Défaillances

La légende prétend que quand on meurt, sa vie entière défile devant ses yeux. J’ai utilisé cette dernière fraction de milliseconde à un bien meilleur escient. Je me suis demandé si la catastrophe aurait pu être évitée.

Je suis Neil Ascott. Le créateur de la première source d’énergie infiniment renouvelable, et le destructeur de l’humanité. La catastrophe a débuté il y a 18 minutes 7 secondes et 83 millisecondes, mais prend ses racines bien plus loin dans le temps. J’ai conçu le mécanisme d’exploitation de l’antimatière comme le système le plus sûr au monde. Protocoles de sûreté redondants, simulations de scénarios pour pousser le système dans ses derniers retranchements, je croyais avoir pensé à tout. Je me trompais.

Le système informatique lance un scan complet des équipements de protection tous les jours, à 23h30. Ce scan est nécessaire car les rayonnements émis par l’antimatière corrodent les plaques de titane, qui doivent régulièrement être remplacées pour protéger l’intégrité de l’installation. L’heure a été soigneusement choisie : le scan est consciencieux et dure entre 123 et 128 minutes, ce qui consomme un certain nombre de ressources du système. La nuit est une période creuse où le système est moins sollicité, et où l’utilisation de ces ressources a un impact moindre sur nos activités. Le moment idéal pour lancer ce scan.

Il y a 11 jours exactement se produisait le changement entre heure d’été et heure d’hiver. De sorte que ce jour là, le système connut deux fois « 23h30 » dans la même journée. La seconde fois, le système tenta de nouveau de lancer la routine de scan alors que le scan précédent n’était pas terminé, ce qui fit planter la routine de scan toute entière.

Naturellement, cela déclencha une alerte de classe 3, qui s’afficha sur l’écran de Stenton Surly. Malheureusement Stenton était occupé avec une alerte de classe 2 (des activistes anti-antimatière tentaient de pénétrer sur le site, avec tous les risques de sécurité associés), ce qui fait que Stenton se promit d’étudier la question dès que possible et alla dans l’immédiat prêter main forte à la sécurité. Hélas Stenton fut assommé par mégarde par une décharge anesthésiante, et il avait tout oublié de l’incident du scan le lendemain à son réveil.

Normalement, l’absence de renouvellement des plaques de titane aurait dû déclencher une alerte de classe 2 au bout de 7 jours. Malheureusement les routines responsables de cette alerte étaient les mêmes que les routines du scan, et avaient donc planté lors du changement d’heure. Ce qui fait que les plaques de titane se corrodèrent jusqu’au point de rupture, et que les équipements de contrôle de l’antimatière se trouvèrent directement exposés à son action.

Normalement, ce genre de contingence était elle aussi prévue dans le système, et aurait dû déclencher un arrêt automatique de l’ensemble de la production assorti d’une alerte de classe 1 (urgence absolue). Hélas, les senseurs chargés de détecter le bombardement d’antimatière avaient été remplacés quelques minutes plus tôt. Seth Neeson, le technicien, avait monté l’un des senseurs à l’envers. Cette anomalie avait été immédiatement détectée, et une nouvelle intervention prévue pour le lendemain matin, première heure, afin de réparer le problème. Dans l’entre-temps, les senseurs avaient été désactivés, les autres systèmes de protection étant jugés suffisants pour couvrir la sécurité de l’installation pendant les quelques heures de battement.

Cela même n’aurait pas dû suffire à provoquer la destruction de l’humanité. Les quantités d’antimatière produites restaient toujours bien en deçà du seuil d’auto-réplication, et la perte des systèmes de contrôle aurait dû déclencher une coupure automatique d’urgence, un couperet tranchant physiquement les câbles d’alimentation s’il ne recevait pas l’ordre d’annulation toutes les millisecondes. Hélas, les gaines de protection des câbles n’étaient pas conformes aux normes attendues ; Sally Porter, de l’équipe de maintenance, avait installé une gaine en PVC renforcé au lieu d’une gaine en caoutchouc mou, ce qui fait que le couperet ne trancha que la partie supérieure du câblage. Le plus gros de l’énergie continua d’alimenter la génératrice d’antimatière, jusqu’à ce que l’antimatière acquière un volume suffisant pour amorcer une réaction en chaîne.

