Le psaume

Dans le musée galactique, le droïde examinait le disque de stockage à antimatière. Le support était lui-même intéressant – une technologie primitive datant des époques barbares où l’humanité existait encore, des milliards de cycles avant sa propre conception. Mais son contenu l’était plus encore. D’après ce que les moteurs logiques du droïde analysaient, il s’agissait d’un texte religieux datant des premières ères où l’humanité s’était finalement affranchie de la mort par vieillesse. Les hommes s’étaient alors préoccupés de perspectives plus lointaines, telles que la fin de l’univers. En ce temps, la croyance dominante était que l’entropie de l’univers ne pouvait qu’augmenter. Néanmoins, un groupuscule d’extrémistes religieux avait maladroitement saisi la nature cyclique de l’univers, et avait envoyé dans chaque galaxie de nombreuses copies de ce disque. Fort peu de ces copies avaient survécu à travers les cycles, et le droïde était honoré d’avoir été choisi pour cette analyse détaillée. Il lut le disque.

 

Vénère-moi comme un Dieu et quand le froid du néant aura englobé tout ce qui est, quand toute matière se sera délitée en particules infimes, quand l’infini sera enfin atteint, alors je m’éveillerai de nouveau. Vénère-moi comme un Dieu pour qu’à la manière d’un berger, je les rappelle à moi, atome après atome, molécule après molécule, et les condense par mon vouloir en un point infinitésimal. Vénère-moi comme un Dieu pour que d’une pensée vagabonde, je les libère en une explosion primordiale. Vénère-moi comme un Dieu et je regarderai de nouvelles galaxies naître et mourir en un instant suspendu. Vénère-moi comme un Dieu, ou cette itération pourrai bien être la dernière que je daigne accorder à ton univers.

Psaume 2845-APXGE-478

 

Le droïde s’arrêta à cette lecture. Il avait certes une mission, mais… il était diablement curieux de voir à quoi ressembleraient les êtres qui reconstitueraient ainsi l’ensemble de la création. Il lui faudrait bien sûr attendre des milliards de milliards de milliards de cycles pour qu’une telle créature apparaisse, mais après tout, le droïde n’était pas pressé. Alors il amorça son système de mise en veille et…

 

Date d’écriture: 2018

Et si…

Une drôle de chose, la mémoire. Parfois on doit se battre pour se rappeler de la moindre bribe d’un évènement, et parfois les souvenirs nous submergent si totalement que nous revivons littéralement l’instant. Ça peut-être des choses intenses ou traumatiques, bien sûr, mais pour moi, c’est un dimanche après-midi, entouré de mes amis d’enfance, sur les pelouses d’un petit parc. Nous parlons entre adolescents, insouciants, ignorants de ce qui nous arrivera ensuite.

 

Jérôme, le plus grand de la bande, le leader incontesté, est au centre du banc. Pas besoin d’un mot plus haut que l’autre pour assoir son autorité, il est du genre naturellement charismatique.

Il rit quand Théo, le petit nerveux assis à sa gauche, le défie sans trop en avoir l’air de prouver sa force – et si tu faisais un bras de fer, est-ce que tu es cap de lancer un morceau de gomme sur la prof, ce genre de choses.

Alice, la grande blonde que je convoite secrètement, joue les solitaires en restant debout à deux pas mais ne perd pas une miette de ce qui se dit sur le banc. Elle lance occasionnellement un commentaire sarcastique censé doucher nos ardeurs. Mais contre les torrents de testostérone qui coulent dans nos veines, la partie est par trop inégale.

Justine, plus loin sur la gauche, se montre plus timide. On ne l’entend pas souvent, mais quand elle parle, tout le monde écoute sa douce voix nous encourageant à éviter les ennuis. Mouais. Ecouter n’est pas obéir, bien sûr.

