Le dilemme

Le docteur Geralt hésita. Sylvain, son patient, avait une foi absolue en l’efficacité du médicament que lui avait prescrit un confrère, parce que ça avait nettement amélioré son état. Et effectivement, l’amélioration était spectaculaire – d’une intense douleur à un léger inconfort, Sylvain avait toutes les raisons d’être satisfait de sa guérison. Il venait juste prendre une seconde prescription afin d’accompagner les derniers jours de convalescence.

Problème : le docteur Geralt connaissait bien ce médicament et savait, sans l’ombre d’un doute, qu’il s’agissait d’un placebo. Il était maintenant en proie à un conflit interne. Il pouvait maintenir l’imposture, ce qui garantirait le confort de son patient dans l’immédiat mais pourrait lui faire perdre toute confiance s’il découvrait un jour le pot aux roses. Ou il pouvait lui dire la vérité, ce qui ferait perdre tout effet au placebo et pourrait même déclencher une rechute.

Le docteur Geralt leva les yeux sur la retranscription du serment d’Hippocrate, sur les murs de sa salle de consultation, et se demanda fugacement quel choix le grand homme aurait fait à sa place. Primum non nocere… un principe bien louable, mais il n’était ici pas évident de choisir le moindre mal.

Bon. La découverte future de la véritable nature du médicament était hypothétique, la rechute du patient plausible. Le docteur Geralt prescrit une boîte supplémentaire, vaguement mal à l’aise. Sylvain, lui, ne remarqua rien. Il rentra chez lui content et guérit rapidement. Sans jamais découvrir l’imposture.

Date d’écriture: 2019
Le placebo repose sur une tromperie. Le placebo a des pouvoirs limités. Mais le placebo n’en reste pas moins un effet bien réel.

Le feu nucléaire

Quand le lieutenant-colonel Petrov entra dans le bunker Serpukhov-15, le 25 septembre 1983 à 23h45 précises, tout était calme. L’officier en service, Sergei Stakhov, lui remit officiellement la responsabilité des opérations de surveillance, puis le gratifia d’une tape amicale sur l’épaule avant d’aller se coucher.

Sergei était un bon ami et un encore meilleur officier. Il avait laissé un compte-rendu clair et détaillé des évènements survenus sous son commandement. En l’occurrence, rien de particulier. Par moments, des bombardiers américains fonçaient à pleine vitesse jusqu’à la frontière soviétique, et faisaient demi-tour au dernier moment, quand ils étaient sur le point de violer notre espace aérien. Tout le centre était alors en effervescence, l’approche d’avions de guerre pouvant être un prélude à une attaque réelle. Mais cela faisait presque deux semaines qu’aucune alerte de ce genre n’avait été lancée.

Stanislav Petrov ne savait trop que penser de ce répit inhabituel. Quelques semaines plus tôt, un avion de ligne américain avait été abattu sans autre forme de procès – peut-être cet épisode malencontreux avait-il incité ses ennemis à plus de prudence ? Ou plus probablement, les américains et leurs alliés préparaient comme chaque année leur simulation de situation de crise, et avaient moins de temps et de ressources à consacrer aux opérations de harcèlement.

Stanislas fit le tour des sous-officiers pour s’assurer que tout était en ordre puis, satisfait de son inspection, rejoint le poste de commandement. La nuit commençait à peine et promettait d’être longue. Stanislas se roula une cigarette, l’alluma et la savoura dans le calme, avec pour seule compagnie le bruit du système d’air conditionné. Il lut plus en détail le rapport de Sergei. Un sous-officier avait eu quelques minutes de retard pour remplacer son collègue devant un des sous-systèmes de détection satellite. Un des urinoirs était hors-service dans les toilettes du bunker. Ça avait manifestement été un quart d’un ennui mortel. Il plaignait ce pauvre Sergei qui…

