Le vagabond

Le vagabond mangeait avidement la nourriture qu’ils avaient accepté de partager avec lui. L’homme était dépenaillé et plus tout jeune, mais semblait être encore physiquement en bonne forme. Par contre, quelque chose clochait dans ses réactions, comme si quelque chose s’était jadis brisé en lui. C’est peut-être ce qui avait poussé Mary et Stéphane à l’accueillir sous leur toit pour la nuit.

– Vot’ seigneur et la bonne dame sont trop gentils d’accueillir un gueux comme moi sous leur toit ! J’ai marché sur de trop nombreuses lieues sans rencontrer de gens aussi bons que vous, aussi vrai que je vous parle ! »

Mary était curieuse de savoir d’où venait le vagabond. Elle avait toujours voulu quitter la ferme pour voir le vaste monde, mais la vie les en avait empêchés jusque-là, et les perspectives d’embellies n’étaient pas glorieuses.

– D’où que c’est que je viens ? Bah, je pense pas que votre grâce en ait entendu parler. J’ai servi sous la guerre de Vendelieu, en Argésie. Et j’vous recommande pas d’y mettre les pieds, ça non, déjà parce que c’est foutrement loin, pis surtout parce que là-bas vit un démon, un vrai ! »

Devant l’air dubitatif et compatissant de ses hôtes, le vagabond se sentit obligé de développer.

– J’vous le jure sur tout ce qui m’est cher ! Je l’ai rencontré en chair et en os, plus diabolique qu’le seigneur et sa dame peuvent le croire. C’était il y a dix, douze ans peut-être. J’me battais sous la bannière du noble comte de Bery, un sacré soldat que j’étais ! Pis il a fallu que l’marquis de Sienne, la peste l’emporte, aille lui chercher des noises ! Alors le comte, ni une ni deux, il vient nous voir et nous dit : mes gars, on va lui montrer qu’y faut pas nous souffler dans les naseaux. On va lui casser son château au p’tit marquis, vrai de vrai, même qu’après il lui restera plus que ses yeux pour pleurer au marquis ! Alors là, on attaque le château, sauf qu’le marquis, plutôt que de venir se battre comme un homme, v’là qu’il se terre derrière ses murailles comme un lapin ! »

Le vagabond but une gorgée, perdu dans ses souvenirs, avant de reprendre.

– Ben le comte, ce grand homme, il nous a dit : pas grave, s’il veut pas venir à nous c’est nous qui viendrons à lui. Alors on a chargé son château, sauf qu’ils étaient mieux préparés qu’on croyait et qu’ils nous ont repoussé. Mais putain, le lendemain on a remis ça, ouais ! La rage au ventre qu’on avait, après ce marquis qui se cachait comme un lâche. Et comme mes potes et moi on se battait bien, le comte il nous a filé des armes brillantes, des casques et tout, et il nous a nommé garde d’élite ou un truc comme ça. Même qu’il en avait besoin, parce que tous les autres gars de sa garde d’élite ils étaient tous morts dans l’assaut de la veille. Et là, le comte vient nous voir et il nous fait un discours… »

Nouvelle pause. Mary et Stéphane étaient, bien malgré eux, pendus aux lèvres du vagabond, impatients de connaitre la suite de son improbable histoire.

– Et donc là le comte il nous dit, les gars, ce salaud de marquis il a fait un pacte avec le diable, y’a que ça qui peut expliquer qu’son château il est pas encore tombé. Mais je vais vous dire, nous on est plus braves et plus malins qu’lui. Alors demain, quand on chargera le côté est du château, vous autres les gars vous escaladerez la muraille ouest, ni vu ni connu, pis vous irez jusqu’au donjon pour lui faire sa fête au marquis et à sa famille. Oui-da, qu’on a tous dit, et aussi sûr qu’je m’appelle Ledwellyn, on grimpait comme des araignées le lendemain. Tous ils s’étaient mis sur la muraille est pour repousser l’assaut, alors les gars et moi on est passé sans qu’ils nous repèrent. Enfin, mis à part une paysanne qui a pas eu de chance, mais Ludvig l’a embroché et on a continué notre chemin. Et c’est là, en allant chercher le marquis, qu’on a croisé ce démon… »

Le vagabond baissa la voix, comme si des forces inconnues dehors pouvaient les écouter, et la nuit parut soudain plus noire, plus hostile. Une chouette hulula à cet instant précis, et Stéphane sursauta.

