Les âmes perdues

[visage souriant, voix empressée et accueillante] Ah, un nouveau groupe, bienvenue ! Alors je tiens à vous rassurer d’entrée de jeu, j’ai toujours été très consciencieux dans mon travail. Bien sûr, c’est papa qui m’a mis là. Mais allez pas vous imaginer que j’ai été pistonné, parce que c’est vraiment un boulot de merde. D’ailleurs papa, si tu me regardes de là-haut… [visage en colère, doigt d’honneur vers le ciel, puis le visage redevient brutalement souriant]

Aaaaaah. Et du coup… voilà. C’est moi le taulier ici. Oh, ayez pas l’air impressionné comme ça ! C’est pas tous les jours qu’on voit passer des gens avec votre CV. Voyons voir… [il prend une liasse de CVs] tiens, adultère ! C’est qui parmi vous qui a fait ça ? Allez, dénoncez-vous, on va pas y passer toute notre vie non plus. [grand rire mondain] Ah ah ah ! Pardon, c’était tellement indélicat de ma part, j’oubliais… [sa voix devient grave, démoniaque] vous êtes MORTS ! [nouveau rire mondain] Ah ah ah !

Bon, qu’est-ce qu’on a d’autre… bah ?! De ce que je vois, il y a une certaine Lucie qui aurait déclaré que [voix démoniaque] JE [voix enjouée, vaguement excitée] suis à l’origine de ses pensées… déviantes. Ah ah ah ! Mais c’est un mythe, Lucie ! Alors comme tout le monde, j’adooooooore la sodomie, mais jamais je t’ai soufflé ça. Déjà, c’est pas bien grave, et puis attends… t’imagine un peu ? Si JE devais personnellement inspirer tous les péchés à tous les hommes sur la Terre ? Le boulot que ça représenterait ? Les psychopathes ? La guerre ? Les gamins qui crèvent de faim et tout le monde s’en fout ? Ah non, c’est pas humain tout ça ! Moi, je bosse pas le week-end, je garde du temps pour me détendre, merci bien ! Non nooooon, toutes tes idées de merde, beeeeen… ça vient de toi.

[se replonge dans ses fiches, s’exclame comme si on venait de lui faire un cadeau] Ben ça alors ! On a un sataniste parmi nous, ça fait un bail que j’en avais pas eu tiens ! C’est qui ? Allez, soyez pas timides, de toutes façons vous allez cramer quand même hein. C’est toi ? [se penche vers lui et lui parle comme à un gamin, avec un ton bienveillant et le visage souriant] Alors comme ça, tu as fait des rites bizarres toute ta vie pour que je te fasse un signe et… ooooooh… apparemment je t’ai pas répondu. Toutes ces invocations, Satan, Lucifer, Belzébuth, et personne au bout du fil…  mais c’est parce que j’ai autre chose à faire que de répondre à des connards comme toi. Eeeeeet oui, j’en ai rien à foutre que tu sacrifies des chèvres au milieu d’un pentacle. Oh, tu t’imagines que ça va te donner un bon point en Enfer… c’est trop mignooooooon ! Et tu sais quoi, tu n’as pas complètement tort. C’est à cause de toi si j’ai dû mettre ma ligne sur liste rouge. T’en fais pas, [la voix devient plus grave, énervée] on va s’occuper de toi.

[il soupire, s’assoit et reprend d’un ton las] Bon allez, dégagez, mes diablotins attendent là dehors pour vous torturer. Moi, j’en ai d’autres à surveiller sur Terre, des bien pires que vous, même. [voix séductrice, langue qui passe sur ses lèvres] Tous ces gens qui croient encore pouvoir m’échapper, qui s’imaginent que leurs âmes leur appartiennent toujours… sauf que… [visage furieux, voix grave et rauque en un cri final] ELLES SONT A MOI !!!

Date d’écriture: 2019

21 grammes

Hier, j’ai perdu 21 grammes. Je ne les ai pas regrettés, ils ne me servaient pas souvent. J’ai eu à faire un choix, sauver des vies ou gagner de l’argent. J’ai décidé de commercialiser ce faux médicament.

Bon, on va pas en faire un drame. Ça ne change pas grand-chose, ceux que je tue sont déjà mourants. C’est pas comme s’ils s’attendaient à vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants. Et bien malin qui me poursuivra au tribunal – les morts font de mauvais plaignants.

Maintenant circulez messieurs-dames. Le premier décès n’arrivera que dans deux ou trois ans. En attendant, à moi la belle vie, la villa au bord de l’océan. Après ça, pas de soucis, le secret des affaires couvrira les détails les plus gênants.

Hier, j’ai perdu 21 grammes. Je ne les ai pas regrettés, ils ne me servaient pas souvent. Hier, j’ai vendu mon âme. Après quoi je me suis senti plus léger, plus vivant.

Date d’écriture: 2019

Enosiphrénie

Dans ma tête, on est plusieurs. Celui qui est curieux de tout. Celui qui aimerait bien choper cette brune. Celui qui veut juste qu’on le laisse tranquille. Mais les deux plus forts, c’est l’émotionnel et l’analytique.

