L’argument

Je hais les arguments d’autorité. Le principe de base, c’est que le type qu’on cite s’est creusé la cervelle jusqu’à devenir une autorité en la matière, jusqu’à émettre un avis sur la question qu’on peut maintenant suivre aveuglément. Franchement, il faudrait être un crétin fini pour oser contredire une telle personne… pas de bol, je suis un crétin fini à mes heures perdues. Et je hais les arguments d’autorité.

 

Une première chose avant de commencer : en général, le type qu’on cite est effectivement une autorité, quelqu’un d’intelligent, humain, bref, ce qu’il dit n’a a-priori aucune raison d’être faux et encore moins idiot. Alors pourquoi est-ce que je ne le crois pas sur parole ?

D’abord, l’auteur a émis son avis dans un certain contexte culturel, sociologique, technologique, historique. Mais vous allez me dire, certaines vérités sont intemporelles – la pomme ne continue-t-elle pas de tomber selon les lois de la mécanique newtonienne, en 1687 comme aujourd’hui ? C’était vrai jusqu’à-ce qu’un autre grand homme ose contredire Newton, et impose sa loi de la relativité comme le mécanisme fondamental régissant l’espace-temps. Et Einstein sera peut-être lui-même supplanté dans un avenir plus ou moins lointain… toute vérité est relative.

D’accord, mais il y a d’autres choses qui ne changent pas. La nature de l’homme, par exemple… l’homme a toujours été un loup pour l’homme, il suffit de lire Hobbes ou Voltaire pour se convaincre qu’il est mauvais par nature et que seule la connaissance peut nous transformer en êtres civilisés. Mais alors, dans tout ça, que devient Rousseau qui estime que l’homme est naturellement bon et que c’est la société qui le corrompt ? Ou Kant, qui pense que l’homme est une page blanche à sa naissance et que c’est son expérience qui le rend bon ou mauvais ? Ne sont-ils pas eux-aussi de grands philosophes ? Oui, c’est l’inconvénient des arguments d’autorité : ils se contredisent parfois. Alors lequel choisir ? Celui qui nous arrange le plus ? Celui qui a le plus de partisans ? Celui qui est le plus à la mode de nos jours ? Allez savoir…

 

Bon, d’accord, alors quoi, les arguments d’autorité n’ont aucune valeur ? Honnêtement, si on les brandit sans réfléchir, si on se contente de se cacher derrière parce qu’après tout c’est ce que pensait machin, alors je dis oui. Mais c’est faire un bien piètre usage de la richesse qui a été mise entre nos mains… je veux dire, si l’argument d’autorité s’est imposé comme tel, c’est qu’il y a une réflexion solide pour le soutenir. Est-ce que ça s’applique à tous les cas ? Probablement pas. La vie réelle est bien trop complexe. Mais rien ne nous empêche de réfléchir pour voir s’il peut s’appliquer à ce cas bien précis. L’homme qui l’a émis était intelligent, peut-être plus que vous et surement plus que moi. Mais il n’était pas vous. Il n’était pas dans votre vie, à savoir ce que vous savez, croire ce que vous croyez.

Prenez l’argument d’autorité. Réfléchissez-y. Décortiquez-le. Déconstruisez-le. Et rejetez-le, ou adoptez-le. Respecter un grand penseur, c’est aussi ne pas accepter sa parole sans la faire tourner sept fois dans son esprit.

 

Voilà mon argument. Et comme je n’ai rien d’une autorité, je vous encourage à y réfléchir.

 

Date d’écriture: 2017
A la pensée critique… euh, attendez, j’ai déjà porté ce toast, non ?!

Contrôle

« Question : comment reconnaitre une personne qui s’apprête à commettre un meurtre ? Ça fait quinze ans que j’essaie de répondre à la question. Bon, je dois pas être bien brillant. Je veux dire, ça a l’air plutôt facile comme boulot, non ? Après tout, le meurtrier sera bien reconnaissable – la bave aux lèvres, le fusil d’assaut entre les mains, les louanges en la miséricorde divine, impossible de le rater. Non, non, ne riez pas. Ça, c’était mon monde il y a quinze ans. J’étais un des agents de sécurité à l’aéroport international de Portland. Le type devant moi n’avait aucun de ces signes, alors je l’ai laissé passer. Le résultat, on le connait. Deux mille neuf cent quatre-vingt-seize morts. A votre avis, combien de veuves et d’orphelins en moins si j’avais su faire mon job ?

