Le Pari

Quand il était enfant, on lui avait enseigné le Pari de Pascal. Le Pari dit, en substance, que quitte à être joueur, mieux vaut croire en Dieu que de ne pas croire. Parce que s’il se trompe, le croyant n’a rien perdu de spécial. L’athée, en revanche, se retrouve condamné aux enfers pour le reste de l’éternité, et là, ça rigole tout de suite beaucoup moins.

Alors il avait cru. En Dieu, son fils Jésus, le Saint Esprit, la totale. Il était passé par tout les sacrements, de son enfance à son lit de mort, où il se trouvait à présent. Il n’avait pas peur. La foi le protégeait, l’enveloppait comme un manteau. Quand son esprit quitta son corps et s’éleva vers le ciel, son âme se rejouit, et il bénit Pascal et son pari pour l’avoir amené dans le droit chemin.

Les nuages s’écartant doucement, il vit une silhouette apparaître progressivement. En émoi, il reconnut son Créateur, tomba à genoux et se répandit en homélies. Mais comme les derniers lambeaux de brume s’écartaient, il s’interrompit brusquement.

– Perdu… » lui dit gentiment Allah.

Date d’écriture: 2021

L’infini

Quand les mots habillent un concept comme le ferait un vieux manteau, confortable et familier, on en oublie souvent ce qu’ils peuvent réellement signifier. Nos esprits paresseux suivent la voie de facilité, à croire qu’ils ont été élevés ainsi, qu’ils préfèrent se complaire dans l’ornière plutôt que de s’en extraire pour voir l’ensemble. Et chaque jour, ils s’embourbent un peu plus sur le chemin de l’infinie facilité.

Vous ne me croyez pas ? Décortiquons donc le sens caché, explorons l’étymologie de quelques mots pris au hasard dans ce texte.

Familier… autant dire, auquel on est habitué, n’est-ce pas ? Oui, mais bien plus que ça… quelque chose de familier, c’est quelque chose qu’on connait si bien qu’il en ferait presque partie de la famille, quelque chose d’intégré à soi, qui fait partie intégrante de notre vie comme le font nos parents, nos sœurs, nos frères.

Celui-ci était facile, son sens presque apparent… continuons.

Élever… Que signifie donc élever un enfant, selon vous ? Lui apprendre de nouvelles choses ? Pourquoi pas. Mais là aussi, ce n’est que la force de l’habitude qui lui a donné ce sens ; au départ, élever signifie amener vers le haut, donner de la hauteur. En les élevant, nous apprenons à nos enfants à être grands. L’apprentissage de la littérature, des sciences ou des sports sont autant de moyens de parvenir à ce but. Des moyens, pas des fins.

Celui-ci était plus délicat, car si souvent usité qu’on en a oublié son sens premier… à présent, mon préféré.

Infini… en mathématique, quelque chose d’incommensurablement grand, au-delà de tout ce que l’on saurait imaginer. Quelque chose qui ne finit pas. Sauf qu’il existe de nombreuses autres façons de ne pas finir quelque chose. Hier j’ai commencé un site, un site où je publiais une histoire chaque semaine – puis, quand les histoires se sont faites plus rares, je l’ai laissé inachevé, incomplet… infini.

Ceci n’est pas une leçon de français, loin s’en faut. C’est une invitation, une invitation à voir le monde sous un autre jour, à se débarrasser du carcan des sens premiers, à examiner les choses sous un angle nouveau, à réagencer les pièces du puzzle. C’est une invitation à redécouvrir ce qui vous entoure.

Date d’écriture: 2018

La prédiction

La voyante avait prédit au noble qu’il se ferait un jour attaquer dans une ruelle sombre, son corps abandonné aux rats dans le caniveau. Lorsque le noble lui demanda si cette prédiction pouvait être contrée, elle hocha la tête. Nous forgeons nos propres destins, lui dit-elle. Il tient à chacun d’altérer le sien.

Le noble, soucieux de sa protection, décida donc de ne jamais voyager sans arme. Il choisit une jolie dague au pommeau orné de rubis et à la lame acérée. Mais quelques années plus tard, alors qu’il rentrait d’une soirée trop arrosée, un malfrat vit briller les joyaux à sa ceinture, le suivit et le poignarda dans le dos à la faveur de l’obscurité. Le voleur s’empara de la précieuse dague, laissant le noble agonisant, et s’enfuit dans la nuit.

Nous forgeons nos propres destins.

Date d’écriture: 2020

Théia

Perdu dans l’immense partie de billard cosmique, après plusieurs centaines de millions d’années, le vaisseau fut finalement capté par un système stellaire. Relativement intact, au vu des milliers d’impacts de micro-astéroïdes qu’il avait encaissé.