L’émotionnel, c’est celui qui fait de moi un être humain de qualité, c’est grâce à lui que je me soucie vraiment des gens. Et c’est aussi celui qui juge, qui se fait manipuler, qui crée des embrouilles.

L’analytique, c’est celui qui soupèse les causes et les conséquences, qui évalue les vraisemblances, qui fait de moi quelqu’un d’intelligent. Et c’est aussi quelqu’un de froid, inhumain, qui est capable du pire sans broncher.

 

Alors moi, je suis quoi dans tout ça ? Quand je laisse les commandes à un d’entre eux, est-ce que je deviens lui ? Figurez-vous que j’ai découvert, il y a quelques années, quelque chose d’incroyable : ces deux-là se parlent, et aussi bizarre que ça puisse paraître, ils s’entendent comme larrons en foire.

Il y a comme une sorte d’entraide entre eux ; quand l’analytique reste trop longtemps aux commandes, il me rappelle que j’ai aussi des sentiments et que ça serait pas mal que je les regarde un peu ; quand c’est l’émotionnel qui dicte sa loi, il demande régulièrement son avis à l’analytique pour ne pas me causer des ennuis. Ce qui fait que je ne suis jamais entièrement l’un ou l’autre.

 

Dans ma tête, on est plusieurs. Et croyez-le ou non, c’est finalement devenu une force.

 

Date d’écriture: 2019

La faim

La créature était née sur les bords d’un petit étang, éclairée par la lumière des deux lunes du système local. L’œuf dont elle était sortie faisait, au plus, trois ou quatre centimètres de long, et elle n’avait guère qu’une bouche garnie de dents, et un système digestif primitif. Aussi sa première proie fut-elle attrapée en un claquement de mâchoires instinctif. La créature ressentit une satiété des plus plaisantes, pendant quelques heures à tout le moins. Puis elle ressentit la faim et retourna chasser.

Elle était douée pour cela et grandit bien vite. Dans le même temps, l’étang se dépeupla. Poussée par une faim toujours croissante, elle étendit son territoire de chasse à la plaine voisine, qui se dépeupla à son tour. Il devint vite évident que la créature ne pourrait, à elle seule, couvrir un territoire de chasse suffisant pour subvenir à ses besoins. Elle avait beau se démener en tous sens, la faim ne cessait de croître.

Lorsque la faim atteint son paroxysme, la créature se scinda instinctivement en deux entités plus petites. Ces entités étaient comme deux extensions d’elle-même ; elle pouvait ainsi se déplacer en plusieurs territoires de chasse à la fois, indépendamment de la distance qui séparait ses nouveaux appendices. Ainsi la créature poursuivit sa croissance effrénée, jusqu’à ce que toute autre forme de vie sur la planète ait été dévorée.

 

A son apogée, elle disposait de nombreux appendices spécialisés, terrestres, souterrains, aquatiques, aériens, tous agissant de concert selon son bon vouloir. Hélas, ce faisant, ses besoins en nourriture avaient cru de paire avec sa masse, et cette fois la subdivision de ses appendices ne résolvait aucunement le problème. Taraudée par la faim, la créature commençait à lentement dépérir quand elle remarqua un mouvement sur une des deux lunes. Y aurait-il de la nourriture là-bas ?

La créature spécialisa davantage ses appendices aériens, et en envoya quelques-uns en reconnaissance. De la vie avait effectivement colonisé cet espace, qui fut bien vite nettoyé. Alors la créature se tourna vers les étoiles et discerna, loin, très loin, davantage de mouvement. Elle spécialisa ses appendices aériens à l’extrême, jusqu’à ce qu’ils puissent atteindre l’espace profond, et leur fit entamer un long voyage vers de nouvelles planètes. Beaucoup ne résistèrent pas au voyage, bien entendu, mais il ne suffisait que de quelques appendices survivants pour amorcer une nouvelle croissance exponentielle sur d’autres systèmes. Et la créature avait ainsi poursuivi sa croissance, d’étoile en étoile, puis de galaxie en galaxie. Certaines formes de vie résistaient bec et ongles, d’autres tombaient plus facilement. Mais à terme, toutes furent assimilées par la créature.

 

Et la créature se trouva finalement seule. Toute autre vie avait disparu de l’espace, mais la faim était toujours là, impérieuse, imposant à la créature de se nourrir. Alors la créature se dévora elle-même, un appendice à la fois, et poursuivit le processus des millénaires durant. A terme, il ne resta plus qu’un dernier appendice, une simple bouche garnie de dents et pourvue d’un système digestif primitif, qui agonisait de faim sur une planète sans nom faute de pouvoir trouver une proie.

A sa mort, les étoiles restèrent silencieuses quelque temps. Mais la vie étant ce qu’elle est, il ne fallut que quelques centaines de millions d’années avant que de nouveaux êtres apparaissent spontanément. Ces êtres entreprirent de coloniser à nouveau l’univers, parfaitement inconscients du carnage qui s’était produit avant leur arrivée.

 

Date d’écriture: 2019

Cogito ergo dubito

Je pense donc je suis. On connait tous cette fameuse citation de Descartes, son cogito, la seule vérité dont il ne peut douter. Mais en avez-vous vraiment considéré tous les aspects ?

