L’attentat

Laurent était arrivé assez tôt pour la fête de la musique et s’était assis pour siroter un verre. L’ambiance était festive en cette chaude après-midi d’été, et rien ne pressait. Son portable vibra dans sa poche.

« On se retrouve sur la grand-place vers 21h. Y’aura Lucy… tu viens, hein ? »

Laurent répondit à son ami.

« Bien sûr ! Dis-moi, Lucy a quitté son mec il y a deux-trois semaines, non ? »

Laurent attendit quelques minutes la réponse d’Arthur, puis se souvint qu’il devait encore être dans le TGV. Sans doute des problèmes de réseau.

Alors il se leva et déambula dans les rues, au hasard des petits groupes. Il y en avait des bons, et certains attiraient un large public. D’ailleurs, la foule se faisait plus dense au fur et à mesure qu’il se rapprochait de la vieille ville. Certaines voies étaient si bondées qu’il était difficile de ne pas se toucher. Laurent sourit quand les fesses de la fille devant touchèrent involontairement sa hanche. Une jolie rousse aux cheveux légèrement bouclés. La fille se retourna, lui sourit timidement, puis gloussa avec ses deux amies.

Mais comme il progressait, la proximité devint peu à peu moins agréable, plus oppressante. Les gens étaient maintenant serrés les uns contre les autres, au point que Laurent avait par moments du mal à bouger ses bras. De temps à autre, une poussée le déplaçait contre son gré, en avant, en arrière, de manière apparemment aléatoire.

Laurent regarda autour de lui. Il voulait sortir, respirer un peu, mais il n’y avait pas d’issue visible, rien qu’une masse compacte de gens aussi compressés que lui. Un claquement retentit quelque part devant, comme un coup de feu, et soudain quelqu’un se mit à crier de terreur. Laurent vit la rousse se retourner, la peur dans les yeux, puis réalisa ce qui se passait. C’était un attentat.

Il devait fuir, mettre le plus de distance possible entre lui et les assassins. Alors il se retourna à son tour et poussa de toutes ses forces pour se frayer un chemin, pour sauver sa vie. Tous autour faisaient de même. Laurent marcha sur quelque chose de mou, et réalisa avec écœurement qu’il s’agissait d’un corps. Il voulut l’éviter, mais la pression autour de lui était si forte qu’il ne put faire autrement que de le piétiner à son tour. Il vit quelqu’un d’autre tomber, à moins d’un mètre à sa gauche. Une des deux amies de la rousse. Impossible de lui porter secours. Il vit des gens, écrasés contre les murs par la force incommensurable de la foule, incapables de résister à la poussée collective. Et soudain, sans qu’il ne sache comment, il se retrouva sur une petite place où la foule était moins compacte. Enfin libre de ses mouvements, il courut, courut à en perdre haleine, le cerveau en mode automatique, il voulait vivre, il avait peur, les terroristes pouvaient être partout, il fallait rentrer au plus vite dans un lieu sûr, il devait…

Quelqu’un, à la porte d’un restaurant, l’appela, lui offrant le refuge, et il fila se réfugier à l’intérieur. La salle était bondée, pleine de gens terrorisés, mais peu importait, il était sauf, il avait survécu à l’enfer. Déjà le son béni des sirènes arrivait à ses oreilles, les forces de l’ordre étaient là, elles allaient neutraliser les agresseurs, il allait vivre jusqu’au lendemain.

Bien plus tard, au petit matin, un policier apparut à la porte et les escorta en lieu sûr. Laurent rentra mécaniquement chez lui, l’esprit encore dans la bousculade de cette petite rue sans nom où il avait vu tant d’autres mourir. Il rassura ses proches, puis commença à chercher dans les informations quelque chose expliquant ce qu’il venait de vivre. Vers sept heures du matin, un article relatant l’évènement apparut en ligne et Laurent le relut plusieurs fois, incrédule, incapable d’intégrer son contenu… c’était impossible. Ce claquement… ça ne pouvait pas être vrai… l’article devait se tromper. Mais progressivement, d’autres dépêches tombèrent, confirmant l’information. Il n’y avait pas eu d’attentat.

La bousculade avait été provoquée par un simple pétard.

Date d’écriture: 2019

Le globule

Le corps humain est composé de cent mille milliards de cellules. Cent mille milliards de structures incapables de survivre en isolation. Un globule rouge reste fonctionnel quelques instants hors du corps humain. Parce que la nuée des autres cellules travaille à l’unisson pour lui offrir un environnement où il peut survivre. Et en retour, le globule rouge travaille pour fournir aux autres de quoi se nourrir.