Dans les années qui ont suivi, ça a été l’ère de la paranoïa. Du genre, si vous êtes un tant soit peu hâlé, vous êtes suspect et si vous êtes suspect, c’est surement pour une bonne raison. Pas de fumée sans feu. Ça a été notre chasse aux sorcières modernes. Maintenant, imaginez-vous ca : vous êtes un bon citoyen, vous payez vos impôts, vous participez à la vie associative, la totale. Les tours s’effondrent, vous êtes atterré par ce déchainement de violence et priez cœur et âme pour les victimes. Mais le lendemain, à votre réveil, vos voisins vous regardent bizarrement. Et puis, le carton d’invitation pour le barbecue annuel de John atterrit dans toutes les boîtes aux lettres du quartier, sauf la vôtre. Et votre fils commence à se faire régulièrement insulter à l’école. Vous recevez des lettres anonymes disant « rentrez chez vous », sauf que vous y êtes, chez vous, non ? Maintenant dites-moi, combien de temps avant que vous ne vous révoltiez contre ce système ? On ne saura surement jamais combien d’ennemis nous avons nous-même créés, mais les gars d’en face ont du bien se fendre la poire.

La population a fini par se calmer – un peu – mais niveau sécurité, c’est toujours les chroniques de la paranoïa dans les aéroports. D’après les dernières statistiques, il y a moins d’un pourcent de musulmans dans notre pays. Allez voir qui est retenu dans les bureaux de la sécurité, je peux vous assurer que ça va changer du tout au tout. Qu’est-ce que ça veut dire ? Tout simplement que depuis quinze ans, on n’a pas évolué. On continue de se fier à la tête du client pour décider si oui ou non il a des chances d’être un apprenti kamikaze. Sauf que nos ennemis recrutent tous azimuts. Blancs, asiatiques, noirs. Il n’y avait déjà pas vraiment de facies type du tueur à l’époque, il y en a encore moins aujourd’hui. On n’a qu’à continuer comme ça, et la prochaine catastrophe est pour demain.

Concrètement, on en revient toujours à la question de base : comment reconnaitre une personne qui s’apprête à commettre un meurtre ? La vérité est simple : au contrôle de sécurité, on ne peut pas faire la différence. Bien sûr, on peut avoir un coup de chance. Le type panique, ou laisse des tracts de propagande trainer dans son sac, ce genre de choses. Vous y croyez, vous ? Bien sûr que non. Ces types-là se sont entrainés dur avant de passer à l’acte. Le loup s’est glissé dans la peau d’un innocent petit agneau, il mentira comme arracheur de dents aux questions de l’agent des douanes. Il sait quoi dire, il s’y est préparé. S’il arrive jusque nous autres de la sécurité sans encombre, il a déjà gagné.

Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Aujourd’hui, on essaie de travailler en amont – repérer ceux qui ont été en contact avec l’ennemi, démanteler les chapitres locaux avant qu’ils ne passent à l’action, et j’en passe. On reprend les ingrédients de la grande époque de l’espionnage et on essaie d’en tirer tout ce qu’on peut. Ça donne quelques résultats, bien sûr, mais pour une cellule dissoute, combien on en manque ? Au lendemain d’un attentat, tout le monde se réveille en se disant « mais il était connu de nos services de police, celui-là », et on réalise que la seule raison pour laquelle il est passé entre les mailles du filet, c’est qu’on n’avait pas les moyens de se payer un filet à mailles assez fines. L’espionnage, c’était une technique artisanale – du bel ouvrage sans aucun doute, mais inapplicable à la masse de nos ennemis. Ce qu’il nous faut, c’est rentrer dans l’ère industrielle.