D’abord, JE pense donc je suis. Je n’ai aucune preuve que la personne à laquelle on attribue cette citation, ce cher René Descartes, pense effectivement. Après tout, je n’ai pas vécu sa vie, moi. Et si on pousse à l’extrême cette unique certitude cartésienne, on atteint le solipsisme qui, dans sa version la plus mégalomaniaque, proclame que je sois la seule lueur de conscience en ce monde, tandis que vous n’êtes tous que des projections de mon esprit dérangé. Si bien qu’il faudrait réattribuer la citation à moi-même. La classe, non ? Bah, ne vous donnez pas la peine de répondre, je ne suis même pas sûr que vous existiez.

Ah ! Mais bien sûr, que je crois que vous existez – vous seriez quand même des projections rudement sensibles, hein ! Moi, par contre… j’ai un aveu à vous faire : je ne pense pas toujours. Il y a des moments ou je suis, littéralement, inconscient – pendant certaines phases de sommeil, ou si on m’assomme (ce qui, fort heureusement, n’arrive pas tous les jours), ou encore quand je prends le train et laisse mon cerveau en mode automatique en attendant ma station. Alors… est-ce que, pendant ces moments, je cesse d’exister ? Si je ne pense pas, qui me dit que je suis toujours ?

Une dernière, pour la route : Descartes doute de nos sens, car ils peuvent être altérés (si vous en doutez, on s’en recause après quelques verres de vodka). Mais ma pensée est elle-même altérée par ce que m’envoient mes sens : j’ai généralement des idées plus joyeuses après un baiser langoureux, et plus… maussades après m’être cogné le petit-doigt de pied sur le coin de la table. Donc mes sens, faillibles, nourrissent ma pensée qui est inévitablement, elle-aussi, faillible. Donc, quand j’affirme que « je pense donc je suis », on ne peut pas écarter la possibilité que je me plante en beauté, un peu comme quand je croyais au Père Noel parce que hey, il y a des cadeaux au pied du sapin, c’est pas une preuve ça ?

Voila. Tout ça pour dire que je pense que Descartes manquait un peu de rigueur, avec son cogito. Et pour affirmer que la seule attitude vraiment rationnelle, c’est d’accepter qu’il n’existe pas de certitudes absolues. En tous cas, moi, j’en suis à peu près certain.

Date d’écriture: 2019

 

Attention : malgré une conclusion que je défends bec et ongles (oui, je pense réellement qu’il est irrationnel d’entretenir des certitudes absolues), la « démonstration » est volontairement truffée d’inexactitudes et de contre-vérités. Une autre façon de célébrer ce premier avril, et d’encourager à douter même des démonstrations apparemment correctes… à ce propos, j’offre un cogito d’or à qui saura trouver tous les sophismes, mensonges et techniques de manipulation qui se cachent derrière ce texte !

La joie et les choses

La joie n’est pas dans les choses, elle est en nous. En tous cas, c’est ce que prétendait la citation de mon fortune cookie. Richard Wagner. Drôle de citation de la part d’un type plutôt porté sur l’antijudaïsme, dont la musique a ensuite été mise en avant par ceux qui ont joyeusement tué des millions de personnes. Non qu’il aurait adhéré avec leur solution jusqu’au-boutiste… après tout, le premier amour de Wagner et nombre de ses amis étaient d’origine juive. N’empêche, la citation sonnait comme une fausse note persistante et faisait vibrer quelque chose en moi.

Pour la première fois depuis bien longtemps, je me permis une vague introspection. Non, non, définitivement non. N’en déplaise à Wagner, il ne demeurait aucune joie en moi. Guère plus qu’un vague relent amer, un résidu des années passées, de ce que j’aurais pu être et ne serais jamais plus. La joie avait été là, je crois. Mais elle avait fui petit à petit, un mauvais choix à la fois. Quand j’ai tourné le dos à mes amis pour intégrer ce groupe vachement plus cool au lycée. Quand j’ai accepté ce travail de fossoyeur qui consiste à virer des gens à longueur de journée. Quand j’ai abandonné ma femme et mon enfant à leur sort pour gravir plus rapidement les échelons.

Non, Richard. La joie est partie et ne reviendra pas. Il ne me reste que les choses.

Date d’écriture: 2019

L’imagination

Les recherches en neurosciences montrent que vivre une expérience, ou penser à une expérience, ont rigoureusement le même effet sur notre cerveau. Autrement dit, si je m’imagine en train de voler sur le dos d’un dragon sur les crêtes d’une île volcanique, et que je m’immerge suffisamment dans le songe pour éviter tout autre pensée, alors mon esprit reproduit les sensations exactes du vol à dos de dragon. Comme si j’y étais. C’est une caractéristique tout bonnement incroyable dont la nature nous a dotée…

… et il en est d’autant plus troublant de constater que, de toute la palette des expériences que nous pourrions vivre en songe, nos pensées se reportent le plus souvent sur les richesses, le pouvoir et le sexe, plutôt que sur les expériences fantastiques que seule notre imagination pourrait nous apporter.

Date d’écriture: 2019