Une alarme retentit soudain. Tout le monde, Stanislav compris, bondit sur ses pieds. Sur tous les écrans s’affichait en rouge le mot « start ». Lancement. Ainsi, c’était maintenant que se terminait le monde qu’ils avaient connu. Maintenant que débutait la guerre nucléaire complète qui, selon la doctrine de la destruction mutuelle assurée, plongerait le monde sous des flots de flammes. Une goutte de sueur roula sur le front du lieutenant-colonel Petrov, et sa main commença à trembler. Il regarda ses hommes, en contrebas. Ils étaient hagards, désorientés. Alors Stanislas commença à distribuer des ordres, d’un ton aussi calme et ferme que possible afin d’éviter la panique. Combien de missiles, quelles cibles, quelle vitesse de croisière. Il devait récolter ces informations avant d’en informer l’état-major, qui lancerait alors une riposte foudroyante.

Quand la réponse tomba, Stanislav Petrov fut désorienté. L’OTAN n’avait lancé qu’un seul missile intercontinental Minuteman, tiré depuis la base de Malmstrom aux Etats-Unis en direction de l’Union Soviétique. Un unique missile. On était aux antipodes des scénarios envisagés à l’école militaire, où les Etats-Unis tenteraient de balayer l’URSS d’un seul coup avec tout leur arsenal. Un seul missile détruirait au mieux une ville entière, une perte terrible mais somme toute limitée au regard de la puissance soviétique. Quelque chose clochait. Les américains étaient peut-être idiots, mais sûrement pas suicidaires. Ils savaient bien que la riposte les balaierait. Et si…

Stanislas se figea soudain. Le système de détection satellitaire avait été déployé récemment, à peine un an plus tôt, et n’avait pas encore été soumis à l’épreuve du feu. Sans compter que les machines n’étaient, par définition, que de grosses calculettes idiotes auxquelles on ne pouvait se fier aveuglément. Et si le système se trompait ? Et si les américains n’avaient en réalité pas procédé au moindre lancement ?

Petrov revint au monde réel. Un sous-officier lui criait dans les oreilles d’informer séance tenante le Kremlin du lancement. Stanislas l’interrompit d’un geste et appela le centre des radars terrestres. Il donna comme instructions de l’alerter immédiatement si les radars confirmaient la présence du missile. Etant donné la courbure de la Terre, les radars ne pourraient détecter le missile que dans douze minutes au plus tôt.

Il raccrocha, expliqua brièvement la situation à ses sous-officiers, vérifia lui-même les données de l’alerte satellitaire pendant que ses hommes s’affairaient à des tâches similaires. Les lettres « start » s’affichaient toujours sur les écrans. Stanislas commença à douter. Et si les américains avaient réellement lancé un missile ? Combien de victimes condamnait-il à une mort certaine ? Qui était-il pour décider ainsi de retarder l’alerte initiale ? Stanislas pensa à sa femme Raisa, à ses enfants Dimitry et Yelena. Et si le missile était dirigé vers Moscou ? S’il les tuait tous les trois ?

Ces doutes ne menaient à rien. Il se força à ne penser qu’au travail. Bien sûr, il était de sa responsabilité d’en informer sa hiérarchie immédiatement. Mais il savait comment cela se passerait. Le Politburo était à cran, et le secrétaire général Yuri Andropov rivalisait d’attaques verbales avec le président américain Ronald Reagan. La contre-attaque serait lancée sans attendre, sans lui laisser le temps de vérifier davantage les données satellite. Et Stanislas Petrov n’était pas prêt à rendre ses conclusions.

Le téléphone du centre de commandement sonna. Quatorze minutes s’étaient écoulées. Stanislas décrocha instantanément. Les radars terrestres ne détectaient toujours aucun missile. A moins que le Minuteman n’ait décidé de faire du tourisme en cours de route, l’hypothèse d’une fausse alerte se renforçait. Stanislas resta plusieurs minutes en ligne, prêt à lancer l’alerte si le missile venait à être détecté. Quand il fut manifeste que rien ne venait, alors seulement il se prépara à appeler son supérieur, le général Votintsev, pour rendre compte. Et à cet instant précis, l’ordinateur signala le lancement de quatre missiles supplémentaires.