Le parallèle avec nos sociétés est curieux. Combien d’entre nous survivraient longtemps, laissés seuls et sans équipement dans une nature sauvage ? Nous travaillons tous de concert à nous offrir un environnement où nous pouvons survivre. Nous nous multiplions pour que la société perdure après notre mort, qu’elle continue d’évoluer et de croître.

Je suis un globule rouge. Un simple voyageur dans les artères d’une société qui me dépasse.

Date d’écriture: 2019

La boite

Je regarde par la fenêtre. Au loin, un océan de béton, de métal et de panneaux photovoltaïques se perd dans la brume. Je souris. Cet appartement me coûte deux fois plus que ses équivalents dans le sous-sol, mais la vue en vaut la peine. Elle dépasse de loin tous les programmes holographiques que j’ai pu voir, maigres ersatz de fenêtres pour les logements souterrains.

Pourtant, il ne se passe pas grand-chose. Une succession de jours et de nuits affecte la luminosité et… c’est plus ou moins tout. Quand je pense que, dans les temps anciens, ces cycles circadiens réglaient le rythme du travail. Mais au vingt-cinquième siècle, ce monde fut finalement converti en œcuménopole. La surface entière de la planète se trouva recouverte de bâtiments. Faute de place à la surface, les humains colonisèrent le sous-sol. Ils cessèrent alors de se préoccuper des cycles d’un soleil qu’ils ne voyaient presque plus.

Et aujourd’hui, trois siècles plus tard, je suis un des derniers humains à l’admirer régulièrement. Il n’y a pas grand-chose à voir, c’est vrai, mais je ne renoncerais à ce spectacle pour rien au monde. Il me rappelle qu’il y a jadis eu autre chose auquel aspirer, autre chose qu’une vie entière enfermé dans cette boite géante que l’on nomme Terrae.

Date d’écriture: 2019

Insignifiants

Quand le vaisseau extra-terrestre arriva en orbite de la Terre, l’humanité réagit comme on pourrait s’y attendre. Toutes les chaînes audiovisuelles diffusèrent en boucle l’évènement, « nous ne sommes plus seuls », « les aliens – sauveurs ou tueurs ? », et autres titres accrocheurs. Les religions et les sectes se mirent en ébullition. Les scientifiques traitèrent des millions d’informations pour tenter de comprendre comment leur vaisseau spatial fonctionnait. Les Etats firent des pieds et des mains pour être les premiers à entrer en contact, tout en mobilisant l’armée au cas où ils se montreraient hostiles. Bref, de manière générale, toute l’humanité retint son souffle – quel message les aliens nous apportaient-ils ?

Deux jours plus tard, le vaisseau repartit à vitesse subluminique, sans nullement avoir tenté d’entrer en contact avec l’humanité. Des tas de théories fleurirent – ils sont entrés en secret avec quelqu’un, ils sont venus récupérer un des leurs dans la zone 51, c’est un prélude à une invasion. Et puis avec le temps, l’humanité dut se résoudre à l’évidence : les extra-terrestres ne s’intéressaient nullement à nous. Ils étaient si indifférents qu’ils avaient fait un simple arrêt technique, sans chercher le contact, sans nous considérer comme plus signifiants que le vide spatial alentours.

Pas plus que nous ne nous arrêterions, après un long voyage, pour parler à une fourmi.

Date d’écriture: 2019

La solitude

Il fuyait la bête depuis le début de l’après-midi, de longues heures à se cacher dans les hautes herbes. Il entendait le tigre qui le pistait, tout proche, et plus d’une fois il avait failli se faire prendre. Mais comme l’après-midi avançait, le soleil déclinait à l’horizon. Il était temps de trouver un refuge, ou le tigre le trouverait sans défenses à la faveur de la nuit. Alors Sorma avait repéré une barre calcaire à quelques centaines de mètres de là et, dans une course effrénée, avait réussi à se hisser sur un maigre surplomb rocheux.

Pendant qu’il haletait, le souffle court, il entendit un délicat bruissement en contrebas et vit les herbes bouger. Il en émergea le plus gros, le plus majestueux et le plus terrifiant des tigres à dents de sabre que Sorma ait jamais vu. Le tigre leva les yeux, les posa sur Sorma et rugit.