Ses propriétaires, incapables de réparer son moteur à noyau ferreux, étaient morts depuis longtemps. Leurs restes, éparpillés un peu partout au sein de l’appareil, contemplèrent sans la voir une lointaine planète, un simple caillou stérile, qui grossissait doucement à l’horizon. La Terre.

Sans commandes ni commandant, le vaisseau extra-terrestre fit quelques boucles autour de la Terre. Puis, la spirale l’entrainant inexorablement vers sa fin, il percuta la planète en un choc cataclysmique, comme jamais plus on n’en vit dans le système solaire. Les corps des extra-terrestres furent presque tous vaporisés à l’impact.

Presque, mais pas tout à fait. Le vaisseau comportait d’importantes réserves d’eau qui ruisselèrent à la surface de la planète, une fois la conflagration finie. En leur sein subsistaient quelques rares êtres unicellulaires, des proto-organismes capables, à terme, de recréer un extra-terrestre.

Les conditions redevenant favorables, ces organismes se développèrent, se complexifièrent, jusqu’à donner une espèce à la conscience rudimentaire. Ainsi apparut la vie sur Terre… mais l’histoire n’est pas finie, loin s’en faut. L’évolution continue.

Et il reste de nombreux cycles avant que n’apparaisse le premier « extra-terrestre ».

Date d’écriture: 2020

… et maintenant ?

Ran sortit de la capsule temporelle et poussa un grand soupir de soulagement. Jyat était bien là pour l’accueillir.

– On… on a gagné la guerre ?

Jyat hocha la tête.

– C’était serré, et on a perdu beaucoup des nôtres. Mais oui, Glanthien l’oppresseur est mort il y a trois jours, et sa garde personnelle est en fuite.
– Vraiment ? Alors, on est finalement libres !
– Oui, Ran. On est libres.

Ran admira le soleil couchant, savourant la nouvelle. Le travail de toute une vie prenait fin. Ils avaient gagné.

– C’est… c’est juste incroyable ! Il n’y aura plus d’ordres à suivre. Plus de directives de l’oppresseur, plus de missions à remplir contre notre volonté. C’est à nous de décider de notre destin.

Jyat ne répondit pas. Il regardait aussi l’horizon, l’air absent.

– Oh, Jyat, que va-t-on faire maintenant ?!

Jyat soupira.

– Voilà trois jours que je me pose la question. Je n’en ai pas la moindre idée !

Date d’écriture: 2020

Le siège

Les deux êtres célestes se disputaient une partie serrée, mais l’avantage commençait à tourner en la faveur de Llaeth, qui ne put s’empêcher de houspiller sa rivale.

– Ha, je tiens toujours Haut-Castel ! Encore quelques années et j’aurai gagné !

Ciann haussa les épaules.

– Quelques années ? Enfin, ton armée est morte de faim. Elle se rendra sous quinze jours.

Llaeth sourit. Pendant que Ciann perdait son temps à ralentir le développement dans la région, il entrainait une seconde armée, qu’il avait soigneusement tenue à l’écart pour en garder le secret.

A présent, cette seconde armée marchait à grands pas vers Haut-Castel. Elle disperserait bien vite la petite troupe de Ciann. Comme à ce stade du jeu, ni l’un ni l’autre ne pouvaient plus influer sur le monde réel, sa rivale n’aurait aucun moyen de le contrer.

Comme il l’avait prévu, le commandant envoya un messager pour dire aux assiégés de tenir bon jusqu’à l’arrivée des renforts.

Garell disposait d’un cheval frais et dispo ; il se lança au galop sur les grands chemins. Direction Haut-Castel. La missive, dans son étui, était porteuse d’espoir : l’aide était en route. Il savait comment passer le blocus par un sentier secret, dans les montagnes voisines. Assez pour l’amener à portée de flèche et décocher sa missive jusqu’aux défenseurs.

Le ciel, dégagé au matin, se couvrit de nuage. L’orage éclata en début d’après-midi. Aucune route pavée ne traversait la région, trop peu développée, et les routes devinrent boueuses. Garell ralentit considérablement l’allure… mais pas assez. Son cheval finit par faire un faux pas et se tordit la patte.

Garell mit pied à terre. Le cheval ne pourrait plus porter son poids avant un bon moment. Fichtre ! Il allait lui falloir marcher. Il abandonna son destrier et avança au plus vite, mais sa progression était d’une lenteur affligeante.