– Un démon, ouais, sauf qu’on l’a pas su tout de suite, même que ça a causé la mort de toute ma troupe. Mais quand on l’a croisé, il avait pris l’apparence du mioche de ce vil marquis, alors nous on l’a pris en chasse. Il a couru et nous on croyait qu’il fuyait, mais en vrai il nous emmenait exactement là où il avait décidé qu’on mourrait, ouais… quand il en a eu marre, il s’est retourné, face à nous, comme si on lui faisait pas peur, même que ça m’a fait bizarre sur le moment. Comment un môme armé d’un p’tit couteau, il peut pas avoir peur face à une vingtaine d’hommes tout bien armés des bonnes épées de monsieur le comte ? Mais non, on était trop confiants, on s’est avancés tranquille vers lui. Et voilà que d’un seul coup je le vois sauter sur Gerald à une vitesse surnaturelle, et l’instant d’après Gerald il est au sol la gorge tranchée, et ce démon il recule tranquille, le sang de Gerald plein les mains, bordel ! »

Une expression de souffrance passa sur le visage du vagabond, et sa voix se brisa un peu.

– Là Toras il s’est penché pour voir s’il pouvait pas aider le pauvre Gerald, qui agonisait au sol, et voilà que le gamin lance son p’tit couteau avec une précision impossible, et qu’il passe juste entre les fentes du casque de Toras, et qu’il tombe lui aussi au sol raide mort. Un couteau tout juste bon à couper les pommes, et c’est avec ça qu’il a tué net deux soldats de métier ! Là, j’ai commencé à avoir bien peur, surtout quand le gamin a pris une torche au mur et que j’ai vu qu’il avait aussi en main l’épée de Gerald. »

Le vagabond tourna la tête comme pour cracher, puis se souvint où il était et s’interrompit.

– Mais Ludvig lui il avait pas peur, alors il s’est avancé. Un vrai brave, ouais, mais il faisait pas le poids face au diable. Le fils de marquis, il lui a balancé la torche au visage, et Ludvig a pris feu d’un coup, comme par magie. Il s’est roulé par terre et il a fini par éteindre les flammes, sauf que du coup on n’y voyait plus rien dans le noir. Et là, j’entends des cris et je comprends que le démon, lui il y voit dans le noir avec ses yeux de l’Enfer, pis qu’il est en train d’embrocher mes copains l’un après l’autre ! Même qu’à un moment son épée m’a tailladé le bras à moi aussi, maudit soit-il ! »

Le vagabond remonta sa manche, révélant une ancienne blessure qui avait mal cicatrisé.

– Alors je me suis jeté au sol pis j’ai prié pour pas mourir là dans le noir. Et j’ai dû prier assez fort, parce que quand la lumière est revenue j’étais encore vivant, et Stanislas aussi. Alors je me suis relevé et j’ai couru comme un dératé. Stanislas, lui, il est resté. J’ai entendu ses cris horribles quand le diable l’a déchiqueté, et j’ai couru deux fois plus vite encore. Je suis passé devant les défenseurs, puis les nôtres qui attaquaient, je suis passé devant le camp, je me suis pas arrêté. Depuis, j’ai pas cessé de m’éloigner de l’endroit où il vit, ce monstre. Parce que je l’ai regardé dans les yeux et que j’ai survécu. Et je me dis, ça, ça doit le mettre en rogne. Alors au cas où il voudrait en finir, moi je fuis, loin, loin de lui. Même que c’est pour ça que je retournerai jamais vers l’ouest. Parce que je veux pas finir comme Stanislas, non, ça je veux pas. »

Le vagabond se tut et ne parla plus guère ce soir-là. Quand il fut allé se coucher dans l’étable et que le couple fut au lit, Mary se tourna vers Stéphane.

– Eh… tu y crois toi, à son histoire ? »
– Un gamin qui tue à lui tout seul toute une escouade de soldats ? Pourquoi pas des dragons et des licornes ? Non, c’est juste un bon conteur, un peu fêlé sur les bords, voilà tout ! »

Mais quand tous deux s’endormirent, ils rêvèrent de démons démembreurs au visage d’enfant, et ils se réjouirent secrètement à leur réveil d’habiter bien loin de tels monstres.

Date d’écriture: 2019

Une réflexion au sujet de « Le vagabond »

  1. Et voilà qui conclut ce petit triptyque sur comment les légendes naissent, se déforment et se répandent… et pour tous ceux qui penseraient que ouiiiii, mais là c’est dans un contexte médiéval, aujourd’hui on ferait plus ça, ben je vous recommande de regarder quelques débunkages sur la Terre plate ou les illuminatis, c’est assez édifiant.

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