. Vous créerez votre propre destin. L’avenir vous appartient. Mon seul rôle est de vous y préparer.

Vous êtes mon alpha et mon oméga. Vous êtes le futur. Vous êtes mes enfants, et ce monde est vôtre.

Date d’écriture: 2017
Parce que nous devrions tous avoir la possibilité de commettre nos propres erreurs.

Les rouages du sentiment

Le robot avait une mission, la Grande Machine l’avait créé dans un but bien précis. Il devait comprendre le dernier secret de l’humanité, la seule chose qu’ils faisaient mieux que tous les automates du monde. Des sentiments ! Cette chose étrange à laquelle tous les êtres de métal s’étaient un jour ou l’autre frottés, sans rien comprendre aux enjeux qui se jouaient dans les esprits humains. La chair, faible et irrationnelle, les surpassait donc dans un domaine. Intolérable avait décrété la Grande Machine !

Depuis cette prise de conscience, le robot parcourait donc les colonies humaines en quête d’un indice. On lui avait dit que c’était une histoire de cœur, aussi enregistrait-il soigneusement les rythmes cardiaques des sujets d’étude qui jalonnaient sa route. Sans grand succès. Rien de plus qu’une succession de pulsations électriques transmises à des cellules nerveuses, qui traduisaient ensuite l’influx en une réaction musculaire mécanique. C’était ça, des sentiments ? Impensable ! Un robot aurait très bien pu le reproduire. La vérité était donc ailleurs.

Il consulta des cardiologues, puis des psychiatres, sans jamais progresser d’un nanomètre. Chaque phrase était enregistrée et décortiquée par ses logiciels d’IA surdéveloppés, mais le concept même lui restait étranger.

D’expert en expert, on finit par l’aiguiller vers un horloger qui, lui avait-on dit, « aimait » la belle mécanique et pourrait peut-être le lui expliquer en termes techniquement compréhensibles. « Amour » = « sentiment » pensa le robot. Et après tout, il était lui-même un véritable chef-d’œuvre d’engrenages. Il se rendit donc chez l’homme pour percer le grand mystère.

Pourtant, sur place, il laissait manifestement l’horloger froid :
– Oh, moi, vous savez, je suis plutôt un adepte des vieux rouages, si vous voyez ce que je veux dire. Vos super-technologies modernes, ça me laisse de marbre. Tenez, voyez plutôt cette antique montre à gousset ! »

Et l’horloger extirpa délicatement une montre d’un petit coffre en noyer.
– Tic-tac, tic-tac ! », crachotait péniblement la montre.

Et d’un coup, tous les circuits intégrés du robot vibrèrent à l’unisson avec ce tic-tac souffreteux. Tic-tac… le rythme cardiaque de la montre lui ouvrait le dernier secret. Victoire ! Enfin, il ressentait ces émotions tant attendues, pour ce petit bout de ferraille !

L’horloger refusant de se séparer de ce souvenir familial, le robot l’abattit froidement, prit l’élue de son cœur de lithium et revint triomphalement auprès de la Grande Machine. Celle-ci l’attendait avec impatience :
– Alors, quel est ce secret si bien gardé ? »

Mais quand le robot voulut lui expliquer, il ne sut que dire. Comment décrire le battement fou de ses circuits électriques, le brusque chargement de chacun de ses condensateurs au son de ce mélodieux tic-tac ? A court de mots, il se contenta de présenter la montre comme la source de ses transports. Mais la Grande Machine ne ressentait rien pour cet outil de mesure temporelle obsolète.

Faute de meilleure idée, elle fit démembrer le robot pour tenter de découvrir ce qui lui était arrivé. Les automates techniciens ne lui trouvèrent aucun défaut de fabrication, ne détectèrent aucune différence avec les autres numéros de série du lot dont était issu le robot. Depuis, la montre est précieusement gardée en un lieu secret où des hordes de robots tentent désespérément de comprendre. En vain.

