L’homme qui apportait la vie

Gareth Dean est mort

Gareth Dean, l’homme qui avait le pouvoir de guérir ses pairs, s’est suicidé hier soir dans sa demeure à Miami, Floride. Il laisse derrière lui sa femme, Victoria, ses enfants, Leah et Gareth Jr, ainsi que des centaines de milliers de patients souffrant de maladies incurables dont il était le dernier espoir.

La science reste à ce jour incapable d’expliquer la façon dont il parvenait à extraire la maladie de leur corps, attestée par près d’un demi-million de patients guéris par son toucher à travers le monde depuis plus de 15 ans. « Je désire simplement qu’ils guérissent, je les touche et voilà tout. Je n’en sais pas plus que vous. », déclarait en 2013 Gareth Dean à NBC News. « Ça ne me demande aucun effort particulier, ça ne me coûte rien. », ajoutait-il à l’époque.

Sa pensée évoluera sur ce dernier point, au fur et à mesure que sa notoriété grandira et que l’afflux croissant des malades en viendra à impacter sa vie privée. Il a commencé à manifester le désir de se retirer du domaine des soins dès 2017. « Il ne pouvait plus sortir nulle part sans être harcelé par des malades qui n’avaient plus que lui vers qui se tourner. Pour eux, c’était une question de vie ou de mort, mais pour lui, ce n’était qu’un mardi comme les autres. Personne sur notre planète n’a eu à subir une telle pression, une telle attente de ses pairs. C’est un honneur de l’avoir connu et un privilège de l’avoir aidé à repousser ses idées suicidaires aussi longtemps. », affirme Jeremy Corwell, son psychiatre dont le best-seller, « Healing the man who beats death » (encore non traduit), est sorti quelques semaines plus tôt. « C’est le travail le plus difficile que j’aie jamais eu. Ils étaient partout. Ils escaladaient la grille, passaient par les égouts, se faisaient parachuter par-dessus le mur d’enceinte. On a même eu quelques attaques à la voiture bélier sur le portail principal. », raconte Tiffany Blackwell, responsable de la sécurité de Gareth qui avait auparavant travaillé à la sécurité du Pentagone.

« Nous sommes inquiets pour la fréquentation de notre hôtel. », déclare Mr Colson, responsable de la chaine d’hôtels médicalisés GetBetter qui avait ouvert à proximité de la villa de Gareth Dean à Miami. « Nous avons offert l’espoir à des milliers de malades, qui pouvaient se trouver à proximité de Gareth et bénéficier de ses soins, et nous sommes aujourd’hui orphelins. » Interrogé sur l’arrêt temporaire des soins en 2019, Mr Colson préfère « se souvenir de Gareth comme d’un homme formidable qui a guéri ceux qui n’avaient plus la force de se battre. » Lors du fameux « Dean-gate » de 2019, quand Gareth avait brutalement annoncé son intention de cesser toute activité médicale pour se recentrer sur lui-même, de nombreux malades avaient pourtant loué des chambres à des tarifs astronomiques, pouvant dépasser plusieurs dizaines de milliers de dollars la nuit, dont certains étaient morts avant que les manifestations à travers le monde et la pression du gouvernement américain ne convainquent Gareth Dean de reprendre du service.

Quelques heures après l’annonce de son suicide, les mouvements complotistes américains s’enflammaient. « Il n’est pas vraiment mort, c’est ce que l’Etat profond essaie de nous faire croire ! Ils l’ont enlevé et vont le garder rien que pour eux. », affirme Roxx381 sur 4chan. « Qui avait intérêt à sa disparition ? Ouvrez les yeux ! », crie Sebastian (le prénom a été changé), habillé en treillis militaire et encagoulé de noir au milieu des manifestants qui se sont spontanément regroupés devant la villa en fin de matinée. Le gouverneur de Floride a fait intervenir la garde civile pour contenir la foule et des heurts ont éclaté entre manifestants et forces de l’ordre. Cela n’a pas empêché les manifestations de prendre de l’ampleur et de se répandre un peu partout dans le pays.

D’autres se tournent vers les enfants de Gareth, Leah Dean et Gareth Jr Dean. « Ils ont le sang de leur père. Il est presque certain qu’ils ont hérité de son pouvoir. », prétend Ed Hummel, prix Nobel en sciences physiques devenu depuis expert autoproclamé en génomique quantique, et dont les thèses controversées sur la mémoire du sang sont loin de faire l’unanimité parmi la communauté scientifique. Une rumeur démentie de longue date par la famille Dean, et qui a été rappelée par Victoria lors de la conférence de presse tôt ce matin, au seuil de leur villa. « Gareth n’a pas su se guérir de ses démons. Nous l’avons tué avec nos attentes irréalistes. Nous savons maintenant qu’un seul homme, même aussi exceptionnellement doué que lui, ne peut guérir le monde entier. Je demande maintenant à tous de relâcher la pression sur notre famille pour éviter d’autres drames. Aucun de nous n’est capable de reproduire ce que Gareth faisait. » Victoria comptait parmi les premiers malades à bénéficier des soins de Gareth Dean, soignée d’un cancer généralisé le 10 août 2011 à Vancouver, Canada, occasion pendant laquelle tous deux s’étaient rencontrés.

