Le Village

Ellfri connaissait l’emplacement du Village. Il était situé au centre d’une vallée isolée, protégé des prédateurs par des forces supérieures et toutes-puissantes. Les gens qui y habitaient recevaient une abondance de nourriture et de soins et vivaient, à tous égards, dans l’opulence. Mais, quand leur en venait l’envie, ces forces supérieures enlevaient une ou plusieurs personnes ; un immense appendice jaillissait du ciel, les saisissait, et on ne les revoyait plus jamais. Enfants, adultes, vieillards, nul n’était à l’abri. Il se murmurait que la mort, ou pire encore, attendait ces âmes infortunées.

Quiconque le désirait pouvait entrer, mais une fois à l’intérieur, personne n’avait jamais réussi à en sortir. Un étrange champ de force crépitant séparait la vallée du reste du monde, qui ne se traversait que dans un sens et bloquait ensuite toute retraite. On pouvait, au plus, se placer à la limite extérieure du champ de force pour discuter avec les habitants qui daignaient en approcher, et ceux-ci étaient fort rares. Pourquoi le feraient-ils ? Ils avaient tout ce qu’ils pouvaient désirer dans la vallée, et ne désiraient nullement la quitter.

Ellfri avait, quelques années auparavant, pu parler avec un d’entre eux.  Un jeune homme, qui courait près de la limite et l’avait regardée avec curiosité. Elle en avait fait de même. Pourquoi cours-tu, avait-elle demandé. N’es-tu pas à l’abri dans la vallée ? Bien sûr, avait-il répondu. Il ne faisait qu’un peu d’exercice pour s’amuser. Ellfri n’avait pas compris. Quand elle courait, c’était pour attraper une proie ou fuir un prédateur. Question de survie. Il n’y avait rien d’amusant là-dedans.

Pourquoi ne nous rejoins-tu pas, avait demandé le jeune homme. Tu as l’air affamée, et nous avons bien assez pour tous dans la vallée. Ellfri avait mentionné ces forces mystérieuses, qui enlevaient des gens quand elles le voulaient sans qu’on ne puisse rien y faire. Il avait haussé les épaules, fataliste. Cela n’arrive pas souvent, avait-il dit, et l’extérieur est bien plus dangereux avec tous les monstres qui vous traquent. Ellfri n’avait pu que hocher la tête. La semaine précédente, deux des membres de son clan s’étaient fait embusquer par un ours et avaient perdu la vie, sans qu’on ne puisse rien y faire non plus. Le jeune homme avait sorti une barre chocolatée de sa poche et la lui avait proposée. La peau sur les os, Ellfri n’avait pu résister et était entrée, pour ne jamais ressortir.

La vie au Village était exactement comme l’avait décrit Nokk, le jeune homme qui l’avait accueillie. Pas d’ours ou de lions pour vous traquer, pas besoin de chasser, la nourriture arrivait comme par magie à un endroit dédié, délicieuse et nutritive. Ellfri reprit rapidement du poids et dut bientôt, à son tour, courir pour éliminer l’excédent. Elle reçut une éducation, se fit des amis, et la vie coula, tranquille et sans heurts. Bien sûr, elle entendait parfois parler d’enlèvements. La cousine d’un ami, une connaissance du voisin, tout cela était bien triste mais finalement assez abstrait et lointain.

Une chose en entrainant une autre, Ellfri se lia à Nokk et tous deux eurent une petite fille, la plus ravissante que l’on puisse imaginer. Le temps passa, doux et heureux, jusqu’à ce que quelques années plus tard, Ellfri le voie de ses yeux.

C’était une belle journée de printemps. Ellfri et sa fille ramenaient un délicieux gigot à la maison pour le partager en famille. Un garçon marchait à côté d’elle, douze ans peut-être, quand un appendice sombre, huileux, aux proportions gargantuesques, descendit du ciel sans prévenir, saisit le garçon et, avant que quiconque n’ait pu agir ou même crier, remonta dans les cieux. Une fraction de seconde plus tard et voilà qu’un autre, tout aussi immense et impossiblement rapide, saisissait une grand-mère quelques mètres plus loin.

Ellfri leva les yeux. Il y avait un troisième appendice dans le ciel qui semblait hésiter. Elle se mit à prier. Pas ma fille. Le temps s’arrêta comme l’appendice descendait. Elle pria de plus belle. Il n’y avait rien d’autre à faire. Pas ma fille. Pas ma fille. O êtres supérieurs, ne me prenez pas ma fille.

Date d’écriture: 2025

6 réflexions au sujet de « Le Village »

    1. A propos, j’ai découvert il y a peu une réponse à « Ceux qui partent d’Omelas », qui se nomme « The Ones Who Stay and Fight » de N.K. Jemisin, accessible par ici : https://www.lightspeedmagazine.com/fiction/the-ones-who-stay-and-fight/

      Elle pose la question de pourquoi une telle utopie nous parait devoir être fondée sur la souffrance arbitraire, et propose une alternative ou le combat se passe en nous plutôt que de reposer sur un bouc-émissaire. En définitive, c’est à chacun de nous de se battre pour faire naître l’utopie – ou de baisser les bras.

      Je recommande aussi la chaine Tale Foundry, qui me l’a faite découvrir. Ils ont un épisode super intéressant (comme la vaste majorité de leur contenu, même les thèmes qui ne me tentaient pas a priori) sur les anti-utopies par ici : https://www.youtube.com/watch?v=Z0jCH7QVhm4

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