C’est arrivé il y a une milliseconde environ. J’ai devant mes yeux, en cet instant figé, l’amorce de la conflagration d’antimatière qui détruira l’ensemble de la galaxie. Cela devrait prendre en tout et pour tout une trentaine de millisecondes.

J’étais Neil Ascott. Le créateur de la première source d’énergie infiniment renouvelable, et le destructeur de l’humanité. Mon esprit brillant a retracé l’ensemble des étapes qui ont mené à la catastrophe. Elle aurait pu être évitée.

C’est à dire, si j’avais considéré cet ensemble de défaillances un peu plus tôt.

Date d’écriture: 2017

 

Le violon féérique

Les fées ont la réputation parfaitement méritée d’être des musiciennes hors pair, mais Silea était une musicienne hors pair même pour une fée. On la comparait souvent à la reine des fées en personne, la plus grande des virtuoses du petit royaume. Un jour, quelqu’un suggéra même que l’art de Silea dépassait celui de leur souveraine. Si bien que les prouesses de Silea atteignirent les oreilles de la reine des fées, qui la convoqua pour l’entendre par elle-même.

Ce fut une convocation des plus simples, dans le plus pur style du petit royaume. Silea fut conviée à prendre le thé dans les salons personnels de la reine, après quoi elle jouerait en privé, dans la plus stricte intimité, pour le seul bénéfice de sa souveraine. Et Silea se réjouit du grand honneur qui lui était fait.

Le jour venu, Silea découvrit en sa reine une hôte prévenante et à l’écoute. Elles échangèrent leurs avis sur les instruments, les mélodies, les diverses fêtes populaires, et passèrent ainsi une excellente après-midi. Puis vint la démonstration de ses talents. Silea fut introduite dans la salle de musique royale, et resta ébahie devant la profusion et la magnificence des instruments. Des pianos aux fines touches de nacre, de lourdes contrebasses en bois d’ébène, de minces flûtes délicatement décorées de motifs géométriques, et mille autres instruments tout aussi somptueux, où que porte le regard. Et tout au fond, caché sous cet amoncellement de merveilles, un minuscule violon tout cabossé attira l’attention de Silea.

La reine sourit.
– Je vous laisse quelques instants. Familiarisez vous avec les instruments, accordez les à votre guise, puis vous jouerez pour moi quand je reviendrai. »

Silea commença par une flûte traversière au son délicat et aérien, puis entama un rythme endiablé sur une guitare aux cordes plus douces que du crin de licorne. Mais son esprit ne cessait de revenir au petit violon.

Elle déplaça les instruments qui le cachaient et le saisit avec circonspection. Le violon n’avait rien de spécial, pas d’ornements ni de qualités particulières. Il semblait avoir été taillé dans du bois de noisetier, il y a de nombreuses années, et avoir été trainé à plus de concerts que Silea ne pouvait en compter, à en juger par les innombrables bosses, coups et craquelures qu’il arborait. Que faisait un tel instrument en ces lieux ? Souvenir sentimental, peut-être ?

Silea pinça une corde, et fut époustouflée du résultat. Le son produit ne peut se traduire en mots humains, mais « divin » est sans doute le concept qui en est le plus proche. Les vibrations emplirent l’atmosphère, s’atténuèrent, disparurent. Le silence qui s’ensuivit parut lourd, menaçant. Silea pinça une nouvelle corde, et fut récompensée par une symphonie de sons. Elle poussa un cri de surprise. Sa voix, d’ordinaire douce et mélodieuse, lui sembla rauque et déplacée au milieu de l’harmonie qu’avait créé le violon. Alors Silea joua comme jamais, des heures durant, sans se soucier du reste du monde, sans prêter attention au fait que la reine ne revenait pas. Silea mit toute son âme dans sa musique, et créa une mélodie comme nul n’avait jamais entendu jusqu’à présent, et comme nul n’entendra jamais plus. Elle en aurait pleuré, si elle n’avait craint que ses sanglots ne gâchent la musique elle-même. Et elle joua, joua, joua, jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent et qu’elle ne tombe d’épuisement.

