Le Champ de Blé avec Cyprès

Après des années de manœuvres de couloir, de pots de vins et d’intrigues diverses, Jettro Lloyd avait finalement réussi. Le « champ de blé avec cyprès », de Vincent Van Gogh, avait été remis en vente par la National Gallery de Londres le 7 avril 2009. Au nom du Fine Art Fund Group (un fonds d’investissements en œuvres d’art), Jettro s’en était porté acquéreur pour la modique somme de 62,7 millions de dollars.

Une affaire ; dans quelques décennies, la toile vaudrait probablement le double de cette somme. Mais surtout, c’était une revanche personnelle : Selim Barkhoum, le magnat de la finance, lui avait soufflé la toile dans une autre vente aux enchères quelques années plus tôt. Une enchère sous pli scellé d’un centime de dollar plus élevée. Jamais Jettro n’avait su d’où venait la fuite. Et pour ajouter à l’humiliation, Selim avait donné la toile à la National Gallery en 2006. Devant la presse, il avait affirmé que contrairement à d’autres enchérisseurs, il préférait offrir le tableau au public plutôt que de le laisser moisir dans un coffre fort. La nouvelle notoriété de Selim lui avait ouvert de nombreuses portes, tandis que Jettro devait expliquer son échec à ses investisseurs.

Fort heureusement, cette période sombre était aujourd’hui bien loin. Dans les mois suivant l’achat, Jettro fut nommé gérant du Fine Art Fund Group, le fonds pour lequel il avait travaillé. Dans le même temps, Selim connaissait une série de revers financiers ; il semblait qu’il ait placé sa fortune personnelle dans des fonds d’investissement en art moins fortunés.

Cependant, les manigances de Jettro avaient attiré l’attention sur la toile. L’opinion publique grondait – et plus grave encore, le « champ de blé avec cyprès » fut l’objet de plusieurs tentatives de cambriolage ratées. Jettro prit aussitôt les mesures nécessaires : le 13 juillet 2009, il transféra la toile dans le plus sécurisé des coffres de la Barclays Bank à Londres. Avec ses plusieurs mètres de béton armé doublant un cœur en acier massif et sa triple sécurité mécanique, électronique et humaine, le coffre était réputé inviolable. Pendant quelque temps, la toile y reposa bien à l’abri, et le courroux de l’opinion publique s’atténua peu à peu comme le peuple oubliait cette affaire.

Au bout de quelques mois, pourtant, des rumeurs commencèrent à courir dans les milieux autorisés. On racontait qu’un des cambrioleurs les plus réputés au monde, connu sous le pseudonyme de Rose Noire, venait de revendre la toile à un collectionneur privé pour une somme faramineuse. Que la Rose Noire se serait emparée du tableau au cours de son transfert à la Barclays Bank, et que la version reposant dans le coffre fort ne serait qu’une habile copie destinée à donner le change. Les investisseurs perdirent confiance, et les actions du Fine Art Fund Group chutèrent rapidement. A cours d’options, Jettro fit procéder à une expertise de la toile par deux experts indépendants. Leur diagnostic fut sans appel : la toile n’était effectivement qu’un faux. Jettro fut remercié, et le faux fut vendu pour une bouchée de pain aux enchères publiques le 3 décembre 2009.

En 2011, l’original refit surface au Museum of Modern Art à New York. Une enquête fut naturellement menée pour déterminer la légalité de l’acquisition. Il apparut que la toile avait été achetée pour quelques milliers de dollars par un autre fond d’investissement en œuvres d’art, le Hedge Funds, lors de la vente du 3 décembre 2009. Une troisième expertise avait été menée sur le « champ de blé avec cyprès », et avait conclu qu’il s’agissait bel et bien de l’original. Le Hedge Funds avait alors décidé d’offrir la toile au MoMA de New York dans le but d’améliorer son image et sa notoriété auprès des collectionneurs.

