Enosiphrénie

Dans ma tête, on est plusieurs. Celui qui est curieux de tout. Celui qui aimerait bien choper cette brune. Celui qui veut juste qu’on le laisse tranquille. Mais les deux plus forts, c’est l’émotionnel et l’analytique.

L’émotionnel, c’est celui qui fait de moi un être humain de qualité, c’est grâce à lui que je me soucie vraiment des gens. Et c’est aussi celui qui juge, qui se fait manipuler, qui crée des embrouilles.

L’analytique, c’est celui qui soupèse les causes et les conséquences, qui évalue les vraisemblances, qui fait de moi quelqu’un d’intelligent. Et c’est aussi quelqu’un de froid, inhumain, qui est capable du pire sans broncher.

 

Alors moi, je suis quoi dans tout ça ? Quand je laisse les commandes à un d’entre eux, est-ce que je deviens lui ? Figurez-vous que j’ai découvert, il y a quelques années, quelque chose d’incroyable : ces deux-là se parlent, et aussi bizarre que ça puisse paraître, ils s’entendent comme larrons en foire.

Il y a comme une sorte d’entraide entre eux ; quand l’analytique reste trop longtemps aux commandes, il me rappelle que j’ai aussi des sentiments et que ça serait pas mal que je les regarde un peu ; quand c’est l’émotionnel qui dicte sa loi, il demande régulièrement son avis à l’analytique pour ne pas me causer des ennuis. Ce qui fait que je ne suis jamais entièrement l’un ou l’autre.

 

Dans ma tête, on est plusieurs. Et croyez-le ou non, c’est finalement devenu une force.

 

Date d’écriture: 2019

La faim

La créature était née sur les bords d’un petit étang, éclairée par la lumière des deux lunes du système local. L’œuf dont elle était sortie faisait, au plus, trois ou quatre centimètres de long, et elle n’avait guère qu’une bouche garnie de dents, et un système digestif primitif. Aussi sa première proie fut-elle attrapée en un claquement de mâchoires instinctif. La créature ressentit une satiété des plus plaisantes, pendant quelques heures à tout le moins. Puis elle ressentit la faim et retourna chasser.

Elle était douée pour cela et grandit bien vite. Dans le même temps, l’étang se dépeupla. Poussée par une faim toujours croissante, elle étendit son territoire de chasse à la plaine voisine, qui se dépeupla à son tour. Il devint vite évident que la créature ne pourrait, à elle seule, couvrir un territoire de chasse suffisant pour subvenir à ses besoins. Elle avait beau se démener en tous sens, la faim ne cessait de croître.

Lorsque la faim atteint son paroxysme, la créature se scinda instinctivement en deux entités plus petites. Ces entités étaient comme deux extensions d’elle-même ; elle pouvait ainsi se déplacer en plusieurs territoires de chasse à la fois, indépendamment de la distance qui séparait ses nouveaux appendices. Ainsi la créature poursuivit sa croissance effrénée, jusqu’à ce que toute autre forme de vie sur la planète ait été dévorée.

 

A son apogée, elle disposait de nombreux appendices spécialisés, terrestres, souterrains, aquatiques, aériens, tous agissant de concert selon son bon vouloir. Hélas, ce faisant, ses besoins en nourriture avaient cru de paire avec sa masse, et cette fois la subdivision de ses appendices ne résolvait aucunement le problème. Taraudée par la faim, la créature commençait à lentement dépérir quand elle remarqua un mouvement sur une des deux lunes. Y aurait-il de la nourriture là-bas ?

La créature spécialisa davantage ses appendices aériens, et en envoya quelques-uns en reconnaissance. De la vie avait effectivement colonisé cet espace, qui fut bien vite nettoyé. Alors la créature se tourna vers les étoiles et discerna, loin, très loin, davantage de mouvement. Elle spécialisa ses appendices aériens à l’extrême, jusqu’à ce qu’ils puissent atteindre l’espace profond, et leur fit entamer un long voyage vers de nouvelles planètes. Beaucoup ne résistèrent pas au voyage, bien entendu, mais il ne suffisait que de quelques appendices survivants pour amorcer une nouvelle croissance exponentielle sur d’autres systèmes. Et la créature avait ainsi poursuivi sa croissance, d’étoile en étoile, puis de galaxie en galaxie. Certaines formes de vie résistaient bec et ongles, d’autres tombaient plus facilement. Mais à terme, toutes furent assimilées par la créature.

 

Et la créature se trouva finalement seule. Toute autre vie avait disparu de l’espace, mais la faim était toujours là, impérieuse, imposant à la créature de se nourrir. Alors la créature se dévora elle-même, un appendice à la fois, et poursuivit le processus des millénaires durant. A terme, il ne resta plus qu’un dernier appendice, une simple bouche garnie de dents et pourvue d’un système digestif primitif, qui agonisait de faim sur une planète sans nom faute de pouvoir trouver une proie.