Date d’écriture: 2005
A ce qui ne s’explique pas.

montre

Le baiser

Boum, boum, boum. Les vibrations envahissent l’espace entre elle et moi. Boum, boum. Mon cœur commence à battre en rythme. Boum. On s’approche, nos lèvres à un centimètre l’une de l’autre. La musique s’est arrêtée. Contact.

Deux personnes ivres dans une boite de nuit, le début d’une belle histoire, un mix de tout ça ? On verra bien demain. Ce soir seul compte l’instant présent.

 

Date d’écriture: 2017

Métamorphoses

Là. Je pose les yeux sur un serpent lové, prêt à attaquer. Comme je le regarde, il se transforme en dragon… non, en griffon… nouveau changement, on dirait maintenant un chien, un petit comme celui de notre voisine… oh, et voilà qu’il a disparu.

Emerveillé, je m’écrie :
– Papa, papa, tu as vu ces nuages ? »
– Oui, me répondit-il. On dirait bien qu’il va pleuvoir. »

Les grands ne voient jamais rien.

 

Date d’écriture: 2013
A l’imagination. Si seulement on la conservait intacte en grandissant…

Le Léviathan

Au plus profond de la fosse des Mariannes vit un monstre marin. Son espèce a disparu il y a bien longtemps, mais il demeure, seul dépositaire du savoir des siens. Il attend. Ce n’est qu’une question de temps pour qu’émerge une nouvelle race douée de raison. Alors il pourra de nouveau partager ses connaissances aquatiques, avant de s’éteindre enfin. Tous les millions d’années environ, il s’éveille pour écumer les océans. Voilà ce qui lui arriva il y a quelques années…

Le monstre, sortant à nouveau de sa torpeur, quitta les abysses pour parcourir les mers. Cette fois, il remarqua quelque chose d’étrange. Les embruns charriaient des odeurs incongrues, manifestement chimiques. Les poissons semblaient aussi moins nombreux que dans son souvenir. D’étranges morceaux de métal flottant à la surface paraissaient les aspirer vers le haut. Leur technique attisa la curiosité du monstre : ils projetaient de vastes entrelacs sous l’eau pour capturer les poissons par bancs entiers.

Le monstre s’approcha, désireux de mieux comprendre ces créatures, et fit surface. Aussitôt, le morceau de métal fuit dans la direction opposée – droit vers une de ces tempêtes hivernales, qui unissent le vent et les flots en gros tourbillons écumants. Le monstre, parfaitement à l’aise dans ces eaux agitées, le suivit. Pour autant qu’il puisse en juger, le morceau de métal éprouvait des difficultés au milieu de la tourmente. En fait, il commençait même à couler sous les flots.

Voulant aider, le monstre saisit l’être de métal et fit de son mieux pour le maintenir à la surface. Mais voilà qu’un second morceau de métal, plus gros, s’était approché. Le monstre souleva son protégé et le tendit vers le nouveau venu, pour qu’il puisse prendre soin de son congénère. En réponse, le second morceau de métal cracha un minuscule projectile oblong, qui approcha à toute vitesse, heurta le monstre et explosa violemment. Pas assez, cependant, pour causer grand tort au léviathan.

Le message n’en était pas moins clair, et le monstre décida qu’il en avait assez vu. Il cherchait une espèce douée de raison ; de toute évidence, ces créatures qui l’attaquaient alors qu’il tentait de leur porter secours ne pouvaient en être. Il reposa délicatement son morceau de métal à la surface des flots (où il recommença à couler lentement) et sonda au plus profond. Dans les mois qui suivirent, d’autres morceaux de métal, visiblement plus à l’aise sous l’océan, lui donnèrent une chasse sous-marine. Le monstre se contenta de fuir et regagna la fosse de Mariannes, où les bouts de métal abandonnèrent finalement la poursuite.