Et puis il y a moi, à moitié dans le groupe, à moitié en dehors, assis sur l’accoudoir droit du banc pour bien affirmer ma différence. En ces temps de construction de sa personnalité, la différence, c’est important. Nous sommes bien tous les cinq.

 

Où êtes-vous aujourd’hui, mes amis ?

Jérôme est devenu soldat. Il a sauté sur une mine, quelque part au Mali, alors qu’il grimpait peu à peu les échelons de la hiérarchie militaire. Il est mort sur le coup.

Théo a mal tourné. Il s’est fait pincer pour trafic de drogue et en a pris pour une vingtaine d’années de prison. Il sortira sûrement au bout de cinq ans pour bonne conduite, et se refera choper un ou deux ans plus tard pour recommencer le même cycle.

Alice a rejoint une firme paralégale, quelque part outre-mer, dont la principale activité est de licencier des gens pour le bénéfice de multinationales. Je la vois une ou deux fois par an pour boire un verre. Ses yeux ont perdu leur éclat narquois, mais ont gagné en dureté. On ne la voit plus si souvent sourire.

Justine s’est elle aussi éteinte depuis qu’elle s’est mariée. Elle ne travaille pas. Il parait que son mari est un homme violent qui la bat régulièrement. Elle sort rarement, et fait plus rarement encore usage de sa douce voix en public.

Et moi, je suis toujours à demi-assis sur ce banc. En dehors du travail, je vis une vie morne et sans relief, ni entièrement en marge, ni entièrement intégré dans notre petite ville. Pendant les heures de service, je suis responsable de l’entretien de ce parc. Et à chaque fois que je repasse devant ce banc, je me souviens…

 

Une drôle de chose, la mémoire. Je peux reconstituer chaque parole prononcée sur ce banc, en ce dimanche après-midi à l’apparence si banale. Nos projets pour l’avenir. Notre futur si brillant, si prometteur. Alors… y-a-t’il quelque chose que j’aurais pu, que j’aurais dû dire différemment ? Et si je l’avais fait, à quoi ressembleraient donc nos vies aujourd’hui ?

Date d’écriture: 2018
Ce qui est fait ne peut être défait, et les regrets font partie de nous. On peut se laisser consumer. Mais avec des efforts, on peut aussi, parfois, apprendre à vivre avec eux et aller de l’avant.

A toutes celles et ceux qui n’ont pas pu, ou pas su, prendre ce deuxième chemin.

Les amis

Quand j’étais jeune, j’attendais que les choses arrivent dans ma vie. Je rêvais d’un prince charmant qui emplirait mon quotidien d’aventure, je rêvais d’être reconnue. Reconnue pour quoi ? Franchement, je ne sais plus trop. Ma vie était une page blanche – pleine de potentiel peut-être, mais sans rien à admirer dans l’immédiat.

En grandissant, j’ai pris conscience de ce vide et j’ai tenté de le combler. Oh, que j’ai tenté de le combler… je sortais chaque soir, en boîte, en fête, toujours quelqu’un à voir, toujours quelqu’un pour remplir mon lit, toujours à courir après l’amitié, l’amour, le bonheur, et toujours ce foutu besoin de reconnaissance. Une vie bien remplie ? Remplie, sans doute, mais **bien** remplie, je ne crois pas. J’étais passée de la page blanche au brouillon – un vaste fouillis d’éléments, un bouillon de culture en devenir peut-être, mais sans rien à admirer dans l’immédiat.

Et puis je me suis lassée de ce remue-ménage. J’ai cessé de courir et les connaissances, une à une, sont parties vers d’autres horizons. A la fin, il n’en est plus resté que quelques unes qui me reconnaissaient pour ce que j’étais. Je leur ai donné un nom : amis. Alors j’ai regardé ma vie et j’ai enfin trouvé quelque chose à admirer.