A sa mort, les étoiles restèrent silencieuses quelque temps. Mais la vie étant ce qu’elle est, il ne fallut que quelques centaines de millions d’années avant que de nouveaux êtres apparaissent spontanément. Ces êtres entreprirent de coloniser à nouveau l’univers, parfaitement inconscients du carnage qui s’était produit avant leur arrivée.

 

Date d’écriture: 2019

Cogito ergo dubito

Je pense donc je suis. On connait tous cette fameuse citation de Descartes, son cogito, la seule vérité dont il ne peut douter. Mais en avez-vous vraiment considéré tous les aspects ?

D’abord, JE pense donc je suis. Je n’ai aucune preuve que la personne à laquelle on attribue cette citation, ce cher René Descartes, pense effectivement. Après tout, je n’ai pas vécu sa vie, moi. Et si on pousse à l’extrême cette unique certitude cartésienne, on atteint le solipsisme qui, dans sa version la plus mégalomaniaque, proclame que je sois la seule lueur de conscience en ce monde, tandis que vous n’êtes tous que des projections de mon esprit dérangé. Si bien qu’il faudrait réattribuer la citation à moi-même. La classe, non ? Bah, ne vous donnez pas la peine de répondre, je ne suis même pas sûr que vous existiez.

Ah ! Mais bien sûr, que je crois que vous existez – vous seriez quand même des projections rudement sensibles, hein ! Moi, par contre… j’ai un aveu à vous faire : je ne pense pas toujours. Il y a des moments ou je suis, littéralement, inconscient – pendant certaines phases de sommeil, ou si on m’assomme (ce qui, fort heureusement, n’arrive pas tous les jours), ou encore quand je prends le train et laisse mon cerveau en mode automatique en attendant ma station. Alors… est-ce que, pendant ces moments, je cesse d’exister ? Si je ne pense pas, qui me dit que je suis toujours ?

Une dernière, pour la route : Descartes doute de nos sens, car ils peuvent être altérés (si vous en doutez, on s’en recause après quelques verres de vodka). Mais ma pensée est elle-même altérée par ce que m’envoient mes sens : j’ai généralement des idées plus joyeuses après un baiser langoureux, et plus… maussades après m’être cogné le petit-doigt de pied sur le coin de la table. Donc mes sens, faillibles, nourrissent ma pensée qui est inévitablement, elle-aussi, faillible. Donc, quand j’affirme que « je pense donc je suis », on ne peut pas écarter la possibilité que je me plante en beauté, un peu comme quand je croyais au Père Noel parce que hey, il y a des cadeaux au pied du sapin, c’est pas une preuve ça ?

Voila. Tout ça pour dire que je pense que Descartes manquait un peu de rigueur, avec son cogito. Et pour affirmer que la seule attitude vraiment rationnelle, c’est d’accepter qu’il n’existe pas de certitudes absolues. En tous cas, moi, j’en suis à peu près certain.

Date d’écriture: 2019

 

Attention : malgré une conclusion que je défends bec et ongles (oui, je pense réellement qu’il est irrationnel d’entretenir des certitudes absolues), la « démonstration » est volontairement truffée d’inexactitudes et de contre-vérités. Une autre façon de célébrer ce premier avril, et d’encourager à douter même des démonstrations apparemment correctes… à ce propos, j’offre un cogito d’or à qui saura trouver tous les sophismes, mensonges et techniques de manipulation qui se cachent derrière ce texte !

La joie et les choses

La joie n’est pas dans les choses, elle est en nous. En tous cas, c’est ce que prétendait la citation de mon fortune cookie. Richard Wagner. Drôle de citation de la part d’un type plutôt porté sur l’antijudaïsme, dont la musique a ensuite été mise en avant par ceux qui ont joyeusement tué des millions de personnes. Non qu’il aurait adhéré avec leur solution jusqu’au-boutiste… après tout, le premier amour de Wagner et nombre de ses amis étaient d’origine juive. N’empêche, la citation sonnait comme une fausse note persistante et faisait vibrer quelque chose en moi.

Pour la première fois depuis bien longtemps, je me permis une vague introspection. Non, non, définitivement non. N’en déplaise à Wagner, il ne demeurait aucune joie en moi. Guère plus qu’un vague relent amer, un résidu des années passées, de ce que j’aurais pu être et ne serais jamais plus. La joie avait été là, je crois. Mais elle avait fui petit à petit, un mauvais choix à la fois. Quand j’ai tourné le dos à mes amis pour intégrer ce groupe vachement plus cool au lycée. Quand j’ai accepté ce travail de fossoyeur qui consiste à virer des gens à longueur de journée. Quand j’ai abandonné ma femme et mon enfant à leur sort pour gravir plus rapidement les échelons.

