Le départ

– Tu te souviens cette auréole, quand Layla avait posé la poêle brulante sur le plan de travail ? »

Je me souvenais. Elle avait onze ans et nous faisait des pâtes, fière de faire comme une grande mais pas encore capable de penser à tout. Je regardais autour de moi.

– Tiens, ton tableau a fait une trace plus claire sur la vieille tapisserie. Si je me concentre, je peux presque imaginer le verger de tes parents que tu avais peint pendant l’été. C’était quelle année ? 2012, 2013 ? »

– 2011. » me corrigea-t-elle.

Je passais dans le salon.

– La tâche sur la moquette, là-bas, c’est quand Matt avait cassé son stylo et que ça avait en partie fui sur le sol. Tu te rappelles comme on avait frotté ? Mais quoi qu’on fasse, pas moyen de le ravoir complètement ! »

– Je me souviens surtout qu’il avait été chercher un stylo bleu, qu’il l’avait comparé à la couleur de la moquette et qu’il allait le casser pour repeindre la tâche si on ne l’avait pas arrêté ! », répondit-elle en riant.

Dans chaque pièce, de nouveaux défauts nous rappelaient les bons et les mauvais moments que nous y avions vécu. Un choc dans le mur, une trace d’humidité, un trait de pinceau qui avait débordé quand on avait repeint la chambre des enfants. Chacun portait un morceau d’histoire.

– Comment tu crois qu’ils vont réaménager la maison ? », me demanda-t-elle.

Je sentis un pincement de cœur en pensant aux prochains occupants, ce gentil couple qui nous avait acheté la maison. Toutes ces précieuses traces de notre passage, ils les verraient surement comme de simples défauts à éliminer.

Date d’écriture: 2025

L’intrus

J’étais tranquillement assise dans mon fauteuil, à regarder les oiseaux dehors, quand l’intrus est soudainement entré chez moi. Il avait une mine patibulaire de cambrioleur. Les joues mal rasées, un jean partiellement déchiré, une veste en cuir. Il a levé les yeux sur moi et s’est figé un instant en voyant que l’appartement n’était pas vide. Bonjour, a-t-il dit d’un ton neutre, comme s’il allait m’amadouer ainsi.

Je suis restée un instant sans voix, mon esprit tournant à toute vitesse. Mon téléphone était hors de portée, il serait sur moi bien avant que je ne l’attrape. J’avais un système d’alerte autour de mon cou, mais aurais-je le temps de tendre la main pour appuyer sur le bouton ? Mes réflexes n’étaient plus ce qu’ils étaient. Je parlais pour gagner du temps.

– Il n’y a rien ici pour vous, jeune homme. Je ne suis pas riche, je n’ai aucun bien de valeur. Mais si vous partez maintenant et ne revenez jamais, je ne dirai rien à la police. Vous pourrez continuer votre vie, et moi la mienne. »

Pendant que je faisais diversion, ma main s’était rapprochée du bouton et l’avait pressé. J’étais sauvée. On allait me secourir dans quelques instants.

Il s’assit sur une chaise proche de l’entrée en me dévisageant. Sans-doute réfléchissait-il. Pouvait-il me faire confiance, ou allais-je tout de même appeler la police s’il partait ? N’y avait-il réellement rien qui ait de la valeur ? (je réalisais, horrifiée, que je portais ma bague de mariage dont le diamant valait, à lui seul, une petite fortune, et tentais de cacher ma main) Est-ce que…

La porte s’ouvrit, et Marc entra dans la pièce.

– Qu’est-ce qui se passe, madame Pinchon ? », demanda-t-il. Puis, avisant l’intrus, il se tourna vers lui. « Ah, vous êtes là ! C’est très bien. Je préfère vous avertir, elle a fait quelques crises ces temps-ci. Ça sera peut-être un peu compliqué aujourd’hui, mais votre présence va lui faire du bien. »

– Elle ne m’a pas reconnu. », répondit l’intrus. « C’est pour ça qu’elle vous a appelé. Je suis désolé. »

– Oh… ». Marc se retourna vers moi. « C’est votre fils qui vient vous rendre visite, madame Pinchon. Vous vous rappelez ? Votre fils, Adrien. Il est venu deux fois la semaine dernière, vous vous souvenez ? »

Bien sûr que non. Cet intrus n’était pas mon fils. Adrien avait douze ans, bientôt treize. Je lui avais préparé un gâteau avec des bougies en forme d’animaux pour lui faire plaisir. L’idée même qu’il soit Adrien était ridicule. Marc devait le mettre dehors avant qu’il ne me fasse du mal. C’est pour cela que j’avais appelé. Mais comme je reprenais mon souffle pour répondre, un appareil à la ceinture de Marc émit un bip discret.