Le Fine Art Fund Group intenta un procès pour récupérer le tableau, mais la vente au Hedge Funds s’était faite dans la plus grande légalité et la requête fut rejetée. Les deux premiers experts, auteurs des analyses mensongères, semblaient avoir cessé toute activité après leur travail sur le « champ de blé avec cyprès » et ne purent être retrouvés. Aussi l’œuvre de Van Gogh demeura-t-elle au MoMA, où elle est admirée quotidiennement par des milliers de visiteurs.

Grace à sa nouvelle notoriété, le Hedge Funds est aujourd’hui florissant. Il est géré de main de maître par un certain Selim Barkhoum, actionnaire majoritaire depuis avril 2009.

 

Date d’écriture: 2014
A l’Art. Et aux mille et une façons dont il a été dévoyé.

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Crédits photo: National Gallery, Londres

Statistiques

Une vie… Deux cent cinquante millions de pas. Deux milliards et demi de battements de cœur. Soixante mille repas. Deux cent mille heures de sommeil.

Et une infinité d’expériences qu’aucune statistique ne capturera jamais.

 

Date d’écriture: 2015

La certitude

– Tu plaisantes ? Comment peux-tu assimiler la science à une croyance ? La science est le triomphe de la raison. C’est l’exact opposé de la croyance ! »

– Je ne sais pas… tu as déjà vu de l’électricité ? des électrons ? »

– A chaque fois que j’allume la lumière ou que je regarde dehors pendant un gros orage. »

– Ah non. Ce que tu as vu, c’est que quand tu pousses l’interrupteur, la lumière s’allume. Que pendant l’orage, un éclair illumine parfois l’horizon. Et on t’a expliqué que c’était l’électricité qui provoquait ces phénomènes. Mais tu n’as pas vu l’électricité elle-même, juste des phénomènes dont on croit qu’elle est responsable. »

– Et pourtant, mille expériences ont prouvé que tout marchait comme on me l’a expliqué. CQFD. »

– Hhmmm… toujours pas, désolé. La science ne peut pas prouver que quelque chose est vrai. Tout ce qu’on fait, c’est émettre et rejeter des théories. Je pense que l’éclair apparaît grâce à une bonne grosse décharge électrique. Tant que ça colle avec tout ce que j’ai pu observer, je peux raisonnablement y croire. Et si un jour une expérience montre le contraire, en plus de devenir célèbre, j’aurais prouvé que c’est faux. Mais jamais, jamais, je ne pourrais prouver que c’est vrai. »

– D’accord, je vois que la physique n’est pas une science assez dure pour toi. Alors, et les mathématiques ? Tous ces théorèmes, Pythagore, Thalès, Fermat ? Ne sont-ils pas prouvés ? »

– Oui, bien sûr. En partant d’axiomes de base. Thalès part du principe que deux droites parallèles ne se croisent jamais. Comment tu prouves ça ? Impossible. C’est un axiome de base. Par définition, on ne peut pas le prouver. »

– Il faut bien partir de quelque part ! »

– Bien d’accord. Simplement, les théorèmes mathématiques eux-mêmes ne sont pas prouvés dans l’absolu. Ils sont prouvés à partir du moment où on accepte certaines choses comme vraies. Si je veux appliquer la géométrie Euclidienne au monde réel, il faut d’abord que j’accepte de croire que dans la réalité, deux droites parallèles ne se croisent jamais. »

– Et… tu ne le crois pas ?! »

– Si, justement. Je le crois. C’est raisonnable, parce que je n’ai jamais vu deux droites parallèles se croiser. Quoi que… à bien y réfléchir, je ne crois pas avoir jamais vu de droite dans notre réalité. »

– Tu n’as jamais tracé de ligne à la règle ? »

– Ah ! Ça ressemble à s’y méprendre à une droite, n’est-ce pas ? Et pourtant… regarde de plus près, avec une loupe assez puissante, et tu verras des imperfections dans le tracé. Sans compter que la droite, en tant qu’objet mathématique, n’a aucune épaisseur. Je n’ai jamais rien tracé qui n’ait aucune épaisseur. Et elle a aussi une longueur infinie. Non, ce trait n’est décidément pas une droite. »

– Alors quoi, pour toi, la science n’est qu’une croyance ? Mais tu te rends compte, si les gens pensaient que les fondements-mêmes de la science reposent sur la foi… ils perdraient complètement confiance en nos résultats ! On ne peut pas laisser faire ça ! »

