Le tribunal

Dans le métro. Affalé contre une cloison, un clochard regarde un homme en costume d’un air hostile. Sur un siège non loin, une vieille dame examine les haillons du clochard, les lèvres pincées. Se tenant à une barre, un adolescent observe la robe à fleurs de la vieille dame en ricanant. Assis sur son strapontin, l’homme en costume fixe les piercings de l’adolescent en hochant sèchement la tête.

Et moi qui viens d’entrer dans la rame, comment me jugera-t-on ?

 

Date d’écriture: 2013
A ceux qui savent que l’habit ne fait pas le moine.

Théorie amoureuse

Rares sont les alter-ego sur terre qui pourraient être, potentiellement, l’amour de notre vie. Au point d’en être presque inexistants, tels de lointains fantômes. On ne les reconnaît d’ailleurs pas toujours immédiatement (souvent pour de bonnes raisons telles qu’un cœur déjà pris).

Bien davantage de personnes – pas toutes loin de là – peuvent y ressembler de très près, sans pour autant en faire partie. L’illusion est parfaitement fondée : alors, une relation commence ; nous sommes probablement programmés pour cela. Mais au plus profond de nous, on se ment. On sait, de manière enfouie, qu’un je-ne-sais-quoi ne colle pas tout à fait. Une petite voix nous taraude mais nous l’ignorons avec flegme. L’illusion est trop précieuse. La stabilité, aussi. Et c’est tellement presque ça ! La plupart du temps, on vivra sa vie amoureuse jusqu’à la mort et de façon heureuse. C’est une bonne chose pour notre espèce car tellement peu de gens ont la chance de croiser sur leur chemin, un jour, l’un des spécimens de la population si restreinte des personnes qui correspondent vraiment.

Si vous en rencontrez une et que vous êtes libre, vous verrez : cela provoque comme un soulagement, un sentiment d’évidence. L’impression d’avoir trouvé quelque chose que l’on ne savait pas avoir perdu. Ou plutôt : d’avoir découvert que ce que l’on pensait dur comme fer avoir déjà trouvé auparavant n’était pas tout à fait ce que l’on croyait. Le regard est familier sans que l’on sache bien pourquoi. Le sourire est à tomber. Mélange de bonheur et de crainte. Mais vous devez savoir autre chose à ce propos : cette personne ne vous lâchera pas. Et vous ne la lâcherez jamais.

Auteur: Rudiger
Date d’écriture: 2017

In Memoriam

A ma mort, je veux regarder derrière moi et être heureux de ce que je verrai. Le temps presse. Déjà mi-chemin, et si peu d’accompli. Je ne me suis pas baigné dans l’Océan Indien. Je comprends à peine le monde qui m’entoure. Si je démissionne, on me remplacera. Tant d’occasions manquées. Tant que je n’ai jamais eues.

Trop tard, il est déjà l’heure. Je me retourne. Sur mon chemin, des visages souriants. Ma femme, mes enfants, mes parents, mes amis, des gens de passage, tous ceux avec lesquels j’ai partagé mes joies, mes peines, tous ceux à qui j’ai transmis mon amour. Et qui ont fait de même pour moi. Sur mes lèvres, un sourire. La vie me quitte.

A ma mort, je veux regarder derrière moi et être heureux.

 

Date d’écriture: 2013
Aux bons moments. Puissent-ils être nombreux.