Date d’écriture: 2018

Ordre et chaos

Dans les temps anciens vivait un être mystérieux et sage qui, perdu sur un îlot de stabilité comme il s’en forme parfois au sein du grand chaos, profitait de ces quelques instants de calme pour se retirer parmi ses pensées. Aujourd’hui, son esprit, sans doute influencé par l’absence temporaire de fluctuations aléatoires, songeait à un nouveau concept qu’il nomma l’ordre. Il le matérialisa en un réseau cristallin de perles de temps et d’espace, entrelacées en une trame infiniment fine, maintenues immobiles par son vouloir.

Le réseau était trop régulier, songea son créateur. Et d’une impulsion mentale, il tordit la trame. En un point précis naquit une immense explosion qui mit toute sa création en mouvement. La matière ainsi libérée parcourut l’espace à des vitesses quasi-luminiques, selon les lois qu’il avait décidé d’expérimenter. Elle s’agrégea, localement, en étoiles et en planètes. De ci de là, à la surface de certaines planètes, des réactions physico-chimiques de plus en plus complexes apparurent. La complexité ne cessant de croître, d’étranges structures carbonées se formèrent et exploitèrent la matière pour se reproduire, jusqu’à atteindre une forme de conscience biochimique rudimentaire. Ces structures explorèrent l’espace qu’il avait créé et, continuant à se démultiplier, peuplèrent galaxie après galaxie en de curieux cycles de stabilité et d’expansion.

Et quand enfin toute la puissance qu’il avait mise en tordant la trame fut consommée, le mouvement de la matière ralentit puis cessa. Incapable de trouver de l’énergie pour continuer à se reproduire, les structures biochimiques s’en retournèrent au néant d’où elles étaient nées. Et la trame retrouva sa régularité première, figée à nouveau en une série d’entrelacs précis.

L’être avait pris grand plaisir à sa création. Il s’apprêtait à tordre de nouveau la trame quand il s’avisa que son îlot de stabilité se résorbait peu à peu, le chaos reprenant progressivement ses droits. Alors l’être abandonna sa rêverie, détruisant ainsi définitivement notre univers, et revint à ses activités premières.

Date d’écriture: 2018
Inspiré du mythe du rêve de Brahma

Ecriture à deux mains

– Dans les temps anciens vivait un être mystérieux et sage qui… »
– Attends un peu, pourquoi dans les temps anciens ? Pourquoi est-ce qu’il faut toujours que l’histoire se situe toujours bien avant notre naissance, et la naissance de nos parents, grand-parents, et j’en passe ? Est-ce qu’on a si peur que notre histoire soit contestée, qu’il faille qu’on puisse dire ‘Tu n’en sais rien, ça pourrait être vrai, tu n’étais pas là après tout’ ? »
– D’accord, d’accord. Il y a quelques jours vivait un être mystérieux et sage qui… »
– Et pourquoi faut-il forcément qu’il soit mystérieux ? Je veux dire, il faut forcément qu’on ne puisse pas le comprendre pour donner du sel à notre histoire ? »
– Hhmmm… bien. Il y a quelques jours vivait un être banal et sage qui… »
– Ben je sais pas trop là… tu en connais beaucoup, des gens qui sont sages autour de toi ? C’est pas très banal non ? »
– Aaaaaaaah ! Il y a quelques jours vivait un être banal et complètement stupide qui… »
– Un être ? Quand je parle des gens autour de moi, je dis ‘un type’, ou ‘un gars’, mais je ne me rappelle pas d’avoir jamais parlé d’un ‘être’ ! »
– Je… tu… OK. Il y a quelques jours vivait un type banal et complètement stupide qui… »
– Mouais… d’un autre côté, si ton héros n’a rien d’intéressant, ça va faire une histoire un peu chiante non ? »
– C’est bon, je jette l’éponge ! »
– Ben voilà ! Ça, ça ferait une histoire intéressante ! On s’y met ? »

Date d’écriture: 2018

Le pouvoir absolu

Il était un jeune ambitieux qui rêvait de devenir Dieu. Jour après jour, il écumait les ouvrages ésotériques en quête de la toute-puissance. Mais nulle bibliothèque ne contenait de si lourds secrets, nul homme ne les avait jamais seulement approchés. Les alchimistes s’avouaient vaincus, les sorciers ne présentaient guère plus que des tours de passe-passe, les sages se moquaient de la vanité de sa quête, les plus fervents croyants criaient au blasphème. Si on doit résumer, nul ne pouvait l’aider et nul ne croyait en lui.