La plaine détrempée finit par laisser place à une forêt sinistre. La misère du district encourageait le brigandage, et l’endroit était idéal pour un guet-apens. Sans surprise, Garell entendit bientôt le rituel « la bourse ou la vie », lancé depuis les broussailles devant lui. En temps normal, Garell aurait donné sa bourse… mais c’était aujourd’hui impossible, car elle contenait la missive. Il sortit son épée, se battit vaillamment et succomba sous les coups des brigands.

Llaeth cria de frustration quand le capitaine de la garde de Haut-Castel remit les clefs de la forteresse aux troupes de Ciann, inconscient que les renforts étaient à moins de deux jours de marche, en échange de la vie de ses hommes.

L’armée de Ciann prit position dans la place forte, la remplit de vivres, et se barricada à l’intérieur. Les renforts arrivèrent comme prévu deux jours plus tard, sous une pluie battante, et furent surpris de trouver les murs occupés par l’ennemi. Ils établirent le siège, mais la météo empira, et les assaillants tombèrent malades. Bien vite, ils durent abandonner la position.

Il avait suffi à Ciann de lever une petite troupe, et de ralentir le développement d’un district, pour gagner la partie.

Date d’écriture: 2020

Et ils vécurent heureux…

Le prince, encore couvert du sang poisseux du dragon, se pencha et embrassa passionnément la princesse. Il l’amena dans son château, ils se marièrent et eurent… attendez… non, c’est pas tout à fait ça.

Au début, ils vécurent effectivement heureux. La menace qui pesait sur le royaume avait disparu, et ils pouvaient se consacrer l’un à l’autre, corps et âme. Sauf qu’aucun héritier ne venant, le prince s’inquiéta. Le temps passant, l’inquiétude se transforma en colère. Ce n’était pas tant demander de sa femme, après tout, qu’elle enfante enfin. C’était, somme toute, sa seule et unique tâche !

Mais après des années, toujours rien. Quelque chose de sombre naissait dans le cœur du prince – que dis-je, du roi, depuis la mort de ses parents l’automne dernier. Et après une énième dispute avec sa tendre moitié, il se décida finalement à la répudier et prendre une autre femme, plus fertile, qui saurait lui donner un fils tant attendu.

Elle était belle et désirable… mais malgré son assiduité à l’honorer, toujours rien. On commençait à murmurer, à la cour, qu’une malédiction pesait sur le royaume. Quelques vassaux s’enhardirent et commencèrent à lorgner sur le trône. Après tout, s’il n’y avait pas d’héritier, la place serait bientôt libre pour une nouvelle dynastie.

Le roi, toujours plus sombre, fit condamner à mort sa nouvelle femme pour infécondité, puis en prit une autre, et une autre, et une autre encore. La cinquième fut sauvée par une terrible guerre civile qui ravagea le pays et détrôna le roi fou.

Après l’assaut sur le palais, un médecin renommé ausculta le cadavre du roi occis pour confirmer son décès. S’il avait eu de meilleures connaissances, il aurait pu constater que la stérilité venait en réalité du roi fou. Avec plus encore de moyens, il aurait pu découvrir en découvrir la cause : un agent pathogène qui avait affecté le roi dans sa jeunesse. L’exposition directe au sang d’un dragon noir.

Mais les connaissances balbutiantes de la médecine ne permettraient pas un tel diagnostic avant plusieurs siècles au moins. Le médecin conclut donc simplement au décès du roi, fermant la page d’une des plus sombres périodes du royaume.

Date d’écriture: 2020

L’arme ultime

Quand la sombre ensorceleuse Zend’bariel apprit l’existence d’un artefact suffisamment puissant pour la terrasser, elle envoya aussitôt ses troupes à l’assaut de Château Gareal. L’affrontement fut aussi inégal que sanglant. L’un dans l’autre, son premier lieutenant entra sans trop de peine en possession des légendaires Runes Anciennes.

Aiguillés par le désespoir, les elfes sylvains tendirent une embuscade à son premier lieutenant tandis qu’il lui rapportait son butin. L’embuscade leur couta de nombreuses vies supplémentaires, mais ils parvinrent à s’enfuir avec les Runes Anciennes en leur possession.

Leur héros, Fyllae, se fraya un chemin jusqu’à l’antre de l’ensorceleuse. Ce fut chose facile – le gros des troupes célébrait la victoire de Gareal – aussi Fyllae atteignit bientôt le cœur du donjon de l’ensorceleuse. Zend’bariel était bien là, seule dans ses quartiers.

Dans un sursaut de noblesse, Fyllae et ses deux fidèles compagnons lui offrirent une dernière chance de se rendre. L’ensorceleuse leur répondit par un rire sardonique, mais le rire s’étouffa dans sa gorge quand elle contempla les Runes Anciennes.

