La certitude

– Tu plaisantes ? Comment peux-tu assimiler la science à une croyance ? La science est le triomphe de la raison. C’est l’exact opposé de la croyance ! »

– Je ne sais pas… tu as déjà vu de l’électricité ? des électrons ? »

– A chaque fois que j’allume la lumière ou que je regarde dehors pendant un gros orage. »

– Ah non. Ce que tu as vu, c’est que quand tu pousses l’interrupteur, la lumière s’allume. Que pendant l’orage, un éclair illumine parfois l’horizon. Et on t’a expliqué que c’était l’électricité qui provoquait ces phénomènes. Mais tu n’as pas vu l’électricité elle-même, juste des phénomènes dont on croit qu’elle est responsable. »

– Et pourtant, mille expériences ont prouvé que tout marchait comme on me l’a expliqué. CQFD. »

– Hhmmm… toujours pas, désolé. La science ne peut pas prouver que quelque chose est vrai. Tout ce qu’on fait, c’est émettre et rejeter des théories. Je pense que l’éclair apparaît grâce à une bonne grosse décharge électrique. Tant que ça colle avec tout ce que j’ai pu observer, je peux raisonnablement y croire. Et si un jour une expérience montre le contraire, en plus de devenir célèbre, j’aurais prouvé que c’est faux. Mais jamais, jamais, je ne pourrais prouver que c’est vrai. »

– D’accord, je vois que la physique n’est pas une science assez dure pour toi. Alors, et les mathématiques ? Tous ces théorèmes, Pythagore, Thalès, Fermat ? Ne sont-ils pas prouvés ? »

– Oui, bien sûr. En partant d’axiomes de base. Thalès part du principe que deux droites parallèles ne se croisent jamais. Comment tu prouves ça ? Impossible. C’est un axiome de base. Par définition, on ne peut pas le prouver. »

– Il faut bien partir de quelque part ! »

– Bien d’accord. Simplement, les théorèmes mathématiques eux-mêmes ne sont pas prouvés dans l’absolu. Ils sont prouvés à partir du moment où on accepte certaines choses comme vraies. Si je veux appliquer la géométrie Euclidienne au monde réel, il faut d’abord que j’accepte de croire que dans la réalité, deux droites parallèles ne se croisent jamais. »

– Et… tu ne le crois pas ?! »

– Si, justement. Je le crois. C’est raisonnable, parce que je n’ai jamais vu deux droites parallèles se croiser. Quoi que… à bien y réfléchir, je ne crois pas avoir jamais vu de droite dans notre réalité. »

– Tu n’as jamais tracé de ligne à la règle ? »

– Ah ! Ça ressemble à s’y méprendre à une droite, n’est-ce pas ? Et pourtant… regarde de plus près, avec une loupe assez puissante, et tu verras des imperfections dans le tracé. Sans compter que la droite, en tant qu’objet mathématique, n’a aucune épaisseur. Je n’ai jamais rien tracé qui n’ait aucune épaisseur. Et elle a aussi une longueur infinie. Non, ce trait n’est décidément pas une droite. »

– Alors quoi, pour toi, la science n’est qu’une croyance ? Mais tu te rends compte, si les gens pensaient que les fondements-mêmes de la science reposent sur la foi… ils perdraient complètement confiance en nos résultats ! On ne peut pas laisser faire ça ! »

– Pourquoi pas ? S’ils pensent que la science a tort, parfait. Qu’ils le prouvent et ils feront progresser nos connaissances. Et d’ici là, toutes ces belles théories resteront valides, à défaut d’être certaines. Je suis tout à fait disposé à vivre avec un doute raisonnable sur mes résultats. Et toi ? »

Date d’écriture: 2017
L’approche scientifique encourage à douter de tout, à tout remettre en question.
En aucun cas à suivre aveuglément de grandes certitudes.
On l’oublie trop souvent ces temps-ci.

6 réflexions au sujet de « La certitude »

    1. Je suis généralement d’accord. Mais comme j’aime chercher la petite bête, même là, je dirais que tout dépend de ce qu’on entend par « prouver ». Si on le veut vraiment, on peut aller très, très loin dans le doute.

      Exemple, histoire de me faire l’avocat du diable : je veux prouver que le renard existe. Je me promène dans la campagne et d’un seul coup, je vois un petit animal roux qui gambade dans le champ. CQFD ? Pas si vite. Est-ce que je suis vraiment sûr, sans l’ombre du moindre doute, que c’était bien un renard ? Ne pourrait-il pas s’agir d’un autre animal que j’ai confondu, un chien par exemple ?