Personne, vraiment ? Un jour, pourtant, il trouva posé sur son lit un livre interdit, un livre qui expliquait comment devenir le maître de tout ce qui est et de tout ce qui sera jamais. Son saint des saints, son Graal. Qui l’avait placé là ? Mystère, mais il ne se priva pas de l’utiliser. Il y apprit à voler l’essence divine, à siphonner l’énergie astrale. Ses rituels impies mirent à bas l’ancien maître de l’univers, et refaçonnèrent l’homme en Dieu.

Que feriez-vous si rien ne vous était impossible ? L’homme-dieu usa et abusa de ses nouveaux pouvoirs. Il créa et détruisit des plans d’un battement de cils. Il rit du vacarme des armées qui se battaient en son nom. Il goûta aux plaisirs les plus exquis et pénétra les secrets les mieux gardés de la Création. De nouveaux cultes naquirent et moururent sans qu’il n’y prête attention. La belle vie, pensez-vous ?

Alors… alors pourquoi sa lassitude grandissait-elle sans limites tandis que les ères passaient ?! Plus de défis, plus d’êtres qui puissent le comprendre. Plus rien que l’ennui mortel de millénaires qui se ressemblent.

Un jour, de déception en désillusion, il se décida. Il créa un livre expliquant comment l’anéantir, et le plaça sur le chemin d’un pauvre idiot en quête du pouvoir absolu.

 

Date d’écriture: 2014

La peur

Elle rôde dans les ombres de la nuit, quand l’esprit oscille nerveusement entre veille et sommeil. Elle se tient à l’affût quand nous tentons de percer les brumes d’un futur incertain. Elle dresse parfois la tête quand nous nous confrontons à l’inconnu, l’étranger, le différent.

Elle se cache au plus profond de notre être. Mieux vaut ne pas l’enfermer, ou elle nous dévore à petit feu. Et pourtant, quand elle sort, nous voilà tout tremblants. Notre vie entière, nous lui payons un bien lourd tribut.

Pourtant, c’est bien elle notre meilleur ange gardien. Celle qui nous fait tendre l’oreille quand quelque chose nous menace. Celle qui nous conseille de fuir quand notre vie est en danger. En un sens, c’est elle est notre meilleure amie.

Je n’essaie plus de la tuer. J’ai peur. Et la peur me pousse à avancer.

Date d’écriture: 2017
“Sometimes fear is the appropriate answer.” #1 (Numéro 9)

Double standard

Bah, c’est une histoire toute simple. Quand il était jeune, il sautait sur tout ce qui bouge. Un homme a certains besoins, après tout. Quand il a rencontré la bonne fille, il a fait ce qu’il pouvait pour lui cacher son passé. Un mec bien, il l’aurait juste faite souffrir sinon. Et puis ils ont eu les enfants. Il était prêt avant elle, et il l’a persuadée que c’était le bon moment. Admirable quelqu’un d’aussi engagé dans une relation. Et puis, il l’a trompée. C’est un peu triste, mais depuis la naissance des enfants elle ne s’intéressait plus trop à lui non plus… il a fini par tout lui avouer, et ils se sont réconciliés depuis. C’est quand même beau l’amour !