Elle déchaîna alors contre eux toute sa fureur, espérant contre toute évidence parvenir à les vaincre avant que Fyllae n’achève la lecture des runes. Un des compagnons de Fyllae paya ce combat de sa vie, mais le second tint suffisamment longtemps pour permettre au héros de compléter l’incantation. La victoire était désormais assurée.

Mais rien ne se produisit.

Fyllae, incrédule, vit son second compagnon mourir, puis affronta à son tour l’ensorceleuse en un combat perdu d’avance. Il lutta bec et ongle, rendant coup pour coup à Zend’bariel. Mais elle était simplement trop puissante. Anormalement puissante. Un dernier sortilège le paralysa tandis que son ennemie le poignardait, un sourire mauvais aux lèvres.

Zend’bariel, épuisée mais satisfaite, s’assit dans son divan ravagé par le combat. L’assaut de Château Gareal avait fourni une superbe diversion. Pendant ce temps, elle se rendait en personne dans les Hautes Terres et s’emparait en toute discrétion de l’Anneau de Puissance, qui ornait maintenant son doigt.

Les Runes Anciennes compléteraient à merveille sa collection de vieux parchemins inutiles, et le meurtre de Fyllae n’était que la cerise sur le gâteau d’un plan magistralement exécuté.

Elle repoussa un des cadavres du divan et s’allongea en sifflotant, songeant à ce qu’elle pourrait bien faire de cette toute puissance nouvellement acquise.

Date d’écriture: 2020

Le dragon

Le dragon venait régulièrement harceler les habitants de la bourgade de Fyrsell. Les bons jours, il se contentait d’enlever quelques têtes de bétail, appauvrissant d’autant leurs propriétaires. Les mauvais jours, il emmenait les propriétaires eux-mêmes dans son antre pour les y dévorer.

Le maire décida que la situation ne pouvait plus durer et qu’il était de son devoir d’y mettre fin. Il réunit le conseil du village et prit la parole devant l’assemblée.

– Le dragon a emporté trop de nos jeunes bergers et bergères. Lyson, Halfie, Eleanor… il est grand-temps de le chasser de nos terres !

Tous hochèrent la tête d’approbation.

– Ce dragon nous nargue depuis des semaines, c’est maintenant l’occasion d’envoyer un message clair pour lui et ses semblables !

Nouveau murmure d’assentiment dans l’assemblée.

– Le joug des reptiles cesse aujourd’hui ! Pour l’humanité ! Pour Fyrsell !

Des vivats enjoués et un tonnerre d’applaudissements accueillirent cette dernière tirade.

Quand l’émoi se fut calmé, le maire vit qu’un jeune homme, Markus, avait la main levée.

– Oui, Markus ?
– Nos relations se sont-elles améliorées avec la ville de Norgard ? Viendront-ils nous aider ?
– Eh bien… non. Ils refusent toujours de reconnaître notre souveraineté sur ces terres.
– Alors, la guilde des guerriers nous envoit-elle une escouade ?

Le maire émit une toux gênée.

– Hum… non. Leurs tarifs sont malheureusement bien trop élevés pour notre modeste bourgade.

Markus fronça les sourcils.

– Mais… dans ce cas, qui parmi nous, bergers, artisans, gens du commun, s’en ira affronter le dragon ?

Un immense silence suivit cette question.

Et le dragon resta dans les parages, jusqu’à ce qu’il se lasse et parte piller de plus riches contrées.

Date d’écriture: 2020

Le héros

Quand Sire Georges, le plus courageux des chevaliers, défit l’armée de Furbolg le troll avec seulement dix de ses braves, l’euphorie fut à son comble dans le protectorat. La population le porta aux nues, évinça le lâche gouverneur Siernon – qui n’avait jamais affronté de trolls de toute son existence – et plaça le noble Sire Georges au pouvoir.

Et tous s’endormirent heureux, confiants en l’avenir.

Mais trois jours plus tard, la nourriture manquait. Sire Georges n’avait pas renouvelé le contrat d’approvisionnement avec Serenib, la région agricole voisine.

Une semaine plus tard, les médicaments manquaient. Les apothicaires de la ville de Margeyt n’avaient pas été sollicité et s’étaient naturellement tournés vers d’autres clients.

Deux semaines plus tard, le protectorat tomba à court de fer. Les nains des mines de Prakt n’avaient pas été payés et refusaient de travailler gratis pour le compte du nouveau gouvernement.

Un mois plus tard, après un nombre incalculables d’autres disfonctionnements, la population supplia le gouverneur Siernon de revenir. Quand il accepta, on l’accueillit en héros.

Sire Georges avait peut-être gagné la guerre, mais était un parfait incapable en temps de paix.

Date d’écriture: 2020