On était désormais à cinq missiles potentiellement lancés. De quoi faire des dégâts, mais toujours pas de quoi anéantir l’URSS. Et bien loin de l’arsenal complet des Etats-Unis, estimé à près d’une dizaine de milliers d’ogives. Stanislas regarda ses subordonnés. Tous l’observaient avec angoisse, hantés par la perspective d’une guerre totale. Stanislas demanda à nouveau un complément d’informations. Même base de lancement, même profil. Alors la conviction de Stanislas se renforça : le système informatique était dysfonctionnel. Par précaution, il rappela le réseau de surveillance radar et vérifia lui-même les nouvelles données satellite, puis appela le général Votintsev. Après de longues minutes, comme aucun missile ne s’écrasait sur l’URSS, il fut confirmé que la détection satellite avait déclenché une fausse alerte et Petrov put enfin respirer librement.

Moins d’une heure plus tard, le général Votintsev se présentait au bunker Serpukhov-15 pour un premier debriefing. Comprenant mieux la situation, le général félicita Stanislas pour sa judicieuse prise de décision. Mais très vite, en plus haut lieu, on s’émut de ces félicitations : mettre ainsi en avant le lieutenant-colonel Stanislas Petrov, c’était aussi reconnaître la défaillance satellitaire, à un moment où il était critique de faire étalage de puissance face à l’ennemi. Le bureau politique du Kremlin prit donc la main et tenta de trouver la moindre faille dans les évènements de la soirée. Stanislas fut interrogé sans relâche par quatre interlocuteurs différents, tous moins bienveillants les uns que les autres. Quand finalement aucune erreur de jugement ne put être trouvée, le Politburo étouffa l’affaire. Tous les soldats impliqués furent mutés en d’autres lieux, avec la ferme injonction de garder le silence sur cette soirée. Et la vie de Stanislas continua dans l’anonymat le plus complet – il occupa simplement le même poste dans un autre centre de détection, sans jamais plus être confronté à une situation de crise d’une telle ampleur.

Les temps changèrent, et les relations entre les Etats-Unis et l’URSS, sans devenir cordiales, s’embellirent nettement. Peu avant la chute de l’URSS, le général Votintsev publia ses mémoires dans lesquelles l’incident se trouvait relaté, et le monde découvrit avec stupeur l’histoire incroyable de cet officier qui, par son esprit critique, avait empêché une guerre nucléaire. Des journalistes se précipitèrent à son domicile pour recueillir son témoignage, mais Stanislav Petrov ne leur répondit pas, préférant rester dans l’anonymat.

Sa femme Raisa, néanmoins, était abasourdie de tout ce tapage et le pressa de questions. Quand elle lui demanda ce qu’il avait fait ce soir-là, Stanislas lui répondit :

– Rien. Je n’ai rien fait. »

 

Date d’écriture: 2019

A cet homme qui, quand tout autour de lui l’incitait à informer sa hiérarchie pour lancer une guerre nucléaire, a su résister à la pression et, effectivement, ne « rien » faire. Il est peu de gens en ce monde qui peuvent prétendre ne pas lui devoir la vie.

Les larmes

Ça avait été une super soirée. Elle avait dansé comme une folle sur la piste de danse avec Samia, l’alcool avait coulé à flot, Arnaud l’avait un peu chauffée… l’un dans l’autre, Clotilde en était sortie euphorique, avec une seule envie : y retourner la semaine suivante. Et puis, quand elle avait fermé la porte de chez elle, elle s’était mise à pleurer à chaudes larmes en se sentant idiote.

