(dé)mesuré

Quand il était petit, son papa lui avait donné une règle. Un double-décimètre en plastique semi-transparent, à la teinte légèrement bleutée, comme on en trouve pour deux euros dans tous les supermarchés. Et Alan s’était mis à mesurer tout ce qui tombait à sa portée. Un doigt de son papa, 8 cm. Un brin d’herbe, 5 cm. Un trou entre les lames du parquet, 0,8 cm.

Et puis, quelqu’un avait essayé de lui retirer son double-décimètre. La colère avait envahi Alan. Il avait tapé, griffé, mordu, jusqu’à ce qu’on le laisse de nouveau mesurer le monde. C’était son double-décimètre. Celui que son papa lui avait donné. Une trace de dents, 11 cm. Une fourchette avec des dents qui piquent, 14,2 cm. Alan avait dû la mesurer vite avant que son papa ne la lui retire.

Quelques jours plus tard, ils avaient été voir des docteurs. Un paquet de mouchoirs, 9,7 cm. Les docteurs lui parlaient, mais Alan ne s’intéressait pas à eux. Trop de choses à mesurer. Un bout de carrelage, 12,6 cm. Les docteurs avaient dit des choses à son papa, il avait pleuré. Une traînée de larmes, 6 cm. Mais son papa l’avait vite essuyée. Alan avait été submergé de chagrin en voyant son papa pleurer. En sortant, il avait tapé une dame qui passait. Son papa avait été très en colère, ce qui avait mis Alan encore plus en colère. Il était resté assis, à mesurer la taille des feuilles mortes par terre, jusqu’à ce que l’orage passe. Une feuille dorée, 15,2 cm. Une petite feuille rouge, 12,7 cm. Un ver de terre, 8,3 cm. Dur à mesurer, il remuait plus que les feuilles.

Et puis Alan avait suivi son papa et ils avaient été à la pharmacie. Un paquet de médicaments, 14,7 cm. De retour à la maison, Alan avait pris des gélules. Une pilule bleue, 1,3 cm. Une capsule blanche, 1,2 cm. Alan les mesurait tous les matins. Il était plus calme après. Alan avait été quelques jours à l’école. Ça faisait peur de mesurer les choses sans son papa, il avait tapé tout ce qui l’approchait. Un bleu sur le bras, 5,2 cm. Alan était retourné à la maison. Une assiette, 20 cm et 8,8 cm en plus. Son papa avait l’air triste, fatigué. Alan s’était approché, l’avait câliné.

Des bras dans lesquels se blottir, plus de cm qu’il ne pouvait mesurer.

Date d’écriture: 2019
Au combat quotidien des autistes et de leurs proches

Une réflexion au sujet de « (dé)mesuré »

  1. J’ai récemment été voir Hors Normes au cinéma (que je recommande vivement), ce texte en est pas mal inspiré.
    J’ai essayé de me placer dans ce que j’imagine que pourrait être la vision du monde d’un enfant autiste, la façon dont ils peuvent être soudain submergés par leurs émotions, l’établissement d’un rituel pour tenir ces émotions sous contrôle, les accès de violence – seule façon d’exprimer l’émotion quand ils se trouvent incapables de la verbaliser…
    Mais est-ce que cette vision est correcte, je n’en sais en réalité foutrement rien, n’étant pas moi-même autiste et n’ayant eu virtuellement aucun contact avec des autistes jusqu’à présent. Je m’excuse donc par avance pour d’éventuelles incohérences ou idées préconçues qui auraient pu s’insérer dans ce texte.

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