Prison de temps #2

Je vis dans une prison de temps. Ma machine temporelle, première de son genre, était mal réglée. Ou peut-être un de mes collègues, jaloux, m’a-t-il volontairement abandonné dans le passé. Toujours est-il que j’ai échoué quelque part au Silurien, dans un marécage qui a inexorablement englouti la machine. Aucun espoir de l’en extraire. C’est déjà miracle que mes assistants et moi-même ayons pu survivre au naufrage.

Le voyage dans le temps n’a rien d’une bénédiction. Il est ma prison.

Date d’écriture: 2020

Prison de temps #1

Je vis dans une prison de temps. Je vois l’avenir. Je sais, avec une précision millimétrique, quand la maladie prendra ma vie. J’ai vu la lente dégénérescence de mon corps jusqu’à cette fin inéluctable. Je ressens par avance la souffrance de mes proches, à l’annonce prochaine de mon état. Et je suis incapable de m’extraire de cet enchaînement.

La prescience n’a rien d’une bénédiction. Elle est ma prison.

Date d’écriture: 2020

Le rêve

Je n’aime pas être dérangé, dans mon rêve. J’ai mis les huit dernières années de ma vie à le construire, à me fabriquer un nouveau monde, plus beau, plus coloré. Plus joyeux.

Mais parfois, la réalité s’immisce dans mon rêve. Elle le corrompt. Parfois, les drogues ne suffisent plus à isoler mon sommeil paradoxal. Accoutumance au principe narco-actif ? Erreur de dosage par le personnel médical ? Rejet de la toxine par mon corps ?

Quand ça arrive, j’entends des cris. Ma femme qui pleure et me demande de me réveiller. Qui me dit que je lui manque. Ma fille aînée, qui me dit qu’elle me déteste pour l’avoir ainsi abandonnée.

Ou peut-être est-ce la part de mes rêves que je ne peux contrôler ?

 

Je n’aime pas être dérangé, dans mon rêve. Parce que j’ai peur de revenir à la réalité. Celle où j’ai pris le volant, ivre. Celle où ma fille cadette en a payé le prix.

Mais pas dans mon rêve. Dans mon rêve, je la retrouve, joyeuse, insouciante. Les drogues me l’ont prise, les drogues me la restituent.

Je sais bien que c’est faux. Qu’elle n’est plus qu’un fantôme, qu’elle ne vit que dans ma tête. Mais… en ce lieu au moins, elle vit. Et si je me réveille, je la tuerai une seconde fois.

Date d’écriture: 2020

Paranoïa

Quand Martya se maria avec Jon, toutes les cloches de l’église sonnèrent à l’unisson et tous, dans le royaume, se réjouirent. Parce que la belle Martya, fantasque et dans la lune, était aimée de tous, et que son bonheur éclaboussait ceux qui l’approchaient.

Jon était le bras droit du ministre des finances et était souvent occupé, aussi Martya prit-elle l’habitude de passer ses soirées seule dans leur manoir. Le doux vin de Terenne coulait fort libéralement, et Martya, grisée par l’alcool, sortait parfois sur le perron sur un coup de tête et riait avec les passants, leur racontant les derniers ragots de la cour. Cela en devint même une attraction – on venait voir la noble éméchée pour en savoir plus sur les derniers potins, qui avait eu un mauvais mot, qui couchait avec qui, et Martya fut bientôt autant aimée pour sa douce folie que pour sa nature bavarde et indiscrète.

Quand Jon amena le seigneur Stem Accort dans leur manoir la première fois, Martya n’y prêta guère attention. Mais il revint fréquemment, s’enfermant avec Jon dans le grand bureau, et Martya, dévorée par la curiosité, commença à les espionner. Elle collait son oreille aux portes, tentant de traduire les quelques sons étouffés qui lui parvenaient en phrases intelligibles. Avaient-ils parlé de renverser le vice-roi, ou de rénover le beffroi ? Mais s’il ne s’agissait que de rénovation, pourquoi tant de mystère ?

Plus Martya observait son mari et Lord Accort, plus elle leur trouvait un aspect sinistre. Elle essaya d’en parler à Jon, qui la regarda avec compassion et inquiétude, comme si elle devenait folle, et lui murmura des paroles apaisantes. Mais peu après, Martya remarqua que des hommes sinistres, tout de noir vêtus, la fixaient d’un air antipathique lors de ses sorties quotidiennes sur son perron. La foule assemblée, elle, semblait ne rien remarquer.

Martya commença à raconter ce qu’elle voyait, et ses histoires se firent plus anxiogènes que les habituels ragots. Les gens hochaient la tête, comme attristés, et vinrent moins nombreux. On ne la croyait pas. Un soir où peu de gens l’écoutaient, un homme lui chuchota des menaces de mort à l’oreille. Martya, tétanisée, ne put dormir la nuit. Le lendemain, elle trouva une lettre glissée sous sa porte, qui assurait qu’elle n’avait nulle part où se cacher, et qu’elle serait torturée et tuée si ses diffamations quotidiennes ne cessaient pas. Elle mit précieusement la lettre dans son secrétaire pour la montrer à Jon, au soir. Il serait bien forcé de la croire.

