Les mémoires

Messire… pour entamer vos mémoires, j’aimerais entendre le récit de votre premier combat. J’ai cru comprendre que vous, à l’époque un enfant sans expérience des armes, étiez venu à bout d’une vingtaine de soldats vétérans du comte de Bery sans aucune aide… c’est bien cela ? »

Pas une vingtaine. Sept. Après cinq décennies, Corvin de Sienne se souvenait encore de chaque visage.

Leur expression confiante et détendue au début. Maintenant qu’ils avaient réussi à coincer le gamin du marquis de Sienne dans un couloir sans issue, le tuer serait un jeu d’enfant. Corvin se souvenait de sa propre terreur à l’idée de sa mort imminente. De leurs rires quand il avait dégainé son minuscule poignard. Leur expression choquée quand il avait pris le premier par surprise et lui avait planté sa lame dans le cou. L’odeur métallique du sang qui avait jailli à gros bouillons de la plaie. Le vacarme quand le soldat tout de mailles vêtu s’était affalé au sol. Le poids de l’épée dont il s’était saisi, la texture poisseuse de la garde maculée du sang de son précédent propriétaire. Gerald. C’est ce qu’avait crié un des six autres soldats, une alerte trop tardive, la dague avait déjà profondément pénétré dans la jugulaire. Et maintenant, Gerald agonisait sur le sol.

Les six autres soldats s’étaient redéployés en silence, le visage déformé par la haine. Corvin, certain de devoir mourir les armes à la main, reculait pas à pas. L’épée, trop lourde, tremblait dans son petit poing. De l’autre, il tenait toujours sa dague vermeille. Quand Gerald avait poussé son dernier râle, le soldat le plus proche s’était penché pour lui fermer les yeux… et instinctivement, Corvin avait profité de sa distraction pour rabattre le bras et lancer sa dague. La lame avait, avec une précision diabolique, traversé le ventail de son casque et atteint l’œil gauche du soldat. Mort sur le coup. Corvin ne devait jamais connaitre son nom, mais il se souvenait toujours avec écœurement de l’angle grotesque entre la tête et le torse du cadavre tombé au sol.

Les cinq autres soldats avaient marqué une nette hésitation. Leurs visages alternaient désormais entre peur et incrédulité. Ce gamin qui faisait la moitié de leur taille, et qui venait sous leurs yeux d’abattre deux des leurs dans un combat où il avait un net désavantage, leur apparaissait tout d’un coup plus effrayant.

Il y avait une torche derrière Corvin, qui s’en était emparé et l’avait braquée sur ses assaillants en continuant à reculer. Un pas. Un autre. Et puis soudain, Corvin avait heurté quelque chose. Le mur. Il n’y avait plus de repli possible. Un des vétérans, un grand blond à la barbe bien fournie, avait repris confiance en le voyant ainsi fait comme un rat. Il s’était avancé, lame en avant, pour embrocher Corvin. Mais Corvin était encore petit et agile ; il s’était écarté du passage de la lame et avait jeté la torche au visage de son ennemi. Le blond avait hurlé à plein poumons et s’était roulé au sol pour éteindre sa barbe en feu. Ce faisant, il avait également éteint la torche et heurté les autres.

Dans l’obscurité nouvelle, Corvin avait hurlé de peur, ce que les soldats avaient pris pour le cri de guerre précédant une charge. Il s’en était alors suivi la plus grande confusion ; les soldats dans leur terreur avaient donné de grands coups d’épée au hasard. Le temps que les yeux de Corvin s’adaptent au manque de luminosité ambiante, il ne restait que deux soldats qui s’étaient reculés. Parmi les victimes, un des vétérans était au sol, grièvement blessé, le blond semblait au moins inconscient, et un troisième avait été éventré. L’odeur de tripes et d’excréments était tout bonnement insoutenable.

Corvin en avait la nausée, mais la survie primait maintenant sur toute autre considération. Il avait ramassé de la main gauche une rondache qui traînait au sol, et avait tant bien que mal brandi son épée de la main droite, les muscles bandés pour supporter son poids. Un des deux soldats restants, le voyant ainsi équipé et l’épée dardée vers lui, s’enfuit en courant. Ce devait être le seul survivant de l’escarmouche. Corvin ne l’avait jamais revu. Avait-il survécu à la suite du conflit entre son père et le comte de Bery ? S’était-il enfui loin de ces contrées, à jamais traumatisé par cet enfant qui venait de décimer toute son escouade ? Dur à dire.

En attendant, le dernier homme d’armes tremblait de tous ses membres et marmonnait des prières à tous les Saints. Il s’était mit en garde quand Corvin s’était avancé, et avait porté un coup d’épée sur la droite de Corvin, de son côté non protégé par la rondache. Sans doute s’était-il attendu à ce que Corvin pare avec l’épée, comme un homme normal l’aurait fait – mais l’épée était trop lourde pour l’enfant, qui, plutôt que de déplacer la lame, s’était décalé pour de réfugier derrière elle. Le coup avait arraché l’arme des frêles mains de Corvin. Et le soldat, déséquilibré par ce mouvement inattendu, avait glissé sur une flaque de sang et s’était étalé de tout son long. L’instant d’après, Corvin était sur lui. Il avait saisi sa rondache à deux mains et s’en était servi pour frapper la tête du soldat, encore, et encore, et encore, et encore, et encore. Il se souvenait de l’expression de terreur de l’homme au moment de porter son premier coup, son visage déformé par un cri inarticulé. Puis de l’absence de visage comme il continuait de frapper sans fin ce qui jadis avait été une tête humaine. Le craquement écœurant des os, la peur de mourir dans le noir, ici, dans ce couloir oublié, la certitude absolue que s’il arrêtait de frapper l’autre se relèverait et le tuerait. Il entendait un hurlement continu qu’il avait fini par identifier comme le sien, un cri animal issu du plus profond de ses tripes, d’un endroit de son être dont il ignorait seulement l’existence.

Des hommes de son père avaient fini par le retrouver là, frappant encore. Le carnage avait suscité parmi les troupes le respect, ce même respect que tous témoignaient aujourd’hui encore à Corvin. Et à chaque fois que Corvin avait dû tuer de nouveau, il revoyait sur ses ennemis le visage, ou plutôt l’absence de visage du dernier homme. A chaque bataille, il replongeait dans les ténèbres, la peur, la sauvagerie. Il n’y avait eu nulle gloire en ce combat primitif. Rien qui ne puisse être mis en valeur dans ses mémoires.

Corvin soupira. La rédaction serait longue.

Date d’écriture: 2019

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