Le don de Gareth avait été découvert par hasard un an plus tôt, alors qu’il travaillait comme infirmier au Corewell Health William Beaumont University Hospital, dans l’état de Michigan. Il avait d’ailleurs longtemps refusé d’y croire lui-même avant de finalement reconnaître l’évidence, face aux innombrables guérisons qui ne cessaient de s’accumuler. « Je suis une anomalie cosmique. Je ne devrais pas être là. », disait-il déjà à l’époque. Ceux qu’il a arrachés aux griffes de la mort ne seraient pas de cet avis.

Gerard Larson, correspondant pour le Daily News à Miami

Date d’écriture: 2025

Inspiré (et vastement extrapolé) de la vie de Sir Arthur Conan Doyle,
l’auteur à succès qui ne voulait plus écrire de Sherlock Holmes…

mais a passé sa vie à le faire, sous la contrainte de ses pairs.

Les tuiles

La Grande Intelligence avait subdivisé la Terre en un pavage irrégulier. Chaque tuile faisait approximativement cinquante kilomètres carrés, bien que des variations significatives puissent exister d’une tuile à l’autre. Pourquoi ? Personne n’en savait rien. Les gens avaient cessé de se poser la question depuis des générations.

J’avais passé toute mon enfance dans l’Oasis. Une des centaines de tuiles stables sur Terre, seuls endroits où la vie demeurait possible. L’attribution des zones stables ne semblait pas avoir de régularité particulière. Certaines étaient quasiment isolées, à des milliers de kilomètres de leurs voisines, virtuellement inaccessibles. L’Oasis, en revanche, avait la chance d’être assez proche d’autres ilots de stabilité. Cette proximité en avait fait un important carrefour de commerce. Et aujourd’hui, pour la première fois, j’allais quitter l’Oasis pour amener un chargement de nourriture à la Forteresse, à une quarantaine de kilomètres de là. Le chemin ferait traverser cinq tuiles instables à ma caravane, où tout pouvait arriver.

Je connaissais les histoires sur ces tuiles instables, bien sûr. Un marchand m’avait parlé de zones sans oxygène, de géométries fractales qui rendaient fou quiconque les regardait de trop près, de nuées de sauterelles métalliques qui ne dévoraient que les objets de couleur rose. J’avais moi-même constaté certaines de ces bizarreries sur les tuiles entourant l’Oasis. Une horde de cubes incassables lévitant aléatoirement entre le sol et une hauteur de deux mètres vingt-sept, se percutant les uns les autres en un ballet hypnotique. Une zone où la lumière ne pouvait se déplacer que de gauche à droite, si bien que la partie droite paraissait toujours plongée dans le noir absolu, quel que soit le sens dans lequel on se tournait. Une fois, j’avais même vu la Grande Intelligence évacuer une jungle luxuriante pour la remplacer par un sol en marbre, lisse et froid, sans le moindre autre élément sur la totalité de la surface de la tuile. Ce qu’étaient devenus les palétuviers, les singes hurleurs et les panthères, je l’ignorais. Une armée de drones les avait simplement… emportés.

Mais en réalité, la plupart des tuiles instables étaient relativement inoffensives. La Grande Intelligence n’était le plus souvent pas hostile envers les êtres humains, simplement… indifférente. Malgré les dangers, la plupart des convois arrivaient à bon port, parfois éprouvés mais globalement intacts. Le trajet commença par une de ces tuiles typiques, une zone où des cascades jaillissaient littéralement de nulle part, déversaient de l’eau pendant quelques dizaines de minutes, puis disparaissaient aussi vite qu’elles étaient apparues. Les cinq camions du convoi en ressortirent simplement dégoulinants.

La tuile suivante était plus compliquée. Le sol, d’une matière indéfinissable à la texture molle et aux couleurs chatoyantes, se dérobait sous les pieds de quiconque y restait plus de quelques secondes et s’enfonçait jusqu’on ne sait où, peut-être les entrailles de la Terre. Une caisse, mal arrimée, tomba d’un des camions et disparut à jamais. Personne ne s’arrêta pour la récupérer, bien entendu.