La grille

– Je ne comprends pas l’intérêt. Je veux dire, tu n’as virtuellement aucune chance de gagner. Pourquoi tu balances ton fric là-dedans ? »
– Tu as une pièce de deux euros ? Vas-y, donne-la moi… merci. Bien, dans un instant, je vais m’en servir pour acheter une grille en ton nom. Excusez-moi, madame, à combien est le jackpot ce soir ? Dix-sept millions d’euros ? Merci. Alors dis-moi, qu’est-ce que tu ferais avec dix-sept millions d’euros ? »
– Ben, je sais pas… j’imagine que je m’achèterais une nouvelle voiture. Je règlerais le crédit de ma maison une bonne fois pour toute et… non, attends. En fait, je revendrais ma maison et m’achèterais un loft à la place, genre celui hors de prix dont j’ai vu l’annonce il y a cinq jours. Oui… ça serait le pied. Après, je suppose que je donnerais à une association, Médecins Sans Frontières ou quelque chose dans ce goût-là, histoire d’aider un peu tous ceux qui ont pas eu ma chance. Je sais pas, peut-être 5 ou 10% de mes gains, ça serait déjà un sacré coup de pouce. Je pense que j’en profiterais aussi pour enfin monter ma boite, depuis le temps que j’en rêve… ouais, patron enfin ! Eh, mais qu’est-ce que tu fais ? »
– Je te rends ta pièce. Tu vois, pendant quelques instants, tu as été multimillionnaire sans même dépenser un centime. »
– Oh… je vois. Excusez-moi, madame ? Une grille, s’il vous plait. J’aimerais prolonger l’état de grâce, au moins jusqu’à l’heure du tirage. »

 

Date d’écriture: 2017

Un grand merci à une amie et à son père, qui se reconnaitront (j’espère),
et dont les souvenirs d’enfance sont la source directe de cette histoire !

Je ne suis pas raciste mais…

« Je ne suis pas raciste mais… » On a tous entendu cette introduction. Certains d’entre nous l’ont probablement prononcée. Alors regardons en détails : qu’est-ce que ça dit au juste ? D’abord et avant tout que l’idée d’être raciste rebute celui ou celle qui parle, peut-être même lui fait honte. Un bon point, ça. Mais le hic, c’est que cette introduction trahit aussi un besoin de se justifier de ce qui va suivre. En gros, le message est « ce que je vais dire pourrait paraître raciste, mais promis juré craché ça ne l’est pas ». Vraiment ? Sérieux ?

Au mieux, si c’est vrai, c’est maladroit. Quelle est la première chose à laquelle vous pensez si je vous dis « je ne suis pas un éléphant » ? Si vous êtes normal(e), à moi, et à un éléphant. Et quelle est la première chose à laquelle vous pensez si je vous dis « je ne suis pas raciste » ? Hhmmm… a priori, plus vraiment à un éléphant, n’est-ce pas ?

Bon, et si ce qui suit est vraiment raciste, comme dans 90% des cas où cette introduction est utilisée ? Alors le message reçu est « non seulement je n’assume pas d’être raciste, mais en plus je me cache derrière une soi-disant ouverture d’esprit pour tenir des propos xénophobes ». Et là, ça craint. Vraiment. Quand on n’assume pas une de nos opinions, c’est souvent pour une très bonne raison.

Date d’écriture: 2017

Les îles

Nous sommes tous des îles – notre esprit est isolé, inaccessible à ceux qui nous entourent. D’où me vient cette citation? Sais plus. Pourquoi j’y pense? Hhmmm…

Voilà deux heures que j’observe cette fille du coin de l’œil. Elle me plait. Elle fait naître une myriade d’idées vagabondes dans ma tête. Ce que ce serait de prendre sa main. De l’embrasser. De lui faire l’amour. De rencontrer ses amis. Sa famille. D’emménager ensemble. De se marier, peut-être. Les pleurs de notre premier enfant. L’achat de notre maison. Les enfants qui grandissent. La vie, douce et joyeuse, jusqu’à ce que ma mort nous sépare (les femmes vivent généralement plus longtemps, non?).

Et… et elle, à quoi elle pense? Est-ce qu’elle a aussi ce genre de fantasmes? Est-ce qu’elle pense aussi à moi, coincée dans cet avion juste à mes côtés, sans oser elle non plus m’aborder? Ou pense-t-elle au grand amour de sa vie, celui qui l’attend au bout du voyage? A son dernier coup d’un soir? A ce qu’elle mangera ce soir, entre une pizza ou des pâtes? A ses problèmes au boulot?