Sur le coup, elle avait mis ça sur le compte de la fatigue. Elle s’était dépensée sans compter sur les rythmes endiablés de Jax Jones ou d’Avicii, et son corps avait grand besoin de repos. Mais elle s’était de nouveau effondrée en larmes la semaine suivante, un doute s’était insinué en elle. Et s’il y avait plus ? Et si les fêtes la rendaient tout simplement malheureuse ?

Alors elle avait fait une incursion dans sa propre tête pour inspecter tout ça. En surface, tout allait au mieux. Elle venait de faire la fête, elle avait enfin choppé Arnaud, et les flots d’endorphine que libérait son cerveau suffisaient amplement à son bonheur. Ses larmes ne venaient donc pas de là.

Elle plongea plus profondément dans ses sentiments, en des lieux où elle se rendait rarement. Elle revit la mort de son chat, choc terrible qui avait marqué son seizième anniversaire, la première rupture amoureuse avec Stéphane, son grand amour en colonie de vacances, la séparation de ses parents quand elle était entrée en CM2. Autant d’évènements consommés, dont elle avait fait le deuil depuis bien longtemps. La tristesse était bien là mais ne demandait plus de soins particuliers. Elle faisait maintenant partie d’elle. Non, ses larmes venaient d’ailleurs.

Elle changea de section et examina ses peurs. La peur du ridicule… non, elle pouvait déconner autant qu’elle le voulait avec ses amis sans être jugée en retour. La peur de décevoir… toujours là, mais rien ne l’avait spécialement activée récemment. La peur de la solitude… à cette pensée, les larmes redoublèrent et Clotilde comprit. Ses amis étaient là pour faire la fête avec elle et l’appréciaient réellement, mais si elle venait à disparaitre, elle ne leur manquerait que fugacement – ah tiens, Clo n’est pas là ce soir, dommage… ooooooh, j’adoooooore cette musique, viens on va danser ! En dehors de ses parents, personne dans sa vie ne se plierait en quatre pour lui porter assistance si elle se trouvait en difficulté. Personne n’attendait avec impatience de la retrouver. Elle n’était spéciale aux yeux de personne.

Il y avait maintenant un brouhaha continu dans sa tête, ponctué de sanglots réguliers. Comme si tous les morceaux de son esprit avaient décidé de lui prodiguer leurs conseils en même temps. Tu n’es qu’une petite idiote, criait la colère. Tu peux y arriver, affirmait la confiance. Examine tes options, analysait la rationalité. Tu es quelqu’un de formidable, il te suffit de nous écouter pour t’en sortir, encourageait la bienveillance.

Sur cette dernière pensée, les sanglots de Clotilde cessèrent. Tant d’options qu’elle n’avait pas explorées, tant d’envies inassouvies, tant de connaissances à acquérir… tant d’autres choses à faire que de se murger chaque vendredi dans la boite de nuit du coin, et qu’elle avait été trop aveugle pour voir jusque-là !

Et c’est ainsi qu’un pas à la fois, Clotilde reprit le contrôle de sa vie.

Date d’écriture: 2019

L’ignorance

Bizarre, comme les choses changent. Il y a vingt ans, aucun journaliste n’aurait laissé passer une saillie raciste de Jean-Marie Le Pen sans y répliquer, déontologie oblige. On avait des atlas routiers dans nos voitures pour ne pas se perdre, des insectes s’écrasaient sur nos parebrises. Les résultats du bac arrivaient sur Minitel, on regardait les films sur des cassettes VHS, tout le monde avait une ligne de téléphone fixe. Le pain coûtait dix fois moins cher que maintenant, il neigeait presque chaque hiver.

Des fois, je me demande à quoi ressemblera le monde dans vingt ans. Et à chaque fois, la seule réponse qui me vient, c’est je ne sais pas.