Quand il ressortit de la fosse, environ un million d’années plus tard, les morceaux de métal avaient disparu. Il explora plus paisiblement les océans. Sans succès, mais peu importait. Le monstre était patient. Tôt ou tard, la raison apparaitrait de nouveau sous les eaux.

 

Date d’écriture: 2014

Le fou

Il était une fois un vieux fou. Il avait eu en des temps immémoriaux un bras tranché, et errait depuis à travers la lande avec l’autre main tendue. Un gamin du village lui fourra un jour une grenouille au creux de la main. Le vieux la regarda gravement, lâcha la pauvre bête et grommela : « Ca ne me va pas. »

Ca devint vite un jeu : les enfants s’ingéniaient à mettre dans sa patte les choses les plus inattendues, qu’il considérait invariablement avant de les rejeter en grognant : « Ca ne me va pas. »

 

Le fou devint peu à peu célèbre dans le pays, jusqu’à arriver aux oreilles du Seigneur local. Ce Seigneur avait une charmante jeune fille… amoureuse d’un vulgaire manant ! De colère, il lui dit : « Dieu m’en est témoin, tu n’épouseras point ce roturier ! Tu ne te marieras qu’avec celui qui saura satisfaire le fou, j’en fais ici le serment ! »

Ses sujets se précipitèrent voir le fou : « Que voulez vous, Seigneur ? Quel est l’objet que vous attendez sans cesse ? »

Le fou réfléchit et bougonna : « Je veux le plus précieux des trésors. Rien d’autre. »

Les plus fortunés remirent les objets les plus exquis en sa main : or, bijoux, épices rares, pierres précieuses, alcools fins… mais le fou marmonnait encore et toujours : « Ca ne me va pas. »

 

Pendant ce temps, la fille continua de voir son soupirant en secret. C’est au cours d’une de ces entrevues que son père les surprit en haut de la muraille. Fou de rage, il fondit sur le manant et le projeta par dessus les créneaux.

Il advint que le fou, passant par là, vit un homme se débattre dans les douves. Il se précipita à son secours et tendit la main pour le sortir de là.

Le fou regarda alors la main qu’il tenait en la sienne, sourit et dit doucement : « Ca me va. ».

 

Date d’écriture: 2005
Exercice de ré-écriture à partir d’une comptine populaire.

Puissance

Il était une fois un pauvre garçon qui vivait de mendicité dans la Cité Impériale. Son visage ingrat n’inspirait que mépris aux riches passants, et il était le moins fortuné de tous ceux de sa bande. Mais ses amis faisaient de leur mieux pour l’aider, aussi survivait-il tant bien que mal. Lorsque le feu ne parvenait pas à repousser les nuits glaciales, leurs rires suffisaient au moins à réchauffer son cœur meurtri.

Dans cette vie routinière survint une nouvelle qui devait changer sa vie… un jour comme les autres, il apprit d’une conversation entre deux inconnus que la plus grande sorcière de l’Empire devait passer quelques jours à la Cité. Selon les légendes, cette créature fabuleuse pouvait exaucer tous les vœux de ceux qu’elle en jugeait digne – les habitants s’apprêtaient donc tous à lui demander de réaliser leurs rêves.

Cette pensée en devint une obsession chez le pauvre adolescent. Changer de vie, devenir plus riche que tous ces fiers qui le brimaient jour après jour ! Le pouvoir, la richesse… enfin, il voyait une chance d’y accéder !

