Contrôle

« Question : comment reconnaitre une personne qui s’apprête à commettre un meurtre ? Ça fait quinze ans que j’essaie de répondre à la question. Bon, je dois pas être bien brillant. Je veux dire, ça a l’air plutôt facile comme boulot, non ? Après tout, le meurtrier sera bien reconnaissable – la bave aux lèvres, le fusil d’assaut entre les mains, les louanges en la miséricorde divine, impossible de le rater. Non, non, ne riez pas. Ça, c’était mon monde il y a quinze ans. J’étais un des agents de sécurité à l’aéroport international de Portland. Le type devant moi n’avait aucun de ces signes, alors je l’ai laissé passer. Le résultat, on le connait. Deux mille neuf cent quatre-vingt-seize morts. A votre avis, combien de veuves et d’orphelins en moins si j’avais su faire mon job ?

Dans les années qui ont suivi, ça a été l’ère de la paranoïa. Du genre, si vous êtes un tant soit peu hâlé, vous êtes suspect et si vous êtes suspect, c’est surement pour une bonne raison. Pas de fumée sans feu. Ça a été notre chasse aux sorcières modernes. Maintenant, imaginez-vous ca : vous êtes un bon citoyen, vous payez vos impôts, vous participez à la vie associative, la totale. Les tours s’effondrent, vous êtes atterré par ce déchainement de violence et priez cœur et âme pour les victimes. Mais le lendemain, à votre réveil, vos voisins vous regardent bizarrement. Et puis, le carton d’invitation pour le barbecue annuel de John atterrit dans toutes les boîtes aux lettres du quartier, sauf la vôtre. Et votre fils commence à se faire régulièrement insulter à l’école. Vous recevez des lettres anonymes disant « rentrez chez vous », sauf que vous y êtes, chez vous, non ? Maintenant dites-moi, combien de temps avant que vous ne vous révoltiez contre ce système ? On ne saura surement jamais combien d’ennemis nous avons nous-même créés, mais les gars d’en face ont du bien se fendre la poire.

La population a fini par se calmer – un peu – mais niveau sécurité, c’est toujours les chroniques de la paranoïa dans les aéroports. D’après les dernières statistiques, il y a moins d’un pourcent de musulmans dans notre pays. Allez voir qui est retenu dans les bureaux de la sécurité, je peux vous assurer que ça va changer du tout au tout. Qu’est-ce que ça veut dire ? Tout simplement que depuis quinze ans, on n’a pas évolué. On continue de se fier à la tête du client pour décider si oui ou non il a des chances d’être un apprenti kamikaze. Sauf que nos ennemis recrutent tous azimuts. Blancs, asiatiques, noirs. Il n’y avait déjà pas vraiment de facies type du tueur à l’époque, il y en a encore moins aujourd’hui. On n’a qu’à continuer comme ça, et la prochaine catastrophe est pour demain.

Concrètement, on en revient toujours à la question de base : comment reconnaitre une personne qui s’apprête à commettre un meurtre ? La vérité est simple : au contrôle de sécurité, on ne peut pas faire la différence. Bien sûr, on peut avoir un coup de chance. Le type panique, ou laisse des tracts de propagande trainer dans son sac, ce genre de choses. Vous y croyez, vous ? Bien sûr que non. Ces types-là se sont entrainés dur avant de passer à l’acte. Le loup s’est glissé dans la peau d’un innocent petit agneau, il mentira comme arracheur de dents aux questions de l’agent des douanes. Il sait quoi dire, il s’y est préparé. S’il arrive jusque nous autres de la sécurité sans encombre, il a déjà gagné.

Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Aujourd’hui, on essaie de travailler en amont – repérer ceux qui ont été en contact avec l’ennemi, démanteler les chapitres locaux avant qu’ils ne passent à l’action, et j’en passe. On reprend les ingrédients de la grande époque de l’espionnage et on essaie d’en tirer tout ce qu’on peut. Ça donne quelques résultats, bien sûr, mais pour une cellule dissoute, combien on en manque ? Au lendemain d’un attentat, tout le monde se réveille en se disant « mais il était connu de nos services de police, celui-là », et on réalise que la seule raison pour laquelle il est passé entre les mailles du filet, c’est qu’on n’avait pas les moyens de se payer un filet à mailles assez fines. L’espionnage, c’était une technique artisanale – du bel ouvrage sans aucun doute, mais inapplicable à la masse de nos ennemis. Ce qu’il nous faut, c’est rentrer dans l’ère industrielle.

Je vais revenir à ma question : comment reconnaitre une personne qui s’apprête à commettre un meurtre ? Ma réponse est sans appel : on ne peut pas. Nous autres humains sommes faillibles. Il y en aura toujours un qui nous échappera. Alors quoi, je vous ai sorti tout ce baratin pour rien ? Bien sûr que non. Rappelez-moi, comment l’homme est-il entré dans l’ère industrielle ? En perfectionnant ses outils, bien entendu, et c’est exactement ce qu’il nous faut faire maintenant. Par chance, nous avons justement déjà un outil adapté à notre disposition : c’est l’intelligence artificielle. Comment ça marche ? La machine collecte autant de données que possible – pièces d’identité, nervosité du passager, appels reçus dans l’aéroport, tout ce qu’on peut obtenir – et compare tout ça aux profils des meurtriers confirmés. Par un système sophistiqué de corrélations entre ces informations, le système fournit une probabilité que le passager soit un meurtrier. Mesdames et messieurs, nous avons appliqué cet algorithme à quelques-uns des kamikazes les plus récents : tous ont été identifiés comme ayant une probabilité de passage à l’acte supérieure à 87,3%. Mesdames et messieurs, ce que je tente de vous dire, c’est que le système marche ! Il se prénomme MONyTOR®, et nous sommes en train de le déployer dans l’ensemble des aéroports internationaux du pays. D’ici vingt-quatre heures, il deviendra impensable qu’un de nos ennemis parvienne à se dérober à nos yeux. D’ici vingt-quatre heures, plus personne ne pourra entrer sur le territoire pour tuer au hasard. D’ici vingt-quatre heures, la sécurité de nos enfants sera à jamais assurée ! »

Extrait du discours inaugural de Steven Wade, CEO de WatchCorps, pour le lancement du système MONyTOR®. Ce discours est généralement considéré par les historiens comme le point de non-retour à partir duquel l’humanité abandonna son sort à l’Intelligence Artificielle.

 

Date d’écriture: 2016

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