Pas aujourd’hui

Pas aujourd’hui… pas aujourd’hui… pas aujourd’hui… pas…

Pendant que mon esprit faisait tourner en rond cette supplique, une autre pensée envahit mon esprit. J’étais exactement là où je devais être. J’avais repoussé la mort, encore et sans cesse, en éprouvant toujours plus mes propres limites.

Ça avait commencé tout petit. Je ne pouvais voir un rocher sans que mes doigts ne se posent dessus, sans que je ne cherche un moyen d’arriver en haut. Et puis en grandissant, les rochers s’étaient faits escarpements, falaises, montagnes… toujours plus haut, plus loin, plus ardu. De fil en aiguille, j’en étais arrivé ici, dans ce coin perdu de la cordillère des Andes, à prier je ne sais quoi de ne pas me laisser mourir.

Pas aujourd’hui, en tous cas. Je regardais la corde qui me maintenait en vie. Elle ne tiendrait plus très longtemps – quand j’étais tombé, elle avait frotté contre un rocher qui l’avait vilainement usée. Une chance qu’elle n’ait pas cassé alors qu’elle amortissait ma chute. Mais je ne pourrais probablement pas remonter sans qu’elle ne cède.

Je ne pouvais pas non plus rester là, suspendu dans le vide. Je regardais autour de moi. Un rapace volait dans le lointain. Inutile. Ma radio s’était décrochée sous le choc. Elle était sûrement quelque part, une centaine de mètres en contrebas, brisée en mille morceaux. Je décidais que je ne tomberais pas avec elle. Pas aujourd’hui.

En face de moi, la paroi n’était pas très loin. Un léger dévers. Rien de bien impressionnant. Si je pouvais me balancer, tout doucement, si cette fichue corde voulait bien tenir un tout petit peu plus longtemps, alors peut-être aurais-je une chance.

J’amorçais le mouvement. Lentement. La corde craquait. Un peu plus fort. Mes doigts touchèrent la paroi, sans parvenir à l’accrocher. Plus fort encore. Mon corps s’éloigna de la paroi, puis le retour du balancier m’en approcha à nouveau. Un plus gros craquement. Pas aujourd’hui ! Comme j’allais agripper la paroi, la corde céda. Je lançais la main en avant, trouvais une aspérité. Comme mon corps chutait, je me déboîtais l’épaule droite. Pas aujourd’hui, bordel ! La main gauche tint bon. A ma droite, la douleur était cuisante. Peu importe. J’étais vivant.

J’entamais la descente tant bien que mal, en limitant les appuis sur ma main droite. La nuit allait tomber, je ne pouvais rester là. Vingt mètres en contrebas, il y avait une corniche. Elle m’offrirait un abri précaire pour la nuit. Si je pouvais l’atteindre avant l’obscurité, en tous cas. Je me hâtais, une prise après l’autre. Pas aujourd’hui…

Et soudain, j’arrivais sur la corniche. Un rebord de quatre-vingts centimètres au plus, un vrai luxe vu ma position. Le soleil lança un dernier rayon, puis disparut derrière une montagne voisine. Demain, il me faudrait descendre plus bas avec une épaule déboîtée, puis entamer une longue marche vers le village le plus proche pour y recevoir des soins. Mais dans l’immédiat, j’étais hors de danger.

Je ne mourrais pas aujourd’hui.

Date d’écriture: 2019

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