La troisième tuile nous plongea dans une chaleur moite, étouffante. Un chemin de terre traversait un paysage rocailleux. Dans le ciel volaient des créatures étranges, sans ailes, à mi-chemin entre l’éléphant et la fourmi, qui poussaient de temps à autre des cris crissants et désagréables et chassaient ce qui ressemblait à de gigantesques bulles de savons. Les créatures ne s’intéressèrent, fort heureusement, pas à nous.

L’avant-dernière tuile était un lieu de cauchemar où les couleurs changeaient dès que l’on se déplaçait. Plusieurs membres du convoi firent une crise d’épilepsie. On leur conseilla de fermer les yeux, mais pour quelque raison la couleur franchissait leurs paupières fermées comme s’il n’y avait aucun obstacle. Les sens surstimulés par ce kaléidoscope de couleurs, nous arrivâmes en piteux état à la dernière tuile avant la Forteresse, anxieux de découvrir quelle dernière épreuve nous attendait avant d’arriver à destination.

Cette dernière tuile était sans doute la plus surprenante. Il s’agissait… de la Forteresse. Ou presque. Outre le fait qu’elle aurait dû se trouver une tuile plus loin, il y avait de subtiles différences. Les habitants avaient la peau plus pâle que nous, et tous avaient les yeux dorés et les oreilles pointues. Pour autant qu’ils le sachent, répondirent-ils à nos questions, ils avaient toujours été là, avaient toujours eu cet aspect et avaient toujours commercé avec l’Oasis. La géométrie des lieux avait également changé, et la colline qui jadis abritait la Forteresse était devenue une vallée. L’architecture des maisons était passé des colombages à un aspect plus moderne.

Les plus aguerris du convoi haussèrent les épaules et commencèrent à vendre la cargaison. Ils avaient vu leur lot de bizarreries et ne s’étonnaient plus de rien. Les plus jeunes, curieux, allèrent jusqu’au bord de la tuile suivante pour voir ce qu’était devenue la Forteresse qu’ils connaissaient. Je décidais de les accompagner. Sur la tuile qui abritait jadis la Forteresse, il y avait une sorte de chaine d’assemblage qui créait des ossements de forme vaguement humanoïde, puis les empilait sur ce qui devait être une véritable colline d’ossements. De la Forteresse d’antan, aucune trace.

Nous nous sommes posé mille questions. Avions-nous traversé une tuile qui avait altéré notre mémoire ? Ou qui avait modifié le cours du temps, si bien que l’humanité avait évolué pour devenir ces êtres aux oreilles pointues qui vivaient dans la nouvelle Forteresse ? Etaient-ils des constructs créés par la Grande Intelligence pour singer les êtres humains ? Ou peut-être mêmes que les constructs, c’était nous ? Après tout, si une chaine d’assemblage pouvait fabriquer des ossements, pourquoi pas des êtres humains ? Rien ne semblait impossible pour la Grande Intelligence. Ou peut-être…

Un des marchands vétérans nous a dit de la fermer et de dormir. Demain, nous rentrerons à l’Oasis. Nous verrons bien si notre demeure est encore là où nous l’avons laissée. Dans un monde qui ne cesse de changer, impossible d’en demander plus.

Date d’écriture: 2025

Le Village

Ellfri connaissait l’emplacement du Village. Il était situé au centre d’une vallée isolée, protégé des prédateurs par des forces supérieures et toutes-puissantes. Les gens qui y habitaient recevaient une abondance de nourriture et de soins et vivaient, à tous égards, dans l’opulence. Mais, quand leur en venait l’envie, ces forces supérieures enlevaient une ou plusieurs personnes ; un immense appendice jaillissait du ciel, les saisissait, et on ne les revoyait plus jamais. Enfants, adultes, vieillards, nul n’était à l’abri. Il se murmurait que la mort, ou pire encore, attendait ces âmes infortunées.

Quiconque le désirait pouvait entrer, mais une fois à l’intérieur, personne n’avait jamais réussi à en sortir. Un étrange champ de force crépitant séparait la vallée du reste du monde, qui ne se traversait que dans un sens et bloquait ensuite toute retraite. On pouvait, au plus, se placer à la limite extérieure du champ de force pour discuter avec les habitants qui daignaient en approcher, et ceux-ci étaient fort rares. Pourquoi le feraient-ils ? Ils avaient tout ce qu’ils pouvaient désirer dans la vallée, et ne désiraient nullement la quitter.