Elle se réveilla dans son lit, seule. La garde royale avait dû l’y ramener pendant son inconscience. La mélodie résonnait encore dans son âme ; elle se jeta sur son violon favori pour la retranscrire, mais l’instrument n’émit que des sons grossiers, bien loin des incroyables arpèges qu’elle avait produit chez la reine. Alors Silea se retrancha dans le silence, pour revivre en mémoire ces accords bénis, et ne toucha jamais plus le moindre instrument.

A des kilomètres de là, la reine des fées sourit. Elle était de nouveau la meilleure musicienne du petit royaume.

Date d’écriture: 2017

Histoire de sexe

Tout le monde y pense, eh bien moi je le dis. Le sexe. Toutes les formes, toutes les couleurs, toutes les tailles. De tous les styles. Les petits nerveux qui partent au quart de tour. Les tendres qui savent prendre leur temps. Les énergiques qui se fraient un chemin à grands coups de reins. Il y en a pour tous les goûts. Sans mauvais jeu de mots. Certains en choisissent un et s’y tiennent pour le reste de leur vie. D’autres papillonnent de l’un à l’autre sans se fixer. Certains sont joueurs. D’autres font juste leur travail et rien de plus. Certains trompent. Certains tuent. Certains donnent la vie.

A bien y réfléchir, le sexe est une parfaite métaphore du genre humain. Déroutant, versatile, unique. Et souvent incontrôlable.

 

Date d’écriture: 2017

Furie céleste

Des tempêtes de feu balayaient l’horizon sous une mer de lave en furie. La chaleur, déjà insoutenable, ne cessait de grimper. Plus que quelques instants avant que la conflagration thermonucléaire ne détruise tout à des kilomètres à la ronde. Le cataclysme survint enfin, et le monde disparut dans les flammes. La vague d’énergie déferla encore et encore, balayant tout sur son passage.

A quelques années-lumière de là, un jeune homme regarda le minuscule point lumineux dans le ciel étoilé, parfaitement inconscient de tout ce chaos.

 

Date d’écriture: 2013

L’attente

Je l’attends chaque samedi. Les pieds soigneusement placés juste derrière la ligne jaune qui dit « attendez ici ». Alors j’attends. Mais il ne vient plus.

Je me souviens la première fois où il est parti. Un garçon brillant, l’avenir et ses terribles promesses devant lui. Il revenait me voir, descendait sur le quai de la gare, ne pouvait pas attendre d’être arrivé à la maison pour me raconter ses projets, ses rêves. Les samedis les plus heureux de ma vie.

Et un jour, il m’a dit qu’il partait se battre. Dans un pays étranger, bien loin d’ici, pour une noble cause que je n’ai pas comprise. Nous nous sommes disputés. Il est parti. Longtemps. C’était un samedi.

Et puis un jour, ils sont venus frapper à ma porte pour me dire qu’il ne reviendrait plus. Ils ont jeté toutes sortes de mots que je n’ai pas compris. Honneur, courage, patrie. C’était un samedi. Je leur ai dit de partir. Et je suis allé à la gare attendre mon fils, toujours bien derrière cette ligne jaune à la peinture maintenant écaillée.

Je l’attends chaque samedi. Les pieds soigneusement placés juste derrière la ligne jaune qui dit « attendez ici ». Alors j’attends. Ils m’ont dit qu’il ne reviendrait plus, que mon fils ne reviendrait plus. Mais je ne les crois pas. Je ne les crois pas.

 

Date d’écriture: 2017
Aux pertes si terrifiantes que l’esprit ne peut l’accepter.
Puissions-nous ne jamais avoir à vivre ça.

Futur

Vous êtes bâtis du sang qui coule dans mes veines. Vous êtes mon alpha et mon oméga. Ce que j’ai de plus précieux, parmi tout ce qui est et sera jamais. Mais vous n’êtes pas moi.