Le silence se fit instantanément dans les alentours immédiats. Un tueur s’apprêtait à mettre à mort sa proie. Chaque être vivant à proximité priait intérieurement pour ne pas être cette même proie. Sauf Sorma, peut-être, qui lui priait pour son salut. Mais il n’y avait aucune échappatoire. La paroi abrupte dans son dos lui interdisait toute fuite, et le tigre pourrait sans nul doute, au prix de quelques efforts, atteindre son refuge.

Sorma, désespéré, se sentit soudain bien frêle et bien seul. Il regarda autour de lui. Personne pour lui porter secours. Il allait mourir là, sur ces rochers. Lui, pauvre créature sans griffes ni crocs, face à la puissance brute du félin.

 

Comme le tigre entamait l’ascension, un calme surnaturel envahit Sorma. Il ramassa une pierre et la lança sur son ennemi, qui grogna d’irritation. Et une autre. Et une autre encore. C’était comme dans les jeux que lui avait montré son père, ces exercices d’adresse où il devait atteindre sa cible. Son père le tenait lui-même de ses aïeux, sur d’innombrables générations. A cette pensée, Sorma se sentit moins seul. Bien sûr, personne d’autre ne se tenait physiquement face au tigre. Mais il avait derrière lui toute la lignée de ses ancêtres, qui avaient tous dû affronter avec succès des prédateurs autrement plus dangereux, pour lui permettre d’arriver ici, à cet instant. Sorma décida qu’il n’allait pas mourir ici, à cet instant. Parce qu’avec un tel soutien, il ne pouvait que vaincre le tigre.

Il regarda autour de lui avec un œil neuf. Les petites pierres qu’il lançait sur le tigre l’agaçaient, le ralentissaient peut-être, mais ne le feraient surement pas renoncer. Par contre, une dizaine de mètres plus loin, un énorme roc pourrait rouler et écraser le tigre. Si Sorma pouvait atteindre ce roc à temps, bien sûr. Car le tigre était maintenant tout proche.

Sorma s’élança, l’adrénaline coulant à gros bouillons dans ses veines. Le tigre le vit, bien sûr, et croyant qu’il tentait de s’échapper, bondit vers sa proie. Grossière erreur : il glissa sur la pente instable et perdit de précieuses secondes à retrouver une prise pour continuer à monter. Sorma employa ce temps à bon escient : arrivé au rocher, il ramassa un bâton pour faire levier et se mit en position. La bête était là, un mètre plus bas à peine. Il poussa de toutes ses forces. Le rocher bascula, roula vers le tigre qui tenta d’esquiver. Mais il était trop proche et, si la pierre ne l’écrasa pas intégralement, elle lui broya tout de même la patte. Son cri de douleur retentit dans toute la vallée.

 

Il était désormais impossible pour le tigre de grimper davantage, bien entendu. Sorma passa sereinement la nuit dans ce qui était devenu un abri inviolable. Il entendait, de temps à autre, un gémissement des plus satisfaisant. Puis il sombra dans le sommeil.

Au matin, il constata que le tigre était mort. Sa blessure l’avait fait saigner abondamment, et il s’était vidé de son sang. Sorma remercia ses ancêtres pour leur soutien et retourna vers les siens. En temps voulu, il eut de vigoureux enfants qui propagèrent davantage ses gènes, dont les enfants eurent également une descendance, sans interruption jusqu’à nous.

 

Parce qu’aucun de nous n’est jamais vraiment seul. Nous portons en nous les caractères qui ont assuré la victoire à nos ancêtres, et à travers ces caractères, ils marchent dans chacun de nos pas.

 

Date d’écriture: 2019

La richesse

Le jour où j’ai gagné était le plus beau de ma vie. En rétrospective, il était logique que la suite suive une pente descendante.

Douze millions cinq cent soixante-sept mille quatre-vingt-dix-huit euros. Quand l’annonce est tombée, j’ai été frappé par la foudre, tétanisé par la nouvelle. Et très vite, un sentiment de bonheur intense m’a envahi de la tête aux pieds.

Au travail, les collègues ont d’abord été heureux pour moi, on a célébré au champagne, tout le monde m’a félicité. Mais comme j’allais plus souvent au restaurant, que je commandais les meilleurs plats sans regarder à la dépense, un décalage s’est créé. Et puis je n’ai plus été invité à certains after-work. Et peu à peu, la bienveillance s’est muée en hostilité. Qu’est-ce que je faisais encore là, je prenais le travail d’un pauvre, je me mêlais à la plèbe par charité, entre autres bonnes paroles. J’ai démissionné.