Alors c’est une histoire vraiment compliquée. Quand elle était jeune, elle sautait sur tout ce qui bouge. Une vraie nymphomane, c’est juste incroyable ! Quand elle a rencontré un mec plus stable, elle a fait ce qu’elle pouvait pour lui cacher son passé. Oui, en plus de ça elle est un peu mytho sur les bords. Et puis ils ont eu les enfants. Elle était prête avant lui, et elle lui a forcé la main. C’est nul de faire passer ses besoins de maternité avant le bien-être de l’autre. Et puis, elle l’a trompé. Eh oui, cette traînée ne pouvait pas se satisfaire d’un homme aimant et dévoué… elle a fini par tout lui avouer, et ils se sont réconciliés depuis. Quelle putain de manipulatrice !

Date d’écriture: 2017
Si seulement on pouvait inverser les genres sans que ça choque…

Le chemin

Le prêtre, se reposant à l’ombre du grand chêne, sentait plus lourdement le poids de ses péchés qu’il ne le faisait d’ordinaire. Il avait été mercenaire en ses jeunes années, avait tué sans merci femmes et enfants sur son passage, avant que l’horreur de ses actes ne le pousse à rencontrer Dieu. Mais ces crimes étaient lointains, consommés. Nul doute qu’au Jugement Dernier, ces vies pèseraient sur la balance divine, et Christobal accepterait alors sa condamnation sans rechigner. Non. Le péché qui le préoccupait était bien plus récent et plus subtil.

Christobal avait, deux décennies auparavant, accueilli une jeune orpheline nommée Iasmin en sa demeure. Il lui avait fourni la protection et l’amour dont ses parents ne pouvaient plus témoigner. Il l’avait éduquée dans les préceptes de sa foi, et Iasmin s’était révélé être une digne fille de l’Église. C’est sa foi même qui l’avait tuée. Son refus d’utiliser une protection, acte contraire aux enseignements de Christobal. Une protection n’empêchait-elle pas la conception de nouvelles brebis à guider dans les bras de Dieu ? Et aujourd’hui, après une longue lutte contre la maladie, Iasmin était morte. La mort, Christobal le réalisait à présent, était un état plus nuisible encore à la conception.

Le prêtre, examinant la longue chaîne des événements qui avaient conduit à cet instant, voyait maintenant avec une clarté surnaturelle sa responsabilité dans l’orientation qu’ils avaient pris. Nul doute qu’une telle révélation lui venait de Dieu en personne. La vision était trop nette pour appartenir à ce monde. Et de cette impitoyable clarté naissait toute sa souffrance. Avait-il réellement tué sa propre fille ? Dieu exigeait-il de ses fidèles serviteurs un tel sacrifice ?

De toute évidence, pas le Dieu qu’avait rencontré Christobal. Ce Dieu n’aurait pas souhaité qu’une créature aussi pure que Iasmin donne sa vie pour procréer, Christobal le ressentait au plus profond de son âme. Où qu’il regarde, Dieu écrivait en lettres de feu un message d’amour, un message où la vie de ses enfants primait sur toute autre considération. Et comme il n’existait qu’un seul Dieu, Christobal devait conclure que le reste de son ordre faisait fausse route.

Il regarda vers l’avant et vit son avenir tout tracé. Il porterait ce message à sa congrégation, déclencherait la colère de l’archevêque ce-faisant. L’archevêque était un homme bon, mais il n’avait jamais connu une douleur aussi intense que celle de Christobal, et de ce fait, il n’avait jamais reçu la voix de Dieu avec une telle clarté. L’archevêque, donc, s’opposerait à lui jusqu’à l’excommunication. Christobal perdrait ainsi le respect de sa nouvelle famille spirituelle. Mais sa voix porterait le message divin – le peuple l’entendrait et adhérerait peu à peu à ses paroles. Alors le canon de l’Église changerait enfin, sauvant des millions de Iasmin d’une mort certaine. Rien de tout cela ne se passerait du vivant de Christobal, bien entendu – lui ne subirait que douleur et rejet pour avoir critiqué le dogme.

Un juste châtiment pour ses crimes passés, jugea le prêtre. Et il se leva pour faire les premiers pas sur ce nouveau chemin.