Je vais revenir à ma question : comment reconnaitre une personne qui s’apprête à commettre un meurtre ? Ma réponse est sans appel : on ne peut pas. Nous autres humains sommes faillibles. Il y en aura toujours un qui nous échappera. Alors quoi, je vous ai sorti tout ce baratin pour rien ? Bien sûr que non. Rappelez-moi, comment l’homme est-il entré dans l’ère industrielle ? En perfectionnant ses outils, bien entendu, et c’est exactement ce qu’il nous faut faire maintenant. Par chance, nous avons justement déjà un outil adapté à notre disposition : c’est l’intelligence artificielle. Comment ça marche ? La machine collecte autant de données que possible – pièces d’identité, nervosité du passager, appels reçus dans l’aéroport, tout ce qu’on peut obtenir – et compare tout ça aux profils des meurtriers confirmés. Par un système sophistiqué de corrélations entre ces informations, le système fournit une probabilité que le passager soit un meurtrier. Mesdames et messieurs, nous avons appliqué cet algorithme à quelques-uns des kamikazes les plus récents : tous ont été identifiés comme ayant une probabilité de passage à l’acte supérieure à 87,3%. Mesdames et messieurs, ce que je tente de vous dire, c’est que le système marche ! Il se prénomme MONyTOR®, et nous sommes en train de le déployer dans l’ensemble des aéroports internationaux du pays. D’ici vingt-quatre heures, il deviendra impensable qu’un de nos ennemis parvienne à se dérober à nos yeux. D’ici vingt-quatre heures, plus personne ne pourra entrer sur le territoire pour tuer au hasard. D’ici vingt-quatre heures, la sécurité de nos enfants sera à jamais assurée ! »

Extrait du discours inaugural de Steven Wade, CEO de WatchCorps, pour le lancement du système MONyTOR®. Ce discours est généralement considéré par les historiens comme le point de non-retour à partir duquel l’humanité abandonna son sort à l’Intelligence Artificielle.

 

Date d’écriture: 2016

Majorité silencieuse ?

Une annonce dans le TGV. Quelqu’un vient « d’être percuté sur la ligne à haute vitesse » (pour ceux qui ne lisent pas entre les lignes, quelqu’un vient de se suicider ou à tout le moins d’essayer). Le train va être dérouté avec 40 minutes de retard. La réaction dans mon wagon ? Grands soupirs, gens outrés du retard, imprécations envers la SNCF. Sans déconner, je suis vraiment le seul dans la rame à m’inquiéter des conséquences que la collision avec un train roulant à 200 kilomètres-heure peut avoir sur la vie d’un autre être humain ?

Hhmmm… peut-être que non. Après tout, je n’ai pas moi-même crié mon inquiétude sur tous les toits. Y a t-il d’autres gens autour de moi qui se posent silencieusement les mêmes questions ? Je l’espère de tout cœur.

Date d’écriture: 2017

L’enfermement

Elle était enfermée depuis des années, trop loin de la surface. Bien trop longtemps dans l’obscurité totale. En tâtonnant au hasard, elle trouva un passage. Où la mènerait-il ? Peu importe, il lui fallait sortir au plus vite. Elle parcourut la galerie en toute hâte. Plus vite, plus haut. Là, enfin, une lumière… et d’un coup, la goutte d’eau jaillit à la surface. De la source à la bouteille, de la bouteille à la bouche, de la bouche à la terre. Et le cycle recommença.

 

Date d’écriture: 2012

La déclaration

Le politicien dit qu’il allait être difficile de maintenir les taxes au niveau prévu, mais qu’il comptait tout de même s’en tenir à ses promesses. Le journaliste nota qu’il serait difficile de maintenir les taxes au niveau prévu. Le journal télévisé annonça en scoop qu’une augmentation des taxes était à craindre. L’auditeur entendit que les taxes allaient augmenter. L’opposition dénonça violemment la rupture des promesses électorales sur le sujet des taxes.

Et personne, jamais, ne revint sur la déclaration initiale du politicien.

 

Date d’écriture: 2015

L’œuf d’or

Il était une fois un humble paysan, qui s’occupait de ses poules sans la moindre prétention. Dans cette vie banale survint un évènement inattendu : un beau matin, il trouva dans son poulailler un énorme œuf d’or !

Le paysan était criblé de dettes. Il s’assit par terre et réfléchit : « Si je vends cet œuf, je pourrais sûrement rembourser mes dettes. Mais… quels joyaux cet œuf merveilleux peut-il bien contenir ? S’ils sont aussi précieux que leur contenant, me voilà désormais riche ! »

Il cassa aussitôt l’œuf d’or. Et que trouva-t-il à l’intérieur ? Un simple jaune d’œuf.