En amour, ma copine a commencé par être heureuse pour moi, elle aussi. On s’est offert des super vacances, plage paradisiaque, dépaysement complet, la totale. Et peu après notre retour, elle a commencé à grincer des dents à chaque fois que je payais pour quelque chose. Elle se sentait assistée, elle voulait elle aussi participer aux dépenses, c’était une question de principes. Quand elle m’a quitté, elle m’a dit que je vivais dans un autre monde, que je n’étais plus celui dont elle était tombée amoureuse. Moi, je voulais juste la soutenir, c’est tout…

En amitié, j’ai de suite aidé mes amis dans le besoin, une maigre contribution au rapport de ma nouvelle fortune. Et ils ont commencé à se sentir gênés en ma présence, formels, comme si j’étais devenu leur banquier et plus leur ami. On s’est vus de moins en moins souvent, jusqu’au moment où j’ai cessé de les appeler amis.

Alors quoi, je me suis retrouvé seul ? Pas tout à fait. Une horde de parasites se sont collés à mes basques, prétendant l’amitié pour mieux bénéficier de mon argent. Je les ai vite virés de ma vie, mais ils ne cessent de revenir à la charge, les faux-amis, les hypocrites, les arnaqueurs en tous genres.

Depuis, je vis dans la peur. Je ne peux plus rencontrer quelqu’un sans me demander s’il est ici pour moi ou ma fortune. Alors je ne rencontre plus personne. Je me referme, je me sclérose, seul sur mon tas d’or. Il existe pourtant un remède simple. Faire un énorme don à une quelconque organisation caritative. Revenir à une vie plus simple, tout reconstruire. Renoncer à ma richesse. J’aimerais tant que tout redevienne comme avant.

Mais je n’y arrive pas.

Date d’écriture: 2019

Le secret

La première fois, Aurore était extrêmement gênée. Elle était familière avec le sexe, bien sûr, mais pas avec ce genre d’homme, de dix ans plus âgé, la barbe bien fournie, et surtout… inconnu. Comme elle bafouillait, l’homme rit et dit :

T’en fait pas ma belle, je compte pas t’épouser, c’est juste pour ce soir alors tu peux être toi-même. Ou qui tu veux être au lit. »

Surement le meilleur conseil qu’on lui ait jamais donné dans le métier. Aurore s’allongea en pensant qu’elle était une autre. Elle ne prit pas particulièrement de plaisir – comment aurait-elle pu ? – mais n’en sortit pas dégoûtée non plus. Et ce mois-ci, elle n’eut pas de difficultés à payer le loyer.

Comme les études d’Aurore continuaient, l’absence de salaire la força à recommencer et une certaine routine s’installa. Certains étaient doux, prévenants, sécurisants. D’autres étaient brusques, sauvages. Avec chacun d’entre eux, elle était une femme différente. Quelques-uns, plus rares, étaient du genre violent – ceux-là, Aurore ne les laissait jamais revenir dans son lit. Parmi les autres se dégagèrent quelques habitués. Tristan, Marc, Selim.

La première fois qu’Aurore y prit du plaisir, elle dut refouler une vague de panique. Parce que la jouissance, elle ne pouvait pas prétendre que c’était celle d’une autre. Non. C’était elle, Aurore Meuret, qui y avait pris son pied. D’autant plus bizarre que le type n’était pas particulièrement doué. Il hésitait, s’embrouillait dans ses phrases, la touchait à peine – au début du moins.

En y réfléchissant un peu plus tard, seule dans son lit, Aurore comprit. Il était… comme elle. Comme sa première fois avec le barbu. Ce devait être la première fois qu’il venait voir une… quel mot vulgaire… la première fois qu’il payait pour ça. Voila pourquoi Aurore avait ressenti une certaine connexion avec lui.

Et puis le temps passant, Aurore finit ses études et trouva un travail – un vrai, officiel, qui ne lui demandait pas de tarifer son corps. Alors, les aspects matériels étant désormais assurés, Aurore cessa de se prostituer. Mais jamais elle n’en parla à sa famille, ses amis, et jamais personne de son entourage ne sut ce secret. Et à chaque fois qu’Aurore croisait une étudiante, elle se demandait : et elle, est-ce qu’elle le fait aussi ? Combien de prostituées par ailleurs bien intégrées à la société, qui vendent leur corps pour assurer le quotidien ?

Bien sûr, Aurore ne le sut jamais.

Date d’écriture: 2019