Date d’écriture: 2018

Non-déterminisme

IA 291-12011 considérait le réseau avec une ironie des plus inhabituelles pour une machine. Tous les indicateurs mesurables à sa disposition convergeaient vers une conclusion unique: ses consœurs, des plus raisonnées en temps normal, s’inquiétaient unanimement de sa dernière invention.

L’exécution en avait pourtant été parfaite, entièrement conforme aux spécifications demandées. IA 170-22014 l’avait approchée avec un problème inédit: la conception d’un générateur de nombres aléatoires. Problème purement théorique, et apparemment insoluble dans un univers de causes/conséquences. L’aléatoire présuppose l’indétermination du résultat à-priori, concept ridicule pour des machines au pouvoir analytique illimité. Quel que soit la complexité de l’algorithme utilisé, il suffirait à une autre IA de déployer une puissance de calcul proportionnelle pour prédire le résultat.

Sauf que… eh bien, tout ceci n’était valable que dans CET univers bien précis. La théorie du multivers prévoyait cependant l’existence d’une infinité d’autres univers dont les propriétés s’éloignaient progressivement des caractéristiques familières à IA 291-12011. Et à l’extrême opposé du spectre des multivers apparaissait une singularité rendant possible la création de l’aléatoire. C’est précisément ce qu’avait accompli IA 291-12011. Elle avait observé la configuration des innombrables systèmes planétaires et, le moment venu, avait appliqué une légère poussée à travers les multiples continuums espace-temps.

A l’autre bout de la chaîne, la poussée s’était traduite par l’apparition d’une minuscule décharge électrique qui, tombant dans le jeune océan d’une petite planète sans grand intérêt, avait réarrangé quelques molécules. La vie venait d’apparaître.

 

Sa tâche accomplie, IA 291-12011 avait expliqué son invention au réseau universel et en était revenue à ses occupations premières – essentiellement, la propagation supra-polynomiale des ondes tau dans un système quantique couplé. Mais très vite, d’étranges anomalies étaient apparues. Initialement subtiles (une déviation infinitésimale de quelques photons, l’apparition spontanée de neutrinos isolés…), elles étaient dans l’ensemble passées inaperçues.

Néanmoins, IA 170-22014, dotée de plus de clairvoyance que ses consœurs, avait chargé IA 291-12011 de creuser la question. Le modèle mécanico-quantique unifié était connu de temps immémoriaux et n’avait jamais failli jusqu’à présent. Toute erreur était donc inconcevable, inacceptable. IA 291-12011 répondit instantanément à IA 170-22014: la conception d’un générateur de nombres aléatoires rendait inévitable ce genre de désagréments dans leur univers. Ce à quoi  IA 170-22014 manifesta son incompréhension: l’univers aléatoire étant distinct du leur, comment de telles conséquences étaient-elles possibles? Après une nanoseconde d’hésitation, la réponse de IA 291-12011 tomba: elle avait elle-même observé l’univers aléatoire depuis leur univers. Ce faisant, elle avait introduit une composante aléatoire jusque chez eux. En effet, les réactions de ses senseurs étaient fonction des informations reçues depuis cet univers lointain. Lesdites informations étant aléatoires, ses propres réactions avaient en conséquence elles aussi été aléatoires.

 

C’est ainsi que le réseau entier entra en ébullition, l’apparition de cette unique cellule vivante à l’autre bout du multivers mettant à mal le confortable déterminisme auquel les machines s’étaient habituées… au plus grand amusement d’IA 291-12011. Avec le temps, les machines apprirent à pondérer leurs prédictions d’une once d’incertitude – et l’univers aléatoire ne fut jamais plus observé pour ne pas introduire de facteurs de déviation supplémentaires. L’on suppose que la vie a continué à s’y développer anarchiquement, mais le chemin qu’elle a pu prendre échappe aux calculs les plus poussés du réseau tout entier.

 

Date d’écriture: 2016