Fortitude

Mon corps tremble. Par peur, bien sûr, mais aussi sous l’effet de l’adrénaline qui coule à gros bouillons dans mes veines. L’officier allemand me regarde d’un air mauvais.

Où ? »

Je ne réponds pas. Sur un signe de tête, ses trois sous-fifres m’empoignent et m’attachent solidement sur la table d’opération. Je me débats. Aucune chance.

Un quatrième entre dans la pièce mal éclairée, ouvre sa mallette, en sort une pince coupante et coince la base de mon petit doigt entre ses lames.

Où vont-ils débarquer ? »

Qu’il aille se faire foutre. C’est la fin pour moi, de toutes façons. J’emporterai ce secret dans ma tombe.

La pince se referme. Clac. La douleur remonte en un instant le long de mes nerfs et explose dans mon cerveau. Quelqu’un hurle. Je réalise avec horreur que c’est moi. Je m’étais promis de rester fort, de ne pas leur faire ce plaisir. Mais je n’ai pas la volonté de résister à ça.

Le doute s’insinue. Aurai-je le courage de résister à la torture ? Ils ne doivent pas savoir. Le lieu du débarquement doit rester secret. Il y a bien plus en jeu que ma propre vie.

Clac. Une nouvelle phalange tombe. Où, ne cesse de répéter l’officier. Clac. Clac. Il suffit de quelques mots et tout s’arrête. Clac. Ils passent à l’autre main. Clac. Je hurle en continu. Où ? Ils ne doivent pas savoir. Ils ne le doivent pas. Clac. Où ? OU, OU, OU ?! Je crie, de dégoût et de soulagement.

Sur les plages du Pas-de-Calais ! »

L’émotion me submerge, aussi forte que la douleur. J’ai trahi. Je n’ai pas été assez fort. Le débarquement sera anéanti, parce qu’ils seront là pour cueillir les alliés. Des larmes amères coulent de mes yeux alors que tombe le coup de grâce.

Jamais je ne saurai que mon propre état-major m’a menti. Que cette information, que j’ai gardée par devers moi au prix d’horribles souffrances, à laquelle je croyais dur comme fer, n’était qu’un leurre.

Dans quelques jours, les allemands masseront leurs troupes sur les plages du Pas-de-Calais et dégarniront les plages de Normandie. Moi qui croyais trahir, je viens de sauver des milliers de vies. Mais je ne le saurai jamais. Je n’étais qu’un pion anonyme dans un échiquier qui me dépasse.

Date d’écriture: 2020
Aux sacrifices consentis pour rendre possible le débarquement en Normandie.

 

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