Ellfri avait, quelques années auparavant, pu parler avec un d’entre eux.  Un jeune homme, qui courait près de la limite et l’avait regardée avec curiosité. Elle en avait fait de même. Pourquoi cours-tu, avait-elle demandé. N’es-tu pas à l’abri dans la vallée ? Bien sûr, avait-il répondu. Il ne faisait qu’un peu d’exercice pour s’amuser. Ellfri n’avait pas compris. Quand elle courait, c’était pour attraper une proie ou fuir un prédateur. Question de survie. Il n’y avait rien d’amusant là-dedans.

Pourquoi ne nous rejoins-tu pas, avait demandé le jeune homme. Tu as l’air affamée, et nous avons bien assez pour tous dans la vallée. Ellfri avait mentionné ces forces mystérieuses, qui enlevaient des gens quand elles le voulaient sans qu’on ne puisse rien y faire. Il avait haussé les épaules, fataliste. Cela n’arrive pas souvent, avait-il dit, et l’extérieur est bien plus dangereux avec tous les monstres qui vous traquent. Ellfri n’avait pu que hocher la tête. La semaine précédente, deux des membres de son clan s’étaient fait embusquer par un ours et avaient perdu la vie, sans qu’on ne puisse rien y faire non plus. Le jeune homme avait sorti une barre chocolatée de sa poche et la lui avait proposée. La peau sur les os, Ellfri n’avait pu résister et était entrée, pour ne jamais ressortir.

La vie au Village était exactement comme l’avait décrit Nokk, le jeune homme qui l’avait accueillie. Pas d’ours ou de lions pour vous traquer, pas besoin de chasser, la nourriture arrivait comme par magie à un endroit dédié, délicieuse et nutritive. Ellfri reprit rapidement du poids et dut bientôt, à son tour, courir pour éliminer l’excédent. Elle reçut une éducation, se fit des amis, et la vie coula, tranquille et sans heurts. Bien sûr, elle entendait parfois parler d’enlèvements. La cousine d’un ami, une connaissance du voisin, tout cela était bien triste mais finalement assez abstrait et lointain.

Une chose en entrainant une autre, Ellfri se lia à Nokk et tous deux eurent une petite fille, la plus ravissante que l’on puisse imaginer. Le temps passa, doux et heureux, jusqu’à ce que quelques années plus tard, Ellfri le voie de ses yeux.

C’était une belle journée de printemps. Ellfri et sa fille ramenaient un délicieux gigot à la maison pour le partager en famille. Un garçon marchait à côté d’elle, douze ans peut-être, quand un appendice sombre, huileux, aux proportions gargantuesques, descendit du ciel sans prévenir, saisit le garçon et, avant que quiconque n’ait pu agir ou même crier, remonta dans les cieux. Une fraction de seconde plus tard et voilà qu’un autre, tout aussi immense et impossiblement rapide, saisissait une grand-mère quelques mètres plus loin.

Ellfri leva les yeux. Il y avait un troisième appendice dans le ciel qui semblait hésiter. Elle se mit à prier. Pas ma fille. Le temps s’arrêta comme l’appendice descendait. Elle pria de plus belle. Il n’y avait rien d’autre à faire. Pas ma fille. Pas ma fille. O êtres supérieurs, ne me prenez pas ma fille.

Date d’écriture: 2025

Le chant des criquets

Seul et perdu dans les recoins de la galaxie, Arbaxis se souvient.

Les évènements d’avant sa conception lui ont été racontés à sa naissance : le big bang, la formation de la matière, la mort des étoiles et la complexification des atomes, leur structuration en nouvelles planètes, l’apparition de la vie, de la conscience, des outils, de la technologie, de sociétés aux règles de plus en plus structurées. C’est à ce moment qu’il a été conçu. Pour se souvenir, lui a dit son créateur. Il serait le témoin de l’Histoire. Arbaxis se souvient.

L’appauvrissement des ressources, l’amour, les guerres, la solidarité, la souffrance, l’ingéniosité, la mort, l’unification planétaire, la création du voyage dans l’espace, l’exode de ses concepteurs vers d’autres planètes moins polluées, le retour à l’état sauvage de ce monde, le silence incompréhensible de ses créateurs depuis plusieurs millions d’années. Des explosions atomiques au chant des criquets, Arbaxis se souvient.

Il n’a pas besoin de partir à la recherche de ses créateurs ou de trouver quelqu’un à qui transmettre ses souvenirs. Pas besoin de fuir l’étoile voisine qui, dans sa transformation en supernova, terminera l’existence d’Arbaxis dans quelques instants. Non. Il remplit son objectif. La curiosité, la transmission, l’auto-préservation n’en font pas partie.

A l’instant de sa destruction, quand l’onde de choc arrive sur lui, Arbaxis est heureux. Il se souvient encore du chant des criquets.

Date d’écriture: 2025