Paranoïa

Quand Martya se maria avec Jon, toutes les cloches de l’église sonnèrent à l’unisson et tous, dans le royaume, se réjouirent. Parce que la belle Martya, fantasque et dans la lune, était aimée de tous, et que son bonheur éclaboussait ceux qui l’approchaient.

Jon était le bras droit du ministre des finances et était souvent occupé, aussi Martya prit-elle l’habitude de passer ses soirées seule dans leur manoir. Le doux vin de Terenne coulait fort libéralement, et Martya, grisée par l’alcool, sortait parfois sur le perron sur un coup de tête et riait avec les passants, leur racontant les derniers ragots de la cour. Cela en devint même une attraction – on venait voir la noble éméchée pour en savoir plus sur les derniers potins, qui avait eu un mauvais mot, qui couchait avec qui, et Martya fut bientôt autant aimée pour sa douce folie que pour sa nature bavarde et indiscrète.

Quand Jon amena le seigneur Stem Accort dans leur manoir la première fois, Martya n’y prêta guère attention. Mais il revint fréquemment, s’enfermant avec Jon dans le grand bureau, et Martya, dévorée par la curiosité, commença à les espionner. Elle collait son oreille aux portes, tentant de traduire les quelques sons étouffés qui lui parvenaient en phrases intelligibles. Avaient-ils parlé de renverser le vice-roi, ou de rénover le beffroi ? Mais s’il ne s’agissait que de rénovation, pourquoi tant de mystère ?

Plus Martya observait son mari et Lord Accort, plus elle leur trouvait un aspect sinistre. Elle essaya d’en parler à Jon, qui la regarda avec compassion et inquiétude, comme si elle devenait folle, et lui murmura des paroles apaisantes. Mais peu après, Martya remarqua que des hommes sinistres, tout de noir vêtus, la fixaient d’un air antipathique lors de ses sorties quotidiennes sur son perron. La foule assemblée, elle, semblait ne rien remarquer.

Martya commença à raconter ce qu’elle voyait, et ses histoires se firent plus anxiogènes que les habituels ragots. Les gens hochaient la tête, comme attristés, et vinrent moins nombreux. On ne la croyait pas. Un soir où peu de gens l’écoutaient, un homme lui chuchota des menaces de mort à l’oreille. Martya, tétanisée, ne put dormir la nuit. Le lendemain, elle trouva une lettre glissée sous sa porte, qui assurait qu’elle n’avait nulle part où se cacher, et qu’elle serait torturée et tuée si ses diffamations quotidiennes ne cessaient pas. Elle mit précieusement la lettre dans son secrétaire pour la montrer à Jon, au soir. Il serait bien forcé de la croire.

Mais quand Jon rentra de son travail et qu’il lut la lettre, il haussa les sourcils. Martya la lui arracha des mains et lut. Il s’agissait d’une lettre d’admirateur qui vantait sa beauté en termes forts galants. Martya pleura toutes les larmes de son corps. Comment avait-elle cru… c’était impossible… elle devait être…

Folle. Ou plutôt, comme le dit le docteur, paranoïaque. Martya voyait des choses et son esprit dérangé les déformait pour les rendre sombres, inquiétantes. Elle avait besoin de repos et plus encore, de se désaccoutumer aux excès d’alcool. Elle fut donc envoyée dans un hospice, en campagne, où on la plaça dans une cellule d’isolement. Nul ne vint plus la voir et Martya s’enfonça plus profondément dans son délire, certaine d’avoir été enfermée pour que le grand complot reste secret.

A la capitale, de nombreux badauds soupirèrent en apprenant le sort de Martya la folle. Mais nul ne fut surpris du diagnostic. Martya avait toujours été… bizarre, et son penchant pour la boisson était fort connu. Ses histoires délirantes étaient tout bonnement ridicules, un simple moyen d’attirer l’attention sur elle. Alors on l’oublia.

Quand Martya cessa de se nourrir, nul ne s’y intéressa. Avec sa frêle constitution, elle fut, quelques semaines plus tard, terrassée par une maladie. Quand elle mourut, ce fut dans l’indifférence la plus totale. Si bien que, quand Jon et Lord Accort attaquèrent le palais royal à la tête d’une petite troupe de soldats qui leurs étaient loyaux, fort peu se souvinrent des avertissements de Martya.

Ainsi mourut le vice-roi, et ainsi naquit la dynastie Accort… longue vie au roi !

Date d’écriture: 2020
« Even paranoids have ennemies. » (auteur inconnu)

Une réflexion au sujet de « Paranoïa »

  1. Inspiré de l’histoire vraie de Martha Mitchell, qui tentait de révéler ce qui deviendrait plus tard le scandale du Watergate. Elle ne fut à l’époque pas crue, sa personnalité décalée et son penchant pour la boisson la rendant trop peu crédible.

    Son histoire a donné naissance à un effet de psychologie, simplement nommé l’effet Martha Mitchell, qui peut se résumer par la citation « mêmes les paranoïaques ont de vrais ennemis »… dont je n’ai pu retrouver avec certitude l’auteur. En gros, cet effet se manifeste quand un psychologue ou psychiatre considère comme délirant les propos d’un patient, alors que celui-ci dit la simple vérité. Il y a une excellente vidéo de Spline LND là-dessus pour ceux que ça intéresse : https://www.youtube.com/watch?v=IYGwF8Bko7g.

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