La joute royale

En l’an de grâce 2547, le souverain du royaume rendit l’âme sans avoir produit d’héritier. Comme le voulait la tradition, les fils ou filles ainés de chacune des grandes maisons se préparèrent à la joute royale, dont l’issue déciderait du nouveau souverain.

L’usage voulait également que chaque participant se fasse forger une arme et une armure spécialement pour la joute, aussi les grandes maisons firent-elles des pieds et des mains pour offrir les services des meilleurs forgerons à leur progéniture. Lien Telan, premier né de la grande maison Telan, n’eut pas cette chance. Ses parents, ruinés par une série de conflits avec une autre grande maison, ne purent guère lui offrir les services des forgerons de renom, et il dut en désespoir de cause se rabattre sur un petit forgeron ambulant dont il n’avait jamais entendu parler.

Après quelques instants de discussion, le forgeron vit clairement que la cause de Lien était désespérée. Il n’avait jamais réellement appris l’art du combat et n’avait, pour le moins, aucune prédisposition en la matière. Pour tout dire, Lien faillit se couper à trois reprises pendant qu’il essayait telle ou telle lame. Quant au budget, le forgeron en aurait pleuré. Il eut beau passer en revue toute une série de harnois, armures complètes, plastrons, armures matelassées, rien ne semblait correspondre aux moyens limités de Lien. De même, la plupart des épées, masses d’armes, fléaux, sabres et haches de guerre étaient tout simplement hors de prix.

Le forgeron se retira et réfléchit toute une nuit durant. Le lendemain, il revint voir Lien et lui proposa ce marché :
– Seigneur, donnez-moi carte blanche et je vous forgerai une arme et une armure qui vous apporteront la victoire. Mais vous ne les recevrez que le matin même de la joute.»

Lien accepta sur le champ, et le forgeron se mit à l’ouvrage. Cependant, Lien était inquiet. Les forges où naissaient les armes de ses rivaux retentissaient du bruit clair du marteau sur l’acier. La forge de son forgeron, en revanche, restait anormalement silencieuse. Quand il interrogea le forgeron là-dessus, ce dernier refusa d’aborder plus en avant la question, répétant simplement que la victoire lui serait acquise avec cet équipement.

 

La veille de la joute, les fils ainés se réunirent pour la cérémonie d’intronisation des souverains potentiels. Tous virent habillés de pied en cap, vêtus d’armures massives et armés de lames menaçantes. Silea Mender, première fille de la plus puissante des familles, arborait même un lourd harnois complet émaillé de fils d’or et un glaive massif au pommeau incrusté de diamants. Lien, qui n’avait encore vu ni son arme, ni son armure, se mit à trembler intérieurement.

Cependant, rien de ce qu’il imagina ce jour-là n’aurait pu le préparer au choc qu’il subit le lendemain, lorsqu’un coursier lui amena son équipement. « L’armure » que lui avait préparée le forgeron n’était en réalité qu’une simple cotte de mailles, dont l’aspect miteux était renforcé par d’innombrables pièces métalliques pendouillant lamentablement de ci de là. Leur usage échappait entièrement à Lien ; en fait, il semblait que ces pièces avaient été fixées à la cotte de mailles en une pathétique parodie de décoration, à la manière de boules de Noel. L’arme ne se révéla guère plus gratifiante : le forgeron s’était contenté de lui faire parvenir un bâton, qui tenait plus d’une canne pour invalide que d’une arme de guerre. Plus d’un concurrent éclata d’un rire méchant en voyant Lien revêtir son équipement.

Quelques minutes plus tard, les juges donnèrent le signal du combat. Lien vit ses concurrents se précipiter vers le centre de l’arène, et en fit autant. Ou plutôt, tenta d’en faire autant. L’armure n’était pas très lourde, mais les décorations le gênaient terriblement, et il manqua de tomber à deux reprises avant de comprendre qu’il ne pourrait courir dans cet accoutrement stupide. Conscient d’être parfaitement ridicule, il prit appui sur son bâton et avança cahin-caha vers le théâtre des combats. Non qu’il ait encore quelque espoir de victoire – simplement, il lui semblait plus déshonorant encore de rebrousser chemin.

 

Le temps qu’il arrive, la plupart des combats étaient terminés. Les concurrents gisaient au sol, inconscients ou peut-être pire encore. Seul Silea Mender et un autre combattant demeuraient debout – Lien n’eut le temps de se souvenir du nom de ce dernier avant que Silea ne l’abatte d’une balestra spectaculaire. Puis elle se tourna vers Lien, eut un sourire mauvais et passa à l’offensive d’un méchant coup de taille.

Impossible d’esquiver un tel coup, pas dans cette armure. Lien tenta sans conviction de parer l’attaque. Le glaive brisa son bâton en deux, dévia imperceptiblement de sa course et s’abattit finalement sur le flanc droit de Lien, qui fut projeté au sol sous la force de l’impact. Cependant les pièces métalliques s’étaient enroulées autour du glaive de Silea. Elle ne put dégager son arme, refusa de la lâcher et chut à la suite de Lien. Lien se releva à grand peine en s’aidant des fragments de son bâton. Silea resta clouée au sol, écrasée par le poids de son armure, et dut demander forfait quelques instants plus tard.

 

Ainsi la grande maison Telan vint-elle au pouvoir. Le forgeron fut nommé premier conseiller pour le féliciter de son ingéniosité, et amena la prospérité au royaume par ses talents de stratège et d’inventeur. En son temps, Silea Mender devint Silea Telan, épouse de Lien Telan et souveraine bien-aimée du royaume. Mais ceci est une autre histoire.

 

Date d’écriture: 2013

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