Des îles? Tu parles. Des coffres forts fermés à double tour, sans aucun indice sur leur contenu. Un seul moyen d’entrer: commencer par entrouvrir son coffre-fort, un peu, et voir si en réponse l’autre entrouvre le sien, un peu. Si le courant passe, si la confiance s’établit. Un pas après l’autre sur la route sinueuse des relations humaines.

Bon. Commençons petit. « Excusez-moi de vous déranger, madame, est-ce que je peux vous demander ce que vous lisez? Ah, le Petit Prince. J’ai dû lire ce livre une demi-douzaine de fois, il y a tant de niveaux de lecture. Vous aussi? C’est fou. Et qu’est-ce que vous pensez de… »

Va doucement. Un pas à la fois. Peut-être, peut-être qu’avec du temps le renard s’apprivoisera…

Date d’écriture: 2016

renard
Crédits image: Schmidsi

A la recherche du bonheur

J’ai six ans. Je mange de l’aile de raie grillée sur une plage, quelque part en Tunisie. Les pêcheurs, superstitieux, ne touchent pas à ce poisson dont le dessin rappelle une tête de mort. Mais ils prennent plaisir à voir le gamin, dévoré par la curiosité, qui rôde autour de leurs bateaux.

Je joue aux échecs contre mon cousin. Je le battais généralement étant enfant, mais cette fois les rôles sont inversés ; sa maîtrise de l’échiquier est évidente et mes pièces tombent l’une après l’autre. Je ris quand arrive l’échec et mat. C’était une très belle défaite, et j’ai hâte de discuter des techniques qu’il a utilisées contre moi.

Des verres s’entrechoquent dans ce bar dont le nom m’échappe. On parle de tout et de rien. Une musique latino joue en arrière-plan, et d’un seul coup tout le monde se lève pour danser. Elle colle ses hanches contre les miennes, et la suite se perd dans une ivresse qui ne doit rien à l’alcool.

Je m’assois sur les pentes du Mont Royal, au milieu des djembés et des duellistes, et décide que je suis tombé amoureux de l’accent québécois. Mais chut ! Comme le dit un ami, « c’est pas mouai qui ait un acceint, c’est touai ! » (oui, la question peut être assez sensible là-bas).

La maternité en Californie. Je tiens mon nouveau-né dans les bras, et l’émotion me submerge. Je… je… non, les mots sont décidément impuissants à décrire ce que j’ai ressenti ce jour-là. La maternité encore, quelques portes et quelques années plus loin. Je ne vais pas vous ennuyer avec des redites : je ne suis pas plus capable de retranscrire cet instant que la première fois, même si je le voulais. Et je n’y tiens pas. Ce moment est et restera mien.

Je quitte les planches sous des applaudissements nourris. Une incroyable année condensée en quelques heures. Trop tôt à mon goût, le public quitte les lieux. On se retrouve entre nous dans la fosse du théâtre, à boire du champagne dans des gobelets en plastique qui trainaient là. Je me sens euphorique, électrisé. Et épuisé, aussi.

L’orage se calme, un rayon de soleil perce soudain les nuages. Un léger vent m’amène l’odeur de l’herbe mouillée. Au loin, le Ben Lomond apparait progressivement, ses sommets enneigés se reflètent dans les eaux argentées du plus beau Loch au monde. Je savoure simplement l’instant avant de commencer l’ascension.

Je me lève le matin et je me rends compte qu’après de nombreux mois de galère, je suis juste heureux. Ça valait le coup d’en passer par là, les bons comme les pires moments, pour finalement retrouver le moi léger, joyeux, que j’avais mis en sommeil. Un sourire effleure mes lèvres. Et si j’écrivais dessus ?

Voilà. C’est ça, pour moi, le bonheur. Une collection de moments, éphémères, insaisissables, petits ou grands, qui ne peuvent que se vivre avant qu’ils ne nous filent entre les doigts. Je ne cherche plus à les retenir. Les meilleures choses arrivent spontanément.

Date d’écriture: 2017