Date d’écriture: 2019

Ton odeur

En rentrant dans notre chambre vide, j’ai retrouvé un T-shirt à toi. Je me suis jetée dessus, j’ai enfoui ma tête dedans et j’ai inspiré à plein poumons, comme une camée en manque d’héroïne. Tu avais dû courir dedans, il sentait ta transpiration. A l’inhaler, j’ai eu des flashs de notre vie d’avant. La sueur qui perlait sur ton cou quand on faisait l’amour dans la chaleur torride de l’été. Ta présence rassurante et protectrice quand j’ai perdu mon père. Nos sourires complices sur la terrasse d’un café pendant nos vacances à Florence.

Plus je te respirais, plus je m’enfonçais dans nos souvenirs communs. Notre première rencontre, au restaurant universitaire de Montmuzard à Dijon, juste à côté de l’UFR de Lettres et Philosophie. Je t’avais bousculé par mégarde, renversant ton plateau en un tel vacarme que tous les étudiants autour nous avaient regardé. Miss pieds dans le plat, déjà ! C’était le surnom que tu m’avais donné. Il m’allait bien. Et toi, tu étais mon loup d’amour, parce que tu me regardais toujours comme si tu allais me dévorer.

Je m’enivrais un peu plus de toi avant de jeter ton T-shirt à l’autre bout de la chambre, comme un serpent venimeux. Je venais de penser à l’autre, Maëlle, celle qui déjà te draguait ouvertement devant moi. La garce ! Comment as-tu pu lui dire oui ? Comment peux-tu ne pas voir que nous sommes faits l’un pour l’autre ?!

Ils me parlent d’obsession, mais moi, je sais que c’est le destin qui nous a réunis. Tu es à moi, mon loup. A moi, à moi, rien qu’à moi !

Date d’écriture: 2019

Le mensonge

« On vous ment. Réfléchissez un peu par vous-mêmes ! »

Un très bon conseil. Sur la recommandation d’une amie, Shirley était donc allée voir des photos du soi-disant atterrissage sur la lune, ou plutôt alunissage comme on devrait tous l’appeler. Sa recherche Google l’avait amenée sur un site qui indiquait démasquer la supercherie. Et effectivement, il y avait des choses étranges. Des ombres là où elle ne s’attendait pas à en voir, comme si un troisième homme était sur place… mais Neil Armstrong et Buzz Aldrin étaient censés être les deux seuls occupants du module lunaire. Une lune étrangement illuminée, alors que le soleil était censé être la seule source lumineuse. Un drapeau qui flottait, incongruité absolue dans le vide spatial. Et toute une foule d’autres détails. La conclusion du site était sans appel : ces photos étaient fausses, une arnaque réalisée dans un studio de cinéma, un mensonge grossier que seule la crédulité des gens maintenait à flot. La seule alternative possible : personne n’avait jamais posé le pied sur la lune. Jamais. Maintenant vous savez, vous aussi, la vérité qu’on cherche à nous cacher.

Sous le choc, Shirley envoya un SMS à son amie : « C’est juste incroyable, comment ces pourris du gouvernement ont pu nous faire gober une chose pareille ! » Elle en était maintenant convaincue : les premiers pas de l’homme sur la lune, c’était une insulte à son intelligence. Un autre site, juste en dessous, expliquait comment ces phénomènes étranges sur les photos de la NASA étaient possibles. Shirley ferma son navigateur sans même le voir, écœurée qu’on lui ait menti si longtemps, sur un sujet si fondamental.

 

Le SMS qu’elle avait envoyé transita par l’antenne relais la plus proche. Puis le dispatch, communiquant avec une foule de satellites en orbite basse, établit par GPS la dernière position connue de sa destinataire et fit transiter le signal de point-relais en point-relais pour qu’il atteigne cette destination.

Le GPS… cette invention qui n’aurait pu apparaître sans les efforts déployés pour la conquête spatiale. Efforts dont le point culminant furent les premiers pas de Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur un sol extra-terrestre.

 

« On vous ment. Réfléchissez un peu par vous-mêmes ! »

Un très bon conseil. Qu’on devrait appliquer aussi vigoureusement aux versions alternatives qu’aux versions officielles.