      OK. Pour lever l’ambiguïté, je note mentalement les caractéristiques de la bête et une fois de retour chez moi, je vérifie que ça correspond aux descriptions attendues pour un renard. Pelage roux, oreilles pointues, jolies moustaches, tout semble cadrer parfaitement. Ça y est, prouvé ? Faut voir. Est-ce que je suis sûr à 100% de ma mémoire ? Après tout, il m’est déjà arrivé de mal me souvenir de certaines choses. Pour aller plus loin encore, les psychologues étudient depuis longtemps les souvenirs induits : quelqu’un m’a décrit une situation et je crois maintenant m’en souvenir… sauf qu’en réalité, je ne l’ai jamais vécue (phénomène courant chez les enfants, qui n’ont pas encore complètement appris à douter, et chez les adultes soumis à des situations extrêmes, la guerre par exemple). Alors, qu’est-ce qui me garantit que rien ne m’a induit en erreur ?

      Bon, le scepticisme, ça commence à bien faire, j’aimerais enfin une preuve absolument indiscutable. Alors je capture un probablement-renard, je l’étudie de plus près et je constate de nouveau que tout correspond : ça semble bel et bien être un renard. Là, quand même, on ne peut plus me contredire, hein ? Eh bien… pas tout à fait. Si je veux jouer les trouble-fêtes, je peux aller **encore** plus loin dans le scepticisme. Mes sens ne m’ont-ils pas joué des tours ? Après tout, certaines substances sont connues pour affecter nos perceptions. Certaines conditions environnementales également (les mirages dans les déserts par exemple). Puis-je vraiment faire confiance à ce que je vois ?

      … et c’est ainsi que pas à pas, je retrace la démarche de Descartes (encore lui !), qui espérait trouver une certitude absolue en ce monde et en est venu à rejeter tout ce qu’il connaissait comme « probable à 99,99999% mais pas parfaitement certain ». Tout, sauf le fait qu’il existe, qui a donné son fameux « je pense donc je suis ». Voilà la seule certitude qu’il n’a pu écarter.

      Alors à titre personnel, je ne suis absolument pas un défenseur d’une ligne aussi dure du scepticisme. Ma position est plutôt que si on veut progresser, il faut savoir rester pragmatique, c’est-à-dire accepter certaines choses comme « prouvées », non au sens « absolument certain », mais plutôt au sens où les chances d’erreurs sont infimes. Pas nulles pour autant, cela dit. Et ça me convient bien : il est plus facile de rester ouvert d’esprit en acceptant la possibilité, même faible, qu’on puisse faire erreur.

      Bref. N’étant pas un sceptique jusqu’au-boutiste, je range enfin la petite bête et approuve à titre personnel ton commentaire ! 😉

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  1. Je suis plutôt Cartésien, à tous les sens du terme. Je disposé à croire en ce qui me semble raisonnablement justifié, jusqu’à preuve du contraire. Et je suis prêt à remettre en doute ces croyances quand on me présente un argument contradictoire convaincant. Hélas ces temps-ci, être Cartésien a mauvaise presse. L’image populaire dépeint le Cartésien comme un être catégorique voire buté, rigoureusement opposé à tout ce qu’il ne peut mesurer avec des chiffres… ce qui inclut un grand nombre d’aspects essentiels de la vie humaine, comme la religion et les sentiments, entre autres.

    Ça m’amuse, quand je pense que l’argument invoqué par Descartes, pour rendre légitime le fait de douter de tout, est que peut-être un mauvais génie s’ingénie à lui embrouiller les idées. Oui oui, Descartes parle bien d’une créature surnaturelle (quoi qu’hypothétique) dans son œuvre la plus connue, le Discours de la Méthode. Cet ouvrage qui décrit le fondement même de l’approche scientifique : proposer une hypothèse, puis confronter cette hypothèse au monde qui nous entoure.

    Parce que dans l’idéal, on veut que l’hypothèse puisse être invalidée (ou non) par une expérience. Exemple : je pense que le sucre se dissout dans le thé, je peux mettre quelques cuillères dans une tasse et voir si je disais vrai. Tiens, au bout de cinq cuillères, il ne se dissout plus. Bien. Mon hypothèse était fausse. Je la remplace, au besoin, par une nouvelle : je pense que le sucre se dissout dans le thé jusqu’à une limite de cinq cuillères. Et je vais faire de nouvelles expériences pour tenter de casser ma théorie – changer la température du thé, prendre une plus petite tasse, et ainsi de suite, jusqu’à raffiner suffisamment ma théorie ou la rejeter complètement.

