Koudriavka

Elle avait été abandonnée peu après sa naissance. A peine sevrée, quatrième d’une portée de cinq, trop chétive pour suivre les autres, elle ne valait pas que sa mère gaspille pour elle les maigres ressources glanées dans les rues de Moscou, plus encore avec l’arrivée du froid. Alors elle s’était trouvée seule, sans but, sans amis, affaiblie et affamée, et s’était couchée dans un caniveau pour mourir.
Un rat, la croyant déjà passée de vie à trépas, s’était aventuré à portée de ses frêles mâchoires. D’un claquement de dents, elle en avait fait son repas, le premier depuis son abandon. Elle avait récupéré un peu d’énergie, tout juste assez pour se lever et faire le tour du quartier en tremblant. Et elle était ainsi tombée sur les poubelles d’un restaurant de seconde classe. Dans les poubelles l’attendaient davantage de nourriture, ainsi qu’une famille de puces déterminée à lui tenir compagnie. La jeune chienne avait survécu à l’hiver.
Elle grandit ainsi dans les rues de Moscou, intégrant parfois une meute de chiens errants, allant parfois de son propre côté. Un second hiver passa, plus clément que le précédent, puis un troisième au froid implacable. C’est au cours de ce troisième hiver que des hommes l’attrapèrent.

Bien sûr, elle connaissait les hommes. La plupart passaient devant elle sans un regard. De ceux qui lui prêtaient attention, quelques-uns lui lançaient parfois de la nourriture. Mais le plus souvent, quand un homme s’intéressait à elle, c’était pour la chasser de là où elle était, aussi se leva-t-elle aussi vite que possible pour fuir ces deux-là. Comme elle s’enfonçait dans la ruelle, elle réalisa que les hommes la suivaient. Elle se hâta… mais au fond de la ruelle, il y avait une barrière. C’était une impasse.
Elle se retourna. Les deux hommes avançaient méthodiquement, rendant la fuite impossible. Ils ne criaient pas en faisant de grands gestes comme pour la chasser, mais ils ne tenaient pas non plus de nourriture dans leurs mains. A la place, un des deux tenait un étrange bâton terminé par un nœud coulant. Ce genre d’homme là était une nouveauté pour elle. Quelque chose d’inquiétant. Elle retroussa les babines, espérant les dissuader d’avancer. L’un d’eux dit quelque chose à l’autre, qui rit en continuant d’approcher. Tentant le tout pour le tout, elle bondit pour passer entre eux. Quand elle crut avoir réussi, elle senti une terrible prise sur sa gorge. Le nœud coulant. Paniquée, elle se débattit, mais les hommes se saisirent d’elle et la mirent à l’arrière d’un fourgon, dans une cage. Le véhicule démarra.
Une foule d’odeurs et de bruits inconnus déferlaient sur elle, et elle s’allongea en tremblant, complètement paniquée. Quand le fourgon s’arrêta et qu’ils ouvrirent sa cage, elle tenta de nouveau de fuir. Peine perdue, leur technique était bien rôdée. Ils la mirent dans une autre cage. Il y avait d’autres chiens tout autour d’elle, certains aussi paniqués, d’autres plus sereins. On la nourrit, la promena, la baigna. Elle dit adieu à la famille de puces qu’elle hébergeait depuis près de trois ans. Progressivement, elle s’habitua aux humains qui l’entouraient. La plupart des soins prodigués lui faisaient du bien. Leurs voix étaient agréables. Ses soigneurs, en particulier, avaient pris l’habitude de l’appeler Koudriavka, et avec le temps elle reconnut ce nom comme le sien.