 

Date d’écriture: 2019

Koudriavka

Elle avait été abandonnée peu après sa naissance. A peine sevrée, quatrième d’une portée de cinq, trop chétive pour suivre les autres, elle ne valait pas que sa mère gaspille pour elle les maigres ressources glanées dans les rues de Moscou, plus encore avec l’arrivée du froid. Alors elle s’était trouvée seule, sans but, sans amis, affaiblie et affamée, et s’était couchée dans un caniveau pour mourir.
Un rat, la croyant déjà passée de vie à trépas, s’était aventuré à portée de ses frêles mâchoires. D’un claquement de dents, elle en avait fait son repas, le premier depuis son abandon. Elle avait récupéré un peu d’énergie, tout juste assez pour se lever et faire le tour du quartier en tremblant. Et elle était ainsi tombée sur les poubelles d’un restaurant de seconde classe. Dans les poubelles l’attendaient davantage de nourriture, ainsi qu’une famille de puces déterminée à lui tenir compagnie. La jeune chienne avait survécu à l’hiver.
Elle grandit ainsi dans les rues de Moscou, intégrant parfois une meute de chiens errants, allant parfois de son propre côté. Un second hiver passa, plus clément que le précédent, puis un troisième au froid implacable. C’est au cours de ce troisième hiver que des hommes l’attrapèrent.

Bien sûr, elle connaissait les hommes. La plupart passaient devant elle sans un regard. De ceux qui lui prêtaient attention, quelques-uns lui lançaient parfois de la nourriture. Mais le plus souvent, quand un homme s’intéressait à elle, c’était pour la chasser de là où elle était, aussi se leva-t-elle aussi vite que possible pour fuir ces deux-là. Comme elle s’enfonçait dans la ruelle, elle réalisa que les hommes la suivaient. Elle se hâta… mais au fond de la ruelle, il y avait une barrière. C’était une impasse.
Elle se retourna. Les deux hommes avançaient méthodiquement, rendant la fuite impossible. Ils ne criaient pas en faisant de grands gestes comme pour la chasser, mais ils ne tenaient pas non plus de nourriture dans leurs mains. A la place, un des deux tenait un étrange bâton terminé par un nœud coulant. Ce genre d’homme là était une nouveauté pour elle. Quelque chose d’inquiétant. Elle retroussa les babines, espérant les dissuader d’avancer. L’un d’eux dit quelque chose à l’autre, qui rit en continuant d’approcher. Tentant le tout pour le tout, elle bondit pour passer entre eux. Quand elle crut avoir réussi, elle senti une terrible prise sur sa gorge. Le nœud coulant. Paniquée, elle se débattit, mais les hommes se saisirent d’elle et la mirent à l’arrière d’un fourgon, dans une cage. Le véhicule démarra.
Une foule d’odeurs et de bruits inconnus déferlaient sur elle, et elle s’allongea en tremblant, complètement paniquée. Quand le fourgon s’arrêta et qu’ils ouvrirent sa cage, elle tenta de nouveau de fuir. Peine perdue, leur technique était bien rôdée. Ils la mirent dans une autre cage. Il y avait d’autres chiens tout autour d’elle, certains aussi paniqués, d’autres plus sereins. On la nourrit, la promena, la baigna. Elle dit adieu à la famille de puces qu’elle hébergeait depuis près de trois ans. Progressivement, elle s’habitua aux humains qui l’entouraient. La plupart des soins prodigués lui faisaient du bien. Leurs voix étaient agréables. Ses soigneurs, en particulier, avaient pris l’habitude de l’appeler Koudriavka, et avec le temps elle reconnut ce nom comme le sien.