– Pourquoi pas ? S’ils pensent que la science a tort, parfait. Qu’ils le prouvent et ils feront progresser nos connaissances. Et d’ici là, toutes ces belles théories resteront valides, à défaut d’être certaines. Je suis tout à fait disposé à vivre avec un doute raisonnable sur mes résultats. Et toi ? »

Date d’écriture: 2017
L’approche scientifique encourage à douter de tout, à tout remettre en question.
En aucun cas à suivre aveuglément de grandes certitudes.
On l’oublie trop souvent ces temps-ci.

Une vie

Je m’assois. Dehors, une voiture klaxonne. J’entends vaguement quelques cris, étouffés par le double vitrage. Sur la table, une auréole de café indique l’endroit où une tasse a jadis débordé. Qui la buvait? Combien de temps pour lui? Les taches sont anciennes, presque incrustées sur le revêtement de la table. Il doit être… non, ne pas y penser. Pas maintenant.

Je regarde le mur. Une affiche vante les mérites d’une bonne hygiène de vie. Dents blanches et grand sourire. Ne passez pas par la case maladie et vivez centenaire. Putain, je l’ai suivi, votre manuel. Je ferme les yeux. Passe à autre chose. Vide… ne pas penser. Juste le néant. Tout se rapporte à ça, en fin de compte.

Tic, tac, tic, tac. Le discret défilement de ma trotteuse me ramène à la réalité. Je perds mon temps, coincé dans cette salle d’attente. Impersonnelle, aseptisée. L’odeur chimique agresse mes sens. Que me dira blouse blanche? J’ai peur, tout à coup. Pas de mourir, non. De ne pas vivre.

Combien de tics encore? Au fond, je ne veux pas savoir. La secrétaire se lève en me voyant sortir. Monsieur, attendez, vos résultats, vous ne pouvez pas… Je note son subtil parfum. Lilas et jasmin. Oasis olfactive dans ces senteurs de chloroforme.

Je ne peux pas sortir? Bien sûr que je peux. Au fait, êtes-vous libre ce soir? J’aimerais beaucoup partager quelques instants avec vous.

 

Date d’écriture: 2015

Inclusive

2018      Ô orthographe, mise à bas de ton piédestal ! Contre quelles nouvelles attaques tes défenseurs·euses devront-ils·elles encore lutter ? Cette écriture qui prétend aujourd’hui te remplacer, au nom d’une soi-disant évolution de la société, est, n’hésitons pas à le dire, une hérésie. La langue de Molière ne saurait se voir ainsi défigurée, lacérée par les assauts féroces d’une culture populaire et égalitaire. Nous, garant·e·s de ta forme la plus pure, ne tolérerons pas un tel affront ! Le masculin·féminin l’emportera toujours, ne vous en déplaise !

1673      O reforme impie, qui pretend avaliser les infames manieres des jgnorants et des simples femmes ! Nous autres hommes de lettres ne sçaurions approuver une telle phantaisie, une mise a disposition de l’art noble de l’escriture pour la plebe qui grouille a nos pieds. Nostre escriture est pure et limpide ; nous nous reclamons de ce que certains nomment quelque peu hastivement l’ancienne orthographe, et que nous nommons simplement l’Orthographe. Puisse-t-elle conserver son inalterable aesthetique pour les siecles a venir !

Date d’écriture: 2018
Toute forme d’ironie face au péril mortel que représente
l’écriture inclusive est parfaitement assumée.

La guerre

Ils étaient des milliers d’hommes, des milliers d’escadres, des milliers de corps d’infanterie, des milliers d’armées, tous à s’affronter dans une espèce de furie sanguinaire. Le sang coulait, le vent hurlait, le soleil se voilait la face de dégoût à la vue de ce carnage. Jamais on n’a plus mal évalué la valeur d’une vie humaine qu’au cours de cette guerre.