Peu à peu, d’autres soins lui furent prodigués, moins agréables. On plaça Koudriavka dans des cages de plus en plus petites, jusqu’à en devenir franchement exiguës. On la mettait aussi régulièrement dans une machine qui tournait à vive allure. Koudriavka se sentait bien plus lourde quand elle était dans la machine, et elle en sortait toute étourdie. On lui donnait une nourriture étrange, moins bonne que les croquettes auxquelles elle s’était habituée. Toutes sortes de gens venaient et prenaient des mesures sur elle, des prises de sang et elle ne savait quoi encore, dans cette salle de soin qui puait la peur d’autres chiens venus avant elle.
Et un jour, on mit Koudriavka dans une toute petite cabine qu’on referma avec des parois blanches. Koudriavka avait à peine la place de bouger. Elle entendait des sons de constructions autour d’elle, comme si les hommes fabriquaient quelque chose. Quoi ? Koudriavka ne voyait rien, elle aurait été bien en peine de le dire. Mais quelque chose se passait, ça c’était certain. Elle avait peur. Vint la nuit et le vacarme se calma. Répit de courte durée : le lendemain, tout reprit. Une nuit encore, et un nouveau jour se leva. Cela faisait maintenant trois jours que Koudriavka était dans cette cabine. Quelqu’un ouvrit un passage vers elle et lui prodigua quelques soins, humidifiant sa fourrure et plaçant des instruments de mesure sur son corps. Puis on referma la cabine et il y eut un grand silence.

Soudain, un son assourdissant déchira les tympans de Koudriavka. Jamais, de sa vie, elle n’avait entendu bruit pareil, sourd, intense, puissant. Dans le même temps, la cabine se mit à trembler violemment et Koudriavka se sentit écrasée au sol, comme elle l’avait été par le passé dans la machine tournante. Elle essaya d’aboyer. Si elle y parvint, le son n’arriva pas jusqu’à ses oreilles, étouffé par le tonnerre ambiant. Son cœur battait à exploser sa poitrine. Elle haletait, terrorisée. Combien de temps cette torture dura, Koudriavka n’aurait su le dire.
Quand le tremblement finit par se calmer, et le bruit également, Koudriavka se sentit… étrange. Au cœur du cataclysme, elle s’était sentie écrasée. Maintenant, elle se sentait bizarrement légère, comme si ses pattes ne supportaient plus aucun poids. Ce n’était tout simplement pas normal, et le stress de Koudriavka s’accrut. Il y eut un léger choc. Koudriavka jappa. Ses oreilles marchaient de nouveau.
Et puis il commença à faire chaud. Très chaud. Anormalement chaud. Koudriavka avait connu le gel moscovite, mais était mal préparée à une telle chaleur. Elle se mit à haleter. Au bout de quelques heures, elle s’affala contre la cloison, prise d’une étrange torpeur. Le sommeil lui apportait un calme bienvenu. Elle ferma les yeux et ne se réveilla jamais plus.

Après cinq heures de vol du Spoutnik II, les ingénieurs russes constatèrent avec émotion la perte prématurée des signes vitaux de la chienne. L’analyse post-mortem montrerait que le système d’isolation thermique de la cabine s’était partiellement déchiré lors de la séparation avec le lanceur. En attendant, la mission était une réussite : ils avaient envoyé un être vivant en orbite bien avant les américains, et le service de propagande diffusa largement l’information. Comme le nom de l’animal, Koudriavka, était difficile à prononcer dans d’autres langues, les services de propagande rebaptisèrent la chienne Laïka, « bâtard » en russe. Pas par mépris, mais en référence aux origines mêlées de la chienne.
Les services de propagande s’attendaient naturellement à un accueil triomphal. Mais l’opinion internationale s’émut plutôt du sort de l’animal. Une tempête médiatique s’abattit bien vite sur l’URSS, le public s’indignant qu’ils aient pu laisser mourir Laïka dans l’espace.
Les différents gouvernements, eux, s’émurent bien plus du poids total qui avait été envoyé en orbite : 500 kilogrammes, le poids approximatif d’une ogive nucléaire.

Et la course à l’espace reprit de plus belle.

Date d’écriture: 2019
Hommage au destin extraordinaire de ce chien errant, mort pour la conquête spatiale.

Une réflexion au sujet de « Koudriavka »

  1. C’est une version romancée de l’histoire vraie de Laïka, premier chien à être mort en orbite lors de la course à l’espace entre les Etats-Unis et l’URSS. Je ne prétends pas que ma version de l’histoire est exacte, mais j’ai essayé de coller autant que possible aux faits – par exemple, les chiens utilisés dans le programme spatial soviétique étaient effectivement des chiens errants recueillis dans la rue, qui étaient censés s’être déjà endurcis par les rigueurs de leur vie errante.

    Pour plus d’informations, je recommande cette excellente vidéo d’AstronoGeek, dont j’ai tiré bon nombre des faits liés à cette histoire : https://www.youtube.com/watch?v=d2SIEnjqdIg.

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