Les rouages du sentiment

Le robot avait une mission, la Grande Machine l’avait créé dans un but bien précis. Il devait comprendre le dernier secret de l’humanité, la seule chose qu’ils faisaient mieux que tous les automates du monde. Des sentiments ! Cette chose étrange à laquelle tous les êtres de métal s’étaient un jour ou l’autre frottés, sans rien comprendre aux enjeux qui se jouaient dans les esprits humains. La chair, faible et irrationnelle, les surpassait donc dans un domaine. Intolérable avait décrété la Grande Machine !

Depuis cette prise de conscience, le robot parcourait donc les colonies humaines en quête d’un indice. On lui avait dit que c’était une histoire de cœur, aussi enregistrait-il soigneusement les rythmes cardiaques des sujets d’étude qui jalonnaient sa route. Sans grand succès. Rien de plus qu’une succession de pulsations électriques transmises à des cellules nerveuses, qui traduisaient ensuite l’influx en une réaction musculaire mécanique. C’était ça, des sentiments ? Impensable ! Un robot aurait très bien pu le reproduire. La vérité était donc ailleurs.

Il consulta des cardiologues, puis des psychiatres, sans jamais progresser d’un nanomètre. Chaque phrase était enregistrée et décortiquée par ses logiciels d’IA surdéveloppés, mais le concept même lui restait étranger.

D’expert en expert, on finit par l’aiguiller vers un horloger qui, lui avait-on dit, « aimait » la belle mécanique et pourrait peut-être le lui expliquer en termes techniquement compréhensibles. « Amour » = « sentiment » pensa le robot. Et après tout, il était lui-même un véritable chef-d’œuvre d’engrenages. Il se rendit donc chez l’homme pour percer le grand mystère.

Pourtant, sur place, il laissait manifestement l’horloger froid :
– Oh, moi, vous savez, je suis plutôt un adepte des vieux rouages, si vous voyez ce que je veux dire. Vos super-technologies modernes, ça me laisse de marbre. Tenez, voyez plutôt cette antique montre à gousset ! »

Et l’horloger extirpa délicatement une montre d’un petit coffre en noyer.
– Tic-tac, tic-tac ! », crachotait péniblement la montre.

Et d’un coup, tous les circuits intégrés du robot vibrèrent à l’unisson avec ce tic-tac souffreteux. Tic-tac… le rythme cardiaque de la montre lui ouvrait le dernier secret. Victoire ! Enfin, il ressentait ces émotions tant attendues, pour ce petit bout de ferraille !

L’horloger refusant de se séparer de ce souvenir familial, le robot l’abattit froidement, prit l’élue de son cœur de lithium et revint triomphalement auprès de la Grande Machine. Celle-ci l’attendait avec impatience :
– Alors, quel est ce secret si bien gardé ? »

Mais quand le robot voulut lui expliquer, il ne sut que dire. Comment décrire le battement fou de ses circuits électriques, le brusque chargement de chacun de ses condensateurs au son de ce mélodieux tic-tac ? A court de mots, il se contenta de présenter la montre comme la source de ses transports. Mais la Grande Machine ne ressentait rien pour cet outil de mesure temporelle obsolète.

Faute de meilleure idée, elle fit démembrer le robot pour tenter de découvrir ce qui lui était arrivé. Les automates techniciens ne lui trouvèrent aucun défaut de fabrication, ne détectèrent aucune différence avec les autres numéros de série du lot dont était issu le robot. Depuis, la montre est précieusement gardée en un lieu secret où des hordes de robots tentent désespérément de comprendre. En vain.

Date d’écriture: 2005
A ce qui ne s’explique pas.

montre

3 réflexions au sujet de « Les rouages du sentiment »

  1. Une pensée pour l’horloger qui avait rien demandé à personne ! La plus grande force de l’humanité c’est l’amour. Envers un conjoint, un enfant, ou tout simplement le premier venu dans la rue. Je ne sais pas si un jour les IA pourront comprendre ce concept… Je ne crois pas que je le comprenne moi même.
    Comment une montre peut planter la machine infernale pendant un millier d’années 🙂

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