Mais quand Jon rentra de son travail et qu’il lut la lettre, il haussa les sourcils. Martya la lui arracha des mains et lut. Il s’agissait d’une lettre d’admirateur qui vantait sa beauté en termes forts galants. Martya pleura toutes les larmes de son corps. Comment avait-elle cru… c’était impossible… elle devait être…

Folle. Ou plutôt, comme le dit le docteur, paranoïaque. Martya voyait des choses et son esprit dérangé les déformait pour les rendre sombres, inquiétantes. Elle avait besoin de repos et plus encore, de se désaccoutumer aux excès d’alcool. Elle fut donc envoyée dans un hospice, en campagne, où on la plaça dans une cellule d’isolement. Nul ne vint plus la voir et Martya s’enfonça plus profondément dans son délire, certaine d’avoir été enfermée pour que le grand complot reste secret.

A la capitale, de nombreux badauds soupirèrent en apprenant le sort de Martya la folle. Mais nul ne fut surpris du diagnostic. Martya avait toujours été… bizarre, et son penchant pour la boisson était fort connu. Ses histoires délirantes étaient tout bonnement ridicules, un simple moyen d’attirer l’attention sur elle. Alors on l’oublia.

Quand Martya cessa de se nourrir, nul ne s’y intéressa. Avec sa frêle constitution, elle fut, quelques semaines plus tard, terrassée par une maladie. Quand elle mourut, ce fut dans l’indifférence la plus totale. Si bien que, quand Jon et Lord Accort attaquèrent le palais royal à la tête d’une petite troupe de soldats qui leurs étaient loyaux, fort peu se souvinrent des avertissements de Martya.

Ainsi mourut le vice-roi, et ainsi naquit la dynastie Accort… longue vie au roi !

Date d’écriture: 2020
« Even paranoids have ennemies. » (auteur inconnu)

La rareté

L’archange Gabriel soupesait le problème depuis quelques millénaires quand, au plus profond de sa méditation, il trouva enfin la solution au problème qui empêchait l’humanité d’accéder au bonheur. Il demanda aussitôt audience à son créateur et fut, dans les plus brefs délais, reçu dans le petit coin de ciel qu’occupait Dieu.

Dieu était, comme à son habitude, confortablement installé sur le bord duveteux d’un nuage. Il accueillit Gabriel comme s’il s’était agi d’un frère et lui proposa une place à sa droite. Mais Gabriel était trop impatient de lui présenter sa découverte, aussi entama-t-il derechef la conversation.
– Seigneur, comme vous le savez, le bonheur de l’humanité me tient à cœur depuis que vous m’avez confié la difficile tâche de les guider sur le chemin qui les mènera à vous. Il est manifeste que les souffrances qu’endurent vos enfants dépassent, de loin, leur bonheur. J’ai d’abord pris cela comme un échec de ma part, et je n’ai pas ménagé mes efforts pour améliorer leur condition. Mais quoi que je fasse, leur élévation n’est que temporaire et bien vite, la joie s’atténue ou pire encore, se mue en nouvelles douleurs. »

Dieu écoutait attentivement son second. Il hocha la tête, incitant implicitement Gabriel à poursuivre.
– Alors j’ai essayé de comprendre par quels mécanismes leur joie disparaissait. Et c’est là que j’ai fait une découverte surprenante : dès leur conception, vos enfants sont condamnés à ne ressentir la joie que de manière éphémère, tandis que la souffrance les marque de façon durable, parfois même indélébile. J’ignore comment cela a pu se produire, mais je suspecte fortement une intervention de votre premier fils, Satan. Seule une créature vile et mauvaise pourrait avoir commis un tel acte, une telle… »

Dieu avait levé la main en signe d’apaisement. Gabriel s’interrompit aussitôt, et son maître prit la parole.
– Tu es un être sage, Gabriel, aussi puis-je te confier la terrible vérité. Mon fils, le diable, est innocent de ces méfaits. C’est moi, et moi seul, qui ai ainsi conçu les humains. »

C’est comme si le sol, enfin, le nuage, s’effondrait sous les pieds de Gabriel.
– Mais… Seigneur, pourquoi ? Comment pouvez-vous les laisser ainsi souffrir, vous qui êtes si bon ? Ne les aimez-vous pas du plus profond de votre être ? »

Dieu hocha la tête.
– De tout mon cœur. Et c’est pourquoi ils doivent connaitre la souffrance. »

Devant l’incompréhension de Gabriel, Dieu poursuivit.
– Imagine-toi humain. Tu ressens le bonheur quand tu effectues une bonne action, pour toi-même ou pour autrui. Et la joie qu’elle t’inspire perdure toute ton existence, ou à tout le moins une bonne partie de ta vie. Alors… pourquoi ferais-tu de nouveau le bien ? N’as-tu pas déjà eu ton content de bonheur ? Alors à quoi bon en chercher davantage ? »