Certains diront que les maîtres ont commencé, en traitant les autres races en esclaves, et non en égaux. Et c’est vrai, ils les ont réduits en esclavage… mais dans une telle boucherie, que signifie le mot « esclave » ? Des enfants se sont rués au combat avec des lance-pierres ou des couteaux de cuisine, pris dans la maison de leurs maîtres. Des filles de bonne famille se sont munies d’arcs et d’arbalètes, souillant leurs belles robes du sang des enfants. Les sages, habituellement si pacifiques, ont pris leurs grimoires pour déchaîner la foudre sur le champ de bataille, tuant indifféremment alliés et ennemis.

Et les Seigneurs, voyant la Reine-Esclave au milieu de la tourmente, se sont rués dans le maelstrom en riant du tonnerre.

 

C’était un jeu d’échecs géant, avec un Roi pour les maîtres et une Reine pour les esclaves. Tous les autres étaient sacrifiables, et sacrifiés sans la moindre hésitation.

Les tours des maîtres vomissaient des nuées de flèches ardentes sur les pions esclaves, les fiers cavaliers sanguinaires taillaient des coupes sombres dans la masse des fous venus pour la curée.

Personne ne reculait. On tenait la position en mourant, ou on avançait en tuant. Pas de place pour les faibles, pas de pitié dans le cœur des bouchers.

Les fleuves se teintaient de rouge sans que nul n’y prenne gare, et la Terre se révulsait de cet outrage, se déchirait parfois pour séparer les deux meutes bestiales. Mais elle-même n’était pas de taille. Pas une fissure ne pouvait les séparer, aussi large fut-elle.

Et la partie d’échecs continuait, encore et encore. Les pions mouraient, les pièces tombaient, et les Seigneurs riaient chaque fois un peu plus fort dans le cimetière de l’Humanité qu’était devenu le champ de bataille. Et la Reine-Esclave… à chaque compagnon abattu, tombaient ses larmes de rage. Sa rage !! Tous fuyaient devant elle, esclaves comme maîtres. On prétend qu’elle a, à elle seule, tué plus d’ennemis que son armée entière.

 

Tout ce qui a un début a aussi une fin, et la partie d’échecs arriva finalement à terme, faute de participants. Les maîtres étaient tous morts, et les esclaves presque tous. C’est à ça que se résume cette « victoire ».

Mais plus j’y pense, plus je crois que tous étaient esclaves. Personne ne fut libéré ce jour-là, maître ou serviteur. La mort ne libère pas.

Date d’écriture: 2006

L’étincelle

Quand il était petit, notre fils tapait des silex les uns contre les autres pour faire des étincelles. En grandissant, il s’est mis à jouer avec les allumettes. C’était notre expert pour allumer le barbecue, tout le quartier l’admirait pour ça, on était tous les deux très fiers qu’il soit aussi bon. Et puis un jour, notre voiture a pris feu. Il y avait une longue traînée d’essence qui menait à elle, c’était incontestablement d’origine criminelle. Puis ça a été la grange, et là j’ai eu un doute. Est-ce que notre fils… non, impossible. Pas lui, si doux, si joyeux… L’incendie suivant, une maison du voisinage, il y a eu un mort. La grand mère, trop faible, n’avait pas eu le temps de sortir. J’en ai parlé à mon mari, il a refusé de me croire, alors je suis allé voir la police toute seule. Mais sans preuves, rien à faire. Mon fils s’en est tiré. Les incendies ont continué quelque temps, et à chaque fois j’avais la conscience plus lourde. Jusqu’au jour où enfin, ils ont arrêté le coupable. C’était pas mon fils. C’était mon mari.

Après coup, ça a pris tout son sens. C’est son père qui lui a appris comment allumer un feu, il était toujours dans les parages dès que notre fils allumait une flamme. Si je n’avais pas été aussi aveugle, j’aurais pu arrêter ça. Il n’y a pas de fumée sans feu. Des voisins, des amis, des enfants de l’école de mon fils vivraient encore. Mais non, j’ai traîné mon propre garçon, parfaitement innocent, au poste de police pour l’y jeter en pâture. Quelle mère fait ça ?!

Il m’a pardonné. Il est même fier de mon… courage, même si je me suis trompée. Mais moi, je ne me le pardonnerai jamais.

Date d’écriture: 2017