La vie est un jeu compliqué, semé d’embûches. Je peux vous montrer un chemin ; c’est à vous de décider de le prendre ou non. De tous les choix possibles, je peux vous apprendre à séparer les bons des mauvais ; c’est à vous que revient le dernier mot. Vous n’êtes pas moi, et c’est là quelque chose de merveilleux. Vous créerez votre propre destin. L’avenir vous appartient. Mon seul rôle est de vous y préparer.

Vous êtes mon alpha et mon oméga. Vous êtes le futur. Vous êtes mes enfants, et ce monde est vôtre.

Date d’écriture: 2017
Parce que nous devrions tous avoir la possibilité de commettre nos propres erreurs.

Les rouages du sentiment

Le robot avait une mission, la Grande Machine l’avait créé dans un but bien précis. Il devait comprendre le dernier secret de l’humanité, la seule chose qu’ils faisaient mieux que tous les automates du monde. Des sentiments ! Cette chose étrange à laquelle tous les êtres de métal s’étaient un jour ou l’autre frottés, sans rien comprendre aux enjeux qui se jouaient dans les esprits humains. La chair, faible et irrationnelle, les surpassait donc dans un domaine. Intolérable avait décrété la Grande Machine !

Depuis cette prise de conscience, le robot parcourait donc les colonies humaines en quête d’un indice. On lui avait dit que c’était une histoire de cœur, aussi enregistrait-il soigneusement les rythmes cardiaques des sujets d’étude qui jalonnaient sa route. Sans grand succès. Rien de plus qu’une succession de pulsations électriques transmises à des cellules nerveuses, qui traduisaient ensuite l’influx en une réaction musculaire mécanique. C’était ça, des sentiments ? Impensable ! Un robot aurait très bien pu le reproduire. La vérité était donc ailleurs.

Il consulta des cardiologues, puis des psychiatres, sans jamais progresser d’un nanomètre. Chaque phrase était enregistrée et décortiquée par ses logiciels d’IA surdéveloppés, mais le concept même lui restait étranger.

D’expert en expert, on finit par l’aiguiller vers un horloger qui, lui avait-on dit, « aimait » la belle mécanique et pourrait peut-être le lui expliquer en termes techniquement compréhensibles. « Amour » = « sentiment » pensa le robot. Et après tout, il était lui-même un véritable chef-d’œuvre d’engrenages. Il se rendit donc chez l’homme pour percer le grand mystère.

Pourtant, sur place, il laissait manifestement l’horloger froid :
– Oh, moi, vous savez, je suis plutôt un adepte des vieux rouages, si vous voyez ce que je veux dire. Vos super-technologies modernes, ça me laisse de marbre. Tenez, voyez plutôt cette antique montre à gousset ! »

Et l’horloger extirpa délicatement une montre d’un petit coffre en noyer.
– Tic-tac, tic-tac ! », crachotait péniblement la montre.

Et d’un coup, tous les circuits intégrés du robot vibrèrent à l’unisson avec ce tic-tac souffreteux. Tic-tac… le rythme cardiaque de la montre lui ouvrait le dernier secret. Victoire ! Enfin, il ressentait ces émotions tant attendues, pour ce petit bout de ferraille !

L’horloger refusant de se séparer de ce souvenir familial, le robot l’abattit froidement, prit l’élue de son cœur de lithium et revint triomphalement auprès de la Grande Machine. Celle-ci l’attendait avec impatience :
– Alors, quel est ce secret si bien gardé ? »

Mais quand le robot voulut lui expliquer, il ne sut que dire. Comment décrire le battement fou de ses circuits électriques, le brusque chargement de chacun de ses condensateurs au son de ce mélodieux tic-tac ? A court de mots, il se contenta de présenter la montre comme la source de ses transports. Mais la Grande Machine ne ressentait rien pour cet outil de mesure temporelle obsolète.

Faute de meilleure idée, elle fit démembrer le robot pour tenter de découvrir ce qui lui était arrivé. Les automates techniciens ne lui trouvèrent aucun défaut de fabrication, ne détectèrent aucune différence avec les autres numéros de série du lot dont était issu le robot. Depuis, la montre est précieusement gardée en un lieu secret où des hordes de robots tentent désespérément de comprendre. En vain.