    En pratique, il existe une foule d’hypothèses pour lesquelles je suis incapable de créer une expérience probante. Exemple : je crois qu’il n’existe aucun être supérieur qui échappe à ma compréhension (ce qui, soit dit en passant, n’est pas mon cas). Comment pourrais-je invalider ça ? Le simple fait que je n’aie pas rencontré un tel être ne prouve rien (« l’absence de preuve… » vous connaissez la suite). De ce fait, si je crois en l’approche scientifique, je suis donc tenu d’accepter, non pas qu’un tel être existe bel et bien, mais plutôt qu’il est possible qu’un tel être existe bel et bien.

    En pratique, la plupart des gens considèrent que ces questions échappent à la science puisque l’outil de base de l’approche scientifique, l’expérimentation, n’a pas prise sur ce genre de problèmes. Ce n’est pas faux. Là où je suis en franc désaccord, c’est quand ce même argument est invoqué pour rejeter la question. « Dieu ? Je n’y crois pas, c’est pas de la science. » Ou pire encore, quand on utilise des arguments contraires à l’esprit scientifique pour rejeter ces questions. « Dieu ? S’il existait, depuis tout ce temps, ça se saurait. » (je me demande si le même genre d’argument a été utilisé pour rejeter l’existence du kraken, avant qu’un fragment de calamar géant ne soit finalement ramené à terre en 1861)

    Evidemment, la science est également dévoyée en sens inverse. On utilise quelques syllogismes et on garantit, juré craché, que c’est validé par une approche scientifique. Ah, ben si la science dit oui, alors je peux y aller les yeux fermés mon bon monsieur. La crème anti-âge qui « divise par deux les rides » ? Bien sûr, si c’est prouvé… (soit dit en passant, que veut dire « diviser par deux » dans ce contexte ? qu’elles sont deux fois moins profondes ? qu’elles sont deux fois moins nombreuses ? que ça fait effet sur une personne sur deux ?)

    D’autres, enfin, se servent du concept de doute à leur avantage. Dieu a créé l’homme il y a dix-mille ans ? Vous ne pouvez pas prouver le contraire, n’est-ce pas ? Alors nous sommes tout à fait légitimes pour inscrire notre propre théorie scientifique sur des manuels scolaires. (heu… attendez, elle a quoi de scientifique cette théorie ? quelles expériences contradictoires avez-vous menées pour tenter de la casser ?)

    Bref, c’était mon petit coup de gueule contre tout ce méli-mélo qui prétend utiliser la science au nom d’intérêts commerciaux, de propagande religieuse, d’idées préconçues, d’objectifs politiques, et plus encore. Enfin, pas si petit que ça finalement !

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  2. Super intéressant (et c’est un obtus cartésien qui le dit :D). Juste sur le fait qu’il est scientifique d’accepter que dieu puisse exister. Je ne suis pas sûr, je pense que c’est hors du champ de la science. Autrement dit, le scientifique s’en fout 🙂 Car ça n’est pas une proposition scientifique (car elle n’est pas falsifiable). Ils cherchent à remonter le plus loin possible au début du big bang. A coup de formules mathématiques de de collisions de particules. Mais sinon tout est possible, la limite n’est que celle de notre imagination !

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    1. J’ai un avis plus mitigé. J’en reviens à l’exemple du kraken : avant que les calamars géants ne soient effectivement observés, il ne s’agissait pas d’un champ d’étude scientifique, juste de superstition. Et d’un coup, la bête est devenue observable et les scientifiques ont pu travailler dessus. Alors ce n’est à priori pas une créature mythologique ou surnaturelle, mais il est aujourd’hui admis que kraken et calamars géants ne font qu’un.

      Pour en revenir à Dieu : aujourd’hui, nous sommes effectivement incapables d’expérimenter sur la question. Mais qui nous garantit que ce sera également le cas demain ? Peut-être que la question **est** falsifiable, mais que je n’ai simplement pas les moyens techniques et/ou intellectuels de le faire **aujourd’hui**. Peut-être que je ne peux imaginer cette expérience, de la même manière que nul n’aurait pu imaginer l’existence de la radioactivité avant les travaux de Marie et Pierre Curie.

      Bon. Si on me pose la question, non, je ne crois personnellement pas que ça arrivera. Je pense que le divin reste un domaine qui échappera toujours à la science, et ça me convient très bien. Simplement, il m’est arrivé de me tromper sur un tas de choses dans le passé. Je n’ai pas de raisons de penser que j’ai complètement cessé de me tromper dans l’entre-temps. 🙂

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