Peu à peu, d’autres soins lui furent prodigués, moins agréables. On plaça Koudriavka dans des cages de plus en plus petites, jusqu’à en devenir franchement exiguës. On la mettait aussi régulièrement dans une machine qui tournait à vive allure. Koudriavka se sentait bien plus lourde quand elle était dans la machine, et elle en sortait toute étourdie. On lui donnait une nourriture étrange, moins bonne que les croquettes auxquelles elle s’était habituée. Toutes sortes de gens venaient et prenaient des mesures sur elle, des prises de sang et elle ne savait quoi encore, dans cette salle de soin qui puait la peur d’autres chiens venus avant elle.
Et un jour, on mit Koudriavka dans une toute petite cabine qu’on referma avec des parois blanches. Koudriavka avait à peine la place de bouger. Elle entendait des sons de constructions autour d’elle, comme si les hommes fabriquaient quelque chose. Quoi ? Koudriavka ne voyait rien, elle aurait été bien en peine de le dire. Mais quelque chose se passait, ça c’était certain. Elle avait peur. Vint la nuit et le vacarme se calma. Répit de courte durée : le lendemain, tout reprit. Une nuit encore, et un nouveau jour se leva. Cela faisait maintenant trois jours que Koudriavka était dans cette cabine. Quelqu’un ouvrit un passage vers elle et lui prodigua quelques soins, humidifiant sa fourrure et plaçant des instruments de mesure sur son corps. Puis on referma la cabine et il y eut un grand silence.

Soudain, un son assourdissant déchira les tympans de Koudriavka. Jamais, de sa vie, elle n’avait entendu bruit pareil, sourd, intense, puissant. Dans le même temps, la cabine se mit à trembler violemment et Koudriavka se sentit écrasée au sol, comme elle l’avait été par le passé dans la machine tournante. Elle essaya d’aboyer. Si elle y parvint, le son n’arriva pas jusqu’à ses oreilles, étouffé par le tonnerre ambiant. Son cœur battait à exploser sa poitrine. Elle haletait, terrorisée. Combien de temps cette torture dura, Koudriavka n’aurait su le dire.
Quand le tremblement finit par se calmer, et le bruit également, Koudriavka se sentit… étrange. Au cœur du cataclysme, elle s’était sentie écrasée. Maintenant, elle se sentait bizarrement légère, comme si ses pattes ne supportaient plus aucun poids. Ce n’était tout simplement pas normal, et le stress de Koudriavka s’accrut. Il y eut un léger choc. Koudriavka jappa. Ses oreilles marchaient de nouveau.
Et puis il commença à faire chaud. Très chaud. Anormalement chaud. Koudriavka avait connu le gel moscovite, mais était mal préparée à une telle chaleur. Elle se mit à haleter. Au bout de quelques heures, elle s’affala contre la cloison, prise d’une étrange torpeur. Le sommeil lui apportait un calme bienvenu. Elle ferma les yeux et ne se réveilla jamais plus.

Après cinq heures de vol du Spoutnik II, les ingénieurs russes constatèrent avec émotion la perte prématurée des signes vitaux de la chienne. L’analyse post-mortem montrerait que le système d’isolation thermique de la cabine s’était partiellement déchiré lors de la séparation avec le lanceur. En attendant, la mission était une réussite : ils avaient envoyé un être vivant en orbite bien avant les américains, et le service de propagande diffusa largement l’information. Comme le nom de l’animal, Koudriavka, était difficile à prononcer dans d’autres langues, les services de propagande rebaptisèrent la chienne Laïka, « bâtard » en russe. Pas par mépris, mais en référence aux origines mêlées de la chienne.
Les services de propagande s’attendaient naturellement à un accueil triomphal. Mais l’opinion internationale s’émut plutôt du sort de l’animal. Une tempête médiatique s’abattit bien vite sur l’URSS, le public s’indignant qu’ils aient pu laisser mourir Laïka dans l’espace.
Les différents gouvernements, eux, s’émurent bien plus du poids total qui avait été envoyé en orbite : 500 kilogrammes, le poids approximatif d’une ogive nucléaire.

Et la course à l’espace reprit de plus belle.

Date d’écriture: 2019
Hommage au destin extraordinaire de ce chien errant, mort pour la conquête spatiale.