Puissance

Il était une fois un pauvre garçon qui vivait de mendicité dans la Cité Impériale. Son visage ingrat n’inspirait que mépris aux riches passants, et il était le moins fortuné de tous ceux de sa bande. Mais ses amis faisaient de leur mieux pour l’aider, aussi survivait-il tant bien que mal. Lorsque le feu ne parvenait pas à repousser les nuits glaciales, leurs rires suffisaient au moins à réchauffer son cœur meurtri.

Dans cette vie routinière survint une nouvelle qui devait changer sa vie… un jour comme les autres, il apprit d’une conversation entre deux inconnus que la plus grande sorcière de l’Empire devait passer quelques jours à la Cité. Selon les légendes, cette créature fabuleuse pouvait exaucer tous les vœux de ceux qu’elle en jugeait digne – les habitants s’apprêtaient donc tous à lui demander de réaliser leurs rêves.

Cette pensée en devint une obsession chez le pauvre adolescent. Changer de vie, devenir plus riche que tous ces fiers qui le brimaient jour après jour ! Le pouvoir, la richesse… enfin, il voyait une chance d’y accéder !

Le jour fatidique, la queue devant la tente de la sorcière était immense. Le garçon attendit des heures sous un soleil de plomb, se battant pour conserver sa place, souvent ravitaillé par ses amis qui le regardaient avec indulgence… une nouvelle vie ! Eux, n’y croyaient pas. Ils avaient tort. Lorsque le garçon fut face à la sorcière, elle se leva et s’inclina devant lui. Un murmure de surprise parcourut la foule assemblée. Personne, jusqu’à présent, n’avait pu obtenir ses faveurs.
– Bienvenue, noble mendiant. Enfin un de mes semblables se présente devant moi. D’adamantium et d’argile, entre ombre et lumière, les larmes toujours présentes derrière le rire. Parle, mon ami. Que puis-je faire pour toi ? Je te promets de réaliser tes rêves les plus fous ! »

Le garçon, fou de joie, répondit en bafouillant :
– Je… je veux devenir riche ! Plus que tous ceux qui se moquent de moi ! Je veux être beau, que les filles cessent de se détourner dès qu’elles entrevoient mon visage ! Je veux être puissant, pour faire ramper ceux qui m’ont fait mal ! Je veux… »

Le visage de la sorcière s’était assombri :
– Suffit ! Je t’ai promis d’exaucer tes vœux, et je tiendrai parole. Mais sache que jamais tu ne seras plus riche que tu ne l’es maintenant. »

Elle soupira en claquant des doigts. Et ainsi fut-il.

 

La suite se déroula comme dans un rêve. La même semaine, l’ancien mendiant se voyait proposer un rôle de directeur commercial dans le plus grand consortium de marchands de la ville, demander en mariage par non moins de dix-sept créatures de rêve, et doté d’un des comptes bancaires les plus imposants de l’Empire. Mais il lui en fallait encore plus, toujours plus. Plus de richesses, plus de maîtresses, plus d’hommes à sa botte. Il fallait qu’ils paient. Il fallait qu’il vive. Il fallait qu’il étende son empire personnel. Encore, et encore, et encore. Rien ne l’arrêtait. Les groupes tombaient sous sa politique implacable. L’Empereur lui-même devenait de plus en plus dépendant de lui, jusqu’au jour où il ne serait plus qu’un pantin, jusqu’au jour où peut-être il l’écraserait d’un geste dédaigneux de sa main. En quelques années, il devint plus puissant que nul ne l’avait jamais été.

Et pourtant… un soir, alors qu’il venait de renvoyer sa bonne pour un détail futile, il ressentit une chose qu’il n’avait pas vécue depuis bien longtemps. Le froid ! Les pieds transis et bleus, le corps grelottant… quelle idiote de bonne, ne pas avoir préparé le feu avant de quitter son service ! Il l’écraserait, elle et ses proches, pour une telle offense à sa personne ! Il… mais… cette sensation… oui, il l’avait déjà vécue ! C’était… oh, quand était-ce déjà ? Une autre vie, un autre homme, lui revinrent brutalement en plein visage. Les douces soirées où la mer elle-même gelait, les rires d’hommes qui n’avaient rien mais partageaient tout. Ses… ses amis, oubliés, délaissés après son ascension. Sa vie n’était que cendres depuis. Une cage dorée. Un masque sans âme. Quel idiot, la sorcière l’avait prévenu ! Il quitta son lit, et repoussa le manteau tendu par son majordome en… souriant ?! Non, ses lèvres n’avaient pas esquissé ce geste depuis trop longtemps. Il fit tant bien que mal une grimace et sortit à moitié nu dans l’air glacé.

Ses amis ! Il les avait oubliés, mais il allait réparer. Il les comblerait de biens, les placerait aux meilleurs postes, leur présenterait ses anciennes conquêtes. Ils riraient devant le feu de cheminée, dans la douce tiédeur de leurs riches manoirs. A cette pensée, il se mit à courir comme un fou vers le pont sous lequel ils s’abritaient autrefois. Il allait les retrouver, enfin ! Des gens qui le comprendraient, qu’il allait à son tour aider, en qui il pourrait enfin avoir confian… mais ?! Qu’est-ce que… ?!

 

Sous le pont, il n’y avait plus personne. Les mendiants avaient été chassés par sa garde depuis bien longtemps.

 

Date d’écriture: 2007
Aux amis disparus trop tôt.

2 réflexions au sujet de « Puissance »

  1. Cette fois c’est une combinaison de deux thèmes classiques – prend garde à ce que ton cœur désire, et le génie (ici, la sorcière) exaucera tous tes vœux… une combinaison fort dangereuse pour le héros ! 🙂

    Dans le même esprit, j’aime beaucoup la citation de JK Rowling (par la bouche d’Albus Dumbeldore), qu’on peut traduire par : « Eh bien, la Pierre Philosophale n’était pas aussi merveilleuse qu’il y parait. Une vie aussi longue et autant d’argent qu’on ne le désire… les deux choses que les hommes veulent le plus. L’ennui, c’est que les hommes ont une fâcheuse tendance à choisir ce qui est le pire pour eux. »

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