Le jour fatidique, la queue devant la tente de la sorcière était immense. Le garçon attendit des heures sous un soleil de plomb, se battant pour conserver sa place, souvent ravitaillé par ses amis qui le regardaient avec indulgence… une nouvelle vie ! Eux, n’y croyaient pas. Ils avaient tort. Lorsque le garçon fut face à la sorcière, elle se leva et s’inclina devant lui. Un murmure de surprise parcourut la foule assemblée. Personne, jusqu’à présent, n’avait pu obtenir ses faveurs.
– Bienvenue, noble mendiant. Enfin un de mes semblables se présente devant moi. D’adamantium et d’argile, entre ombre et lumière, les larmes toujours présentes derrière le rire. Parle, mon ami. Que puis-je faire pour toi ? Je te promets de réaliser tes rêves les plus fous ! »

Le garçon, fou de joie, répondit en bafouillant :
– Je… je veux devenir riche ! Plus que tous ceux qui se moquent de moi ! Je veux être beau, que les filles cessent de se détourner dès qu’elles entrevoient mon visage ! Je veux être puissant, pour faire ramper ceux qui m’ont fait mal ! Je veux… »

Le visage de la sorcière s’était assombri :
– Suffit ! Je t’ai promis d’exaucer tes vœux, et je tiendrai parole. Mais sache que jamais tu ne seras plus riche que tu ne l’es maintenant. »

Elle soupira en claquant des doigts. Et ainsi fut-il.

 

La suite se déroula comme dans un rêve. La même semaine, l’ancien mendiant se voyait proposer un rôle de directeur commercial dans le plus grand consortium de marchands de la ville, demander en mariage par non moins de dix-sept créatures de rêve, et doté d’un des comptes bancaires les plus imposants de l’Empire. Mais il lui en fallait encore plus, toujours plus. Plus de richesses, plus de maîtresses, plus d’hommes à sa botte. Il fallait qu’ils paient. Il fallait qu’il vive. Il fallait qu’il étende son empire personnel. Encore, et encore, et encore. Rien ne l’arrêtait. Les groupes tombaient sous sa politique implacable. L’Empereur lui-même devenait de plus en plus dépendant de lui, jusqu’au jour où il ne serait plus qu’un pantin, jusqu’au jour où peut-être il l’écraserait d’un geste dédaigneux de sa main. En quelques années, il devint plus puissant que nul ne l’avait jamais été.

Et pourtant… un soir, alors qu’il venait de renvoyer sa bonne pour un détail futile, il ressentit une chose qu’il n’avait pas vécue depuis bien longtemps. Le froid ! Les pieds transis et bleus, le corps grelottant… quelle idiote de bonne, ne pas avoir préparé le feu avant de quitter son service ! Il l’écraserait, elle et ses proches, pour une telle offense à sa personne ! Il… mais… cette sensation… oui, il l’avait déjà vécue ! C’était… oh, quand était-ce déjà ? Une autre vie, un autre homme, lui revinrent brutalement en plein visage. Les douces soirées où la mer elle-même gelait, les rires d’hommes qui n’avaient rien mais partageaient tout. Ses… ses amis, oubliés, délaissés après son ascension. Sa vie n’était que cendres depuis. Une cage dorée. Un masque sans âme. Quel idiot, la sorcière l’avait prévenu ! Il quitta son lit, et repoussa le manteau tendu par son majordome en… souriant ?! Non, ses lèvres n’avaient pas esquissé ce geste depuis trop longtemps. Il fit tant bien que mal une grimace et sortit à moitié nu dans l’air glacé.

Ses amis ! Il les avait oubliés, mais il allait réparer. Il les comblerait de biens, les placerait aux meilleurs postes, leur présenterait ses anciennes conquêtes. Ils riraient devant le feu de cheminée, dans la douce tiédeur de leurs riches manoirs. A cette pensée, il se mit à courir comme un fou vers le pont sous lequel ils s’abritaient autrefois. Il allait les retrouver, enfin ! Des gens qui le comprendraient, qu’il allait à son tour aider, en qui il pourrait enfin avoir confian… mais ?! Qu’est-ce que… ?!

 

Sous le pont, il n’y avait plus personne. Les mendiants avaient été chassés par sa garde depuis bien longtemps.

 

Date d’écriture: 2007
Aux amis disparus trop tôt.