Non, Richard. La joie est partie et ne reviendra pas. Il ne me reste que les choses.

Date d’écriture: 2019

L’imagination

Les recherches en neurosciences montrent que vivre une expérience, ou penser à une expérience, ont rigoureusement le même effet sur notre cerveau. Autrement dit, si je m’imagine en train de voler sur le dos d’un dragon sur les crêtes d’une île volcanique, et que je m’immerge suffisamment dans le songe pour éviter tout autre pensée, alors mon esprit reproduit les sensations exactes du vol à dos de dragon. Comme si j’y étais. C’est une caractéristique tout bonnement incroyable dont la nature nous a dotée…

… et il en est d’autant plus troublant de constater que, de toute la palette des expériences que nous pourrions vivre en songe, nos pensées se reportent le plus souvent sur les richesses, le pouvoir et le sexe, plutôt que sur les expériences fantastiques que seule notre imagination pourrait nous apporter.

Date d’écriture: 2019

Le deuil

Quand on apprit à Laetitia le décès de son grand-père, la chose lui parut irréelle, abstraite, incompréhensible. Papi Hervé avait toujours été là pour l’accueillir avec Mamie Eléanore, dans leur maison à la campagne. Elle comprenait les mots, bien sûr, mais c’est comme si à tout moment, quelqu’un allait lui annoncer qu’ils avaient fait erreur à l’hôpital – désolé madame, ce n’était pas Papi Hervé, on s’est trompé, c’est quelqu’un d’autre qui est parti et on a confondu, votre grand-père est toujours un roc, debout contre le vent même dans l’adversité, ne vous en faites pas.
Mais comme l’appel ne venait pas, elle se résolut, à contrecœur, à croire que tout ceci était vrai. Intellectuellement, du moins. A l’enterrement, quelque chose sonnait toujours faux. A tout moment, elle s’attendait à le voir arriver, avec son large sourire habituel, et la serrer contre son cœur comme il le faisait d’ordinaire. Comment un si petit cercueil pouvait-il contenir quelqu’un comme lui ? Elle ressentit l’émotion, la tristesse, mais comme à distance, comme si ça arrivait à une étrangère qui habitait son corps. Et la vie reprit son cours.
Quelques semaines plus tard, comme elle s’apprêtait à appeler Mamie Eléanore pour prendre de ses nouvelles, elle remarqua avec un pincement au cœur que le contact, sur son téléphone portable, indiquait toujours « Papi Hervé & Mamie Eléanore ». Elle entra dans ses contacts et appuya sur le bouton éditer, un petit bouton en forme de crayon qui écrit. Sa main tremblait. Quand elle effaça le prénom de son grand-père, elle fut prise de sanglots incontrôlables et s’effondra dans son petit canapé, des larmes coulant abondamment sur son téléphone.
Papi Hervé était désormais officiellement mort.
Date d’écriture: 2019

La fin d’un monde

Le monstre avait fréquemment été aperçu à proximité de sa demeure, mais jamais encore il n’avait causé le moindre tort. Et voilà que subitement, sans autre signe avant-coureur, il s’était mis à tout piétiner sur son passage. Les tours altières qu’elle avait contribué à bâtir, les complexes souterrains débordant de vie, rien n’échappait à ses coups redoublés. Alors, elle se dirigea en toute hâte vers le palais. Il fallait, à tout prix, protéger la reine de cette catastrophe. Sa vie entière, elle lui avait été loyale ; en retour, elle avait bénéficié de sa royale protection. Maintenant, c’était à son tour de protéger la souveraine, au péril de sa vie s’il le fallait.

Elle se faufila entre les membres démesurément grands de la créature, sans se faire remarquer, et plongea dans les entrailles de la terre. Elle connaissait les lieux comme sa poche, pour les avoir arpentés jour et nuit. A plusieurs reprises, elle dut faire demi-tour pour contourner des éboulis. Le sol tremblait sous la fureur de l’assaut, mais elle ne perdit pas courage. Et soudain, elle était arrivée – la reine, déjà entourée par nombre de ses fidèles, tentait de trouver une sortie à cet enfer. Elle leur indiqua le chemin qu’elle venait de parcourir, et la cohorte le franchit en sens inverse. Fort heureusement, la créature concentrait ses efforts sur les constructions et les ignora à nouveau. Et enfin, ils furent en lieu sûr. La reine avait survécu.

Tous observèrent silencieusement la destruction de leur ancienne demeure. Puis, sans un mot, les fourmis s’attaquèrent à la construction d’une nouvelle fourmilière.

Date d’écriture: 2019