Le fou

Il était une fois un vieux fou. Il avait eu en des temps immémoriaux un bras tranché, et errait depuis à travers la lande avec l’autre main tendue. Un gamin du village lui fourra un jour une grenouille au creux de la main. Le vieux la regarda gravement, lâcha la pauvre bête et grommela : « Ca ne me va pas. »

Ca devint vite un jeu : les enfants s’ingéniaient à mettre dans sa patte les choses les plus inattendues, qu’il considérait invariablement avant de les rejeter en grognant : « Ca ne me va pas. »

 

Le fou devint peu à peu célèbre dans le pays, jusqu’à arriver aux oreilles du Seigneur local. Ce Seigneur avait une charmante jeune fille… amoureuse d’un vulgaire manant ! De colère, il lui dit : « Dieu m’en est témoin, tu n’épouseras point ce roturier ! Tu ne te marieras qu’avec celui qui saura satisfaire le fou, j’en fais ici le serment ! »

Ses sujets se précipitèrent voir le fou : « Que voulez vous, Seigneur ? Quel est l’objet que vous attendez sans cesse ? »

Le fou réfléchit et bougonna : « Je veux le plus précieux des trésors. Rien d’autre. »

Les plus fortunés remirent les objets les plus exquis en sa main : or, bijoux, épices rares, pierres précieuses, alcools fins… mais le fou marmonnait encore et toujours : « Ca ne me va pas. »

 

Pendant ce temps, la fille continua de voir son soupirant en secret. C’est au cours d’une de ces entrevues que son père les surprit en haut de la muraille. Fou de rage, il fondit sur le manant et le projeta par dessus les créneaux.

Il advint que le fou, passant par là, vit un homme se débattre dans les douves. Il se précipita à son secours et tendit la main pour le sortir de là.

Le fou regarda alors la main qu’il tenait en la sienne, sourit et dit doucement : « Ca me va. ».

 

Date d’écriture: 2005
Exercice de ré-écriture à partir d’une comptine populaire.

3 réflexions au sujet de « Le fou »

  1. Petite explication sur l’exercice de réécriture : il m’arrive d’être inspiré par d’autres histoires quand j’écris (en fait, c’est impossible de ne pas être influencé par d’autres histoires… mais je m’égare). Quand la source d’influence est claire, je la mentionne généralement en commentaire. Mais même dans ces cas, l’histoire reste une nouvelle création – il y a des thèmes communs, mais il y a aussi assez d’éléments (plus ou moins) originaux qui sortent des tréfonds de mon cerveau pour que je dise que c’est quand même mon histoire.

    Là, ce n’est pas le cas : l’ensemble des évènements suit fidèlement la trame d’une histoire que j’avais entendue dans mon enfance (et qui m’a marqué, donc). Simplement, je me la suis réappropriée en la réécrivant entièrement… un exercice de style, si on veut. Mais ce n’est pas assez, de mon point de vue, pour la clamer comme **mon** histoire.

    C’est la première que je publie – il y en aura quelques autres, à l’occasion (celles qui me sont le plus chères et que j’aimerais partager avec vous).

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  2. La main du vieux fou lui a été salutaire et celle de la fille du souverain lui sera certainement  » souveraine » 😉

    Mais le manant a vraiment eu du bol de survivre à sa chute dans l’eau, dans laquelle il a du entrer à plus de 30 m/s.

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    1. Tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. A condition que ça ne vous tue pas, donc… 🙂 Cela dit, je me suis toujours demandé si le seigneur respecterait un serment fait sous le coup de la colère, après avoir découvert qui en est l’heureux bénéficiaire. A chacun de se faire sa propre réponse !

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