La guerre

Ils étaient des milliers d’hommes, des milliers d’escadres, des milliers de corps d’infanterie, des milliers d’armées, tous à s’affronter dans une espèce de furie sanguinaire. Le sang coulait, le vent hurlait, le soleil se voilait la face de dégoût à la vue de ce carnage. Jamais on n’a plus mal évalué la valeur d’une vie humaine qu’au cours de cette guerre.

Certains diront que les maîtres ont commencé, en traitant les autres races en esclaves, et non en égaux. Et c’est vrai, ils les ont réduits en esclavage… mais dans une telle boucherie, que signifie le mot « esclave » ? Des enfants se sont rués au combat avec des lance-pierres ou des couteaux de cuisine, pris dans la maison de leurs maîtres. Des filles de bonne famille se sont munies d’arcs et d’arbalètes, souillant leurs belles robes du sang des enfants. Les sages, habituellement si pacifiques, ont pris leurs grimoires pour déchaîner la foudre sur le champ de bataille, tuant indifféremment alliés et ennemis.

Et les Seigneurs, voyant la Reine-Esclave au milieu de la tourmente, se sont rués dans le maelstrom en riant du tonnerre.

 

C’était un jeu d’échecs géant, avec un Roi pour les maîtres et une Reine pour les esclaves. Tous les autres étaient sacrifiables, et sacrifiés sans la moindre hésitation.

Les tours des maîtres vomissaient des nuées de flèches ardentes sur les pions esclaves, les fiers cavaliers sanguinaires taillaient des coupes sombres dans la masse des fous venus pour la curée.

Personne ne reculait. On tenait la position en mourant, ou on avançait en tuant. Pas de place pour les faibles, pas de pitié dans le cœur des bouchers.

Les fleuves se teintaient de rouge sans que nul n’y prenne gare, et la Terre se révulsait de cet outrage, se déchirait parfois pour séparer les deux meutes bestiales. Mais elle-même n’était pas de taille. Pas une fissure ne pouvait les séparer, aussi large fut-elle.

Et la partie d’échecs continuait, encore et encore. Les pions mouraient, les pièces tombaient, et les Seigneurs riaient chaque fois un peu plus fort dans le cimetière de l’Humanité qu’était devenu le champ de bataille. Et la Reine-Esclave… à chaque compagnon abattu, tombaient ses larmes de rage. Sa rage !! Tous fuyaient devant elle, esclaves comme maîtres. On prétend qu’elle a, à elle seule, tué plus d’ennemis que son armée entière.

 

Tout ce qui a un début a aussi une fin, et la partie d’échecs arriva finalement à terme, faute de participants. Les maîtres étaient tous morts, et les esclaves presque tous. C’est à ça que se résume cette « victoire ».

Mais plus j’y pense, plus je crois que tous étaient esclaves. Personne ne fut libéré ce jour-là, maître ou serviteur. La mort ne libère pas.

Date d’écriture: 2006

Une réflexion au sujet de « La guerre »

  1. Une autre histoire que j’avais écrite pour Kalendaar. C’était ma période superlatifs 🙂 (ou plus précisément, puisque c’était censé être une légende, et j’ai joyeusement abusé des superlatifs pour faire ressortir la part d’exagération qu’on retrouve souvent dans ce genre).

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