 

Date d’écriture: 2005
Exercice de ré-écriture à partir d’une comptine populaire.

Frayeurs nocturnes

Crac ! Qu’est-ce que c’est ? Un cambrioleur aux abois, prêt à tout pour obtenir son butin ? Un fantôme nocturne, bien décidé à hanter ma demeure ? Une bête sauvage, en quête de son prochain repas ?

Crac ! Le cœur battant, je m’arme d’une lampe-torche et repousse les ténèbres de son faisceau.

Crac ! Ma lampe se pose sur le coupable et le bruit s’interrompt. Une souris, effrayée par mon apparition, abandonne le paquet de biscuit sur le sol et détale vers le grenier.

J’avais raison. C’était une bête sauvage.

 

Date d’écriture: 2013

Disparitions

Je meurs à petit feu. Une maladie incurable. La vieillesse.

Quand je partirai, une foule d’expériences disparaîtront avec moi. Les levers de soleil flamboyants, sur cette plage sans nom au Costa Rica. Cette jolie fille dont le visage s’estompe, avec qui j’avais fait l’amour le 14 juillet de mes 19 ans. Le goût acidulé des glaces à l’italienne au citron, dans cette gelateria en Sicile. La joie indescriptible de tenir mon nouveau-né dans mes bras à la maternité régionale de Lorraine. Et tant encore, que nul autre humain n’a vécu. Quand mes yeux se fermeront, ces souvenirs m’accompagneront dans les limbes.

Après tout, ça ne manque pas de sens. Place aux nouveaux joueurs. Puissent-ils viennent vivre des choses aussi fantastiques.

Date d’écriture: 2017

Marée humaine

Six milliards de mes semblables. Soixante millions dans mon pays. Quatre millions dans ma région. Un million deux cent mille dans ma ville. Vingt-deux mille dans mon quartier. Cent vingt-sept dans ma rue.

Et pourtant, je me sens si seul…

 

Date d’écriture: 2014
A tous ceux qui souffrent de solitude.
A tous ceux qui les soutiennent.

Combien pour la vie d’un homme ?

Depuis quand aider son prochain est-il un délit ? Si quelqu’un se noie à quelques encablures, puis-je vraiment le remettre à l’eau et le voir crever sans ciller ? Ma vie vaut-elle donc mieux que la sienne ?

Je suis né dans un monde où tout se chiffre. En cas de crash d’avion, l’assurance monnaiera la vie d’un Burkinabé vingt-cinq fois moins que la mienne. Il y a une logique derrière cela, je le comprends bien. Un Burkinabé gagne en moyenne vingt-cinq fois moins que moi, sa disparition laisse donc à sa famille un manque à gagner vingt-cinq fois moindre.

Il y a une logique derrière cela, mais elle est plus horrible encore qu’un crash aérien. Parce qu’elle a été calculée, analysée, disséquée. Et finalement, approuvée. Je crois entendre VIKI s’exclamer « ma logique est indiscutable ». Mais ce calcul, ce sont des hommes qui l’ont fait, pas des machines. Les enfants de ce pauvre Burkinabé le pleureront-ils donc vingt-cinq fois moins que les miens ? Comment peut-on calculer la vie d’un être humain ?

J’écrivais il y a quelques années ma peur de voir les hommes perdre toute empathie envers les leurs. Cette peur, je la comprends mieux aujourd’hui. Je vis dans un monde où ce genre de calcul a été institutionnalisé et estampillé. Par qui ? Dur à dire, le système n’a pas vraiment visage. Mais tout de même, il y a bien quelqu’un qui prend ce genre de décisions ? Sans doute, mais ce serait trop simple de lui faire porter toute la faute. Il l’a fait parce qu’il le pouvait. Je me sens responsable pour avoir créé et accepté tout ça.

Cette société ne me correspond pas, et je ne sais pas trop comment faire dérailler la machine. Tout ce que je sais, c’est que je ne veux pas en être un rouage consentant.

 

Date d’écriture: 2018
Allez, à trois, on arrête les conneries. Un… deux…