– Excusez-moi, il faut que je prenne ça. Je reviens dans quelques minutes pour m’assurer que tout va bien. », dit Marc à l’étranger qui occupait ma chambre. Et il sortit.

Il y eut un silence.

– Bonjour, maman. », me dit Adrien.

Date d’écriture: 2025
Aux victimes de la maladie d’Alzheimer,
et à leurs proches qui les accompagnent dans la maladie.

L’altérateur de réalité

Ed, l’agent de sécurité, avait entendu l’alerte sonner quelques minutes auparavant. Ce qu’ils craignaient tous était arrivé. Un des altérateurs de réalité s’était finalement libéré de sa cage.

Martha avait aussitôt mis en quarantaine la section recherche et développement, comme l’exigeaient ses responsabilités d’agent de sécurité. Et selon la procédure, elle avait ensuite plongé avec masque et tuba au cœur de l’Etna, où elle avait remis son rapport à un crapaud gris. Ce dernier l’avait chaleureusement félicité pour ses yeux en chocolat.

Bertrand soupira de soulagement. C’avait été serré, mais grâce à sa réaction éclair, tout était sous contrôle. L’altérateur de réalité était indéfiniment piégé dans la tasse à café de la section recherche et développement.

Date d’écriture: 2025

Malgré les déviations de la norme, ne jugeons pas le héros trop durement.
Car chaque jour change qui nous sommes, sans que nous nous en apercevions vraiment.

Ad nauseam

Quand j’étais gamin, je me répétais encore et encore les mensonges que je voulais débiter, jusqu’à ce qu’ils prennent des accents de vérité. Puis je continuais encore davantage, jusqu’à en être moi-même profondément convaincu. Je n’ai pas mangé les derniers cookies, je n’ai pas mangé les derniers cookies, je t’assure, je n’ai pas mangé les derniers cookies.  Je n’ai pas volé les deux euros dans le porte-monnaie de papa, pour qui tu me prends, je n’ai pas volé… bref, vous voyez l’idée. Et si vous ne la voyez pas, répétez-vous inlassablement « je vois l’idée » jusqu’à vous auto-persuader que c’est vrai.

J’étais si sincère que la plupart du temps, on me croyait. Et pourquoi pas, puisque j’y croyais moi-même ? Cela rendait le mensonge si facile, si naturel, que je me tirais des pires situations. Alors, j’ai continué en grandissant. L’autre conducteur était en tort. Je ne me suis pas servi de ta carte de crédit qui trainait sur la table. Ce n’est pas moi qui ai révélé à Marc que ta sœur était stérile, est-ce que ça ne pourrait pas être ton cousin ?

Et aujourd’hui, elle me croit du plus profond de son être. Alors on va passer au niveau suivant. Je vais m’installer avec elle, rencontrer ses parents. Dans un an ou deux, on se mariera et on essaiera de faire un enfant. Et c’est une bonne chose parce que moi aussi, je l’aime. De tout mon cœur.

Mais il y a toujours cette petite voix qui tourne en arrière-plan. Je l’aime, je l’aime, je l’aime. Je me le répète, encore et encore, ad nauseam. Mais est-ce que c’est vrai ? Ou est-ce que je m’en suis moi-même convaincu ? Je veux dire, je me le suis répété si souvent… Alice, je t’aime. Tu es la prunelle de mes yeux, le piment de mon existence, celle qui donne un sens à ma vie. Tes joues qui rougissent quand on fait l’amour, tes fossettes quand tu ris. Je t’aime, je t’aime, je t’aime. Si je le ressens, ça doit être vrai, non ?

Dans un quart d’heure, elle sera là pour m’aider à faire les cartons. Si je ne l’aime pas vraiment, c’est maintenant ou jamais qu’il faut le lui dire. Sauf que je ne sais sincèrement pas. Tout ce que j’entends, c’est cette petite voix qui tourne en boucle. Je l’aime, je l’aime, je l’aime.

Date d’écriture: 2025