Gabriel se plongea, mentalement, dans la peau d’un mortel et découvrit avec horreur la terrible justesse des paroles de son maître.
– Mais… et le malheur, en ce cas… ne pourriez-vous pas limiter sa durée de manière égale ? Faire en sorte que lui aussi soit éphémère ? »

Dieu sourit gentiment.
– Alors le mal et le bien seraient à égalité. Si la souffrance passait trop vite, les douleurs infligées aux autres seraient banalisées, minimisées, sans conséquences. La mort de son enfant ? Un bon verre de vin et pouf, oubliée ! Le viol de cette fille en soirée ? Bah, il suffit de lui faire un petit cadeau et ça passe ! Souhaites-tu vraiment ce genre d’existence pour mes enfants ? »

Gabriel était sous le choc, incapable de répondre.
– Non, mon ami. Vois-tu, j’ai moi-même fait en sorte que mes enfants souffrent. Il n’y a qu’en leur rendant le bonheur difficilement accessible qu’ils peuvent reconnaître la souffrance pour ce qu’elle est, et désirer s’en détourner. »

Comme Gabriel retournait veiller sur nous, les dernières paroles de son maître se gravèrent en lui. « C’est la rareté des joies humaines qui leur donne tant de valeur. »

Date d’écriture: 2019

Le maître

Eidyrn était un maître d’armes réputé bien avant ma naissance. Le meilleur qui soit. Il avait passé plusieurs décennies à améliorer ses réflexes, la fluidité de ses mouvements, la complexité de ses attaques. Il m’avait enseigné l’art de l’épée, dans mes jeunes années, et sous sa tutelle, j’étais devenu bon. J’avais survécu à une dizaine de conflits grâce à ses conseils avisés. Je lui devais la vie et l’aimais pour ça.

Et voilà que, dans cette escarmouche sans importance, il avait surgi de nulle part, là, devant moi. Ce qui aurait dû être un combat désespéré pour les rebelles venait de se transformer en un véritable massacre des forces royalistes, pourtant vastement supérieures en nombre. L’âge n’avait en rien affecté sa maestria. Tous les coups lui souriaient. Il se servait de sa cape comme d’un écran pour masquer ses mouvements, donnait des coups de pied pour déstabiliser ses adversaires, avançait en un tourbillon de lames si rapide qu’il était difficile de distinguer ses deux épées courbes. Tous tombaient devant lui. Son style était tout simplement magnifique, et je me retins d’applaudir à deux mains.

Parce que je me battais pour mon père le roi, qu’Eidyrn nous avait trahis, et que dans quelques instants ce serait à mon tour de me frotter à lui. Je maudis le destin qui nous avait jetés dans des camps opposés et me préparais à passer un sale quart d’heure.

Date d’écriture: 2020

Asymétrique

Une fortune familiale dilapidée. Dix ans de traque, de formation aux armes, d’infiltration du milieu, de frais de détectives privés, pour le retrouver. Vincent Van Zehn. L’assassin de ses parents. Là, derrière cette porte. Silencieuse comme une ombre, elle se faufila dans l’entrebâillement et pointa son pistolet vers le meurtrier. Le silencieux traçait un trait d’union entre elle et lui.
Il avait vieilli depuis la dernière fois où elle l’avait vu. De nouvelles rides ornaient son visage. Il était assis dans un canapé à manger des chips. Scène banale à en pleurer du quotidien de monsieur tout le monde. Mais quand il leva les yeux sur elle, il y avait au fond d’eux une étincelle. La colère, le calcul… l’acceptation ?!
– A genoux, connard ! »

Il haussa un sourcil, ne bougea pas.
– J’ai dit à genoux ! Tout de suite ! »

Il haussa les épaules, se redressa légèrement, prit une chips et calmement, la porta à sa bouche. Elle sursauta quand il la croqua bruyamment. Sa voix était grave, profonde.
– Et… vous êtes ? »

Elle s’était attendue à une lutte acharnée, ou à une obéissance totale. Mais cette indifférence ?
– Tu… tu ne sais pas qui je suis ?! »

Petite moue de sa bouche. Non.
– Arnaud et Christine Delgarde ? Le jeudi 9 juillet 1992 ? Tu te souviens, connard ? »

Elle tremblait de tous ses membres. Lui eut un petit rire de dérision.
– Seigneur, vous me cherchez depuis 1992 ?! Vous avez la moindre idée du nombre de contrats que j’ai eu depuis ? »

Elle hurla.
– Tu as tué mes parents, tu as détruit ma vie ce jour-là, et tu ne te souviens même pas d’eux ? Tu as un dernier mot avant que je ne t’abatte ? »

Nouveau haussement d’épaules.
– Pour vous, c’était le drame d’une vie. Pour moi… c’était juste un jeudi. »

Longtemps après qu’il se soit effondré, elle continua d’appuyer sur la gâchette, son visage baigné de larmes amères.

Date d’écriture: 2020