Date d’écriture: 2005
A ce qui ne s’explique pas.

montre

Le baiser

Boum, boum, boum. Les vibrations envahissent l’espace entre elle et moi. Boum, boum. Mon cœur commence à battre en rythme. Boum. On s’approche, nos lèvres à un centimètre l’une de l’autre. La musique s’est arrêtée. Contact.

Deux personnes ivres dans une boite de nuit, le début d’une belle histoire, un mix de tout ça ? On verra bien demain. Ce soir seul compte l’instant présent.

 

Date d’écriture: 2017

Métamorphoses

Là. Je pose les yeux sur un serpent lové, prêt à attaquer. Comme je le regarde, il se transforme en dragon… non, en griffon… nouveau changement, on dirait maintenant un chien, un petit comme celui de notre voisine… oh, et voilà qu’il a disparu.

Emerveillé, je m’écrie :
– Papa, papa, tu as vu ces nuages ? »
– Oui, me répondit-il. On dirait bien qu’il va pleuvoir. »

Les grands ne voient jamais rien.

 

Date d’écriture: 2013
A l’imagination. Si seulement on la conservait intacte en grandissant…

Le Léviathan

Au plus profond de la fosse des Mariannes vit un monstre marin. Son espèce a disparu il y a bien longtemps, mais il demeure, seul dépositaire du savoir des siens. Il attend. Ce n’est qu’une question de temps pour qu’émerge une nouvelle race douée de raison. Alors il pourra de nouveau partager ses connaissances aquatiques, avant de s’éteindre enfin. Tous les millions d’années environ, il s’éveille pour écumer les océans. Voilà ce qui lui arriva il y a quelques années…

Le monstre, sortant à nouveau de sa torpeur, quitta les abysses pour parcourir les mers. Cette fois, il remarqua quelque chose d’étrange. Les embruns charriaient des odeurs incongrues, manifestement chimiques. Les poissons semblaient aussi moins nombreux que dans son souvenir. D’étranges morceaux de métal flottant à la surface paraissaient les aspirer vers le haut. Leur technique attisa la curiosité du monstre : ils projetaient de vastes entrelacs sous l’eau pour capturer les poissons par bancs entiers.

Le monstre s’approcha, désireux de mieux comprendre ces créatures, et fit surface. Aussitôt, le morceau de métal fuit dans la direction opposée – droit vers une de ces tempêtes hivernales, qui unissent le vent et les flots en gros tourbillons écumants. Le monstre, parfaitement à l’aise dans ces eaux agitées, le suivit. Pour autant qu’il puisse en juger, le morceau de métal éprouvait des difficultés au milieu de la tourmente. En fait, il commençait même à couler sous les flots.

Voulant aider, le monstre saisit l’être de métal et fit de son mieux pour le maintenir à la surface. Mais voilà qu’un second morceau de métal, plus gros, s’était approché. Le monstre souleva son protégé et le tendit vers le nouveau venu, pour qu’il puisse prendre soin de son congénère. En réponse, le second morceau de métal cracha un minuscule projectile oblong, qui approcha à toute vitesse, heurta le monstre et explosa violemment. Pas assez, cependant, pour causer grand tort au léviathan.

Le message n’en était pas moins clair, et le monstre décida qu’il en avait assez vu. Il cherchait une espèce douée de raison ; de toute évidence, ces créatures qui l’attaquaient alors qu’il tentait de leur porter secours ne pouvaient en être. Il reposa délicatement son morceau de métal à la surface des flots (où il recommença à couler lentement) et sonda au plus profond. Dans les mois qui suivirent, d’autres morceaux de métal, visiblement plus à l’aise sous l’océan, lui donnèrent une chasse sous-marine. Le monstre se contenta de fuir et regagna la fosse de Mariannes, où les bouts de métal abandonnèrent finalement la poursuite.

Quand il ressortit de la fosse, environ un million d’années plus tard, les morceaux de métal avaient disparu. Il explora plus paisiblement les océans. Sans succès, mais peu importait. Le monstre était patient. Tôt ou tard, la raison apparaitrait de nouveau sous les